Le Serment du Chasseur
Lire le chapitre 26: The Aftermath of Betrayal
Le silence qui suivit le coup de feu n’avait rien de naturel. Il était lourd, poisseux, comme l’air avant un orage. Callum regardait le corps de Rab, effondré sur la table de chêne, la tête tournée de côté, les yeux grands ouverts sur une surprise que la mort n’avait pas eu le temps d’effacer. Une tache sombre s’élargissait sur sa chemise, juste sous la clavicule, et le sang coulait en filet paresseux le long du bois, gouttant sur le sol de terre battue.
— Il l’a tué, murmura quelqu’un dans la foule. Le MacRae l’a tué.
Callum leva les mains, paumes ouvertes, mais les mots ne venaient pas. Il regardait Rab, son ancien ami, son ancien ennemi, son frère de cause malgré tout, et il ne trouvait rien à dire. Le coup était parti de la colline, des lignes anglaises. Il l’avait entendu siffler avant de frapper. Personne d’autre ne l’avait entendu, peut-être. Personne d’autre n’avait vu la fumée s’élever de l’autre côté de la vallée.
— Je n’ai pas de fusil, dit-il enfin. Vous le savez. J’ai laissé mon mousquet à l’entrée.
— Tu aurais pu en cacher un, cracha un homme aux cheveux gris que Callum reconnut à peine. Angus MacNab, le vieux fermier de Glen Avon, un loyaliste de la première heure à la cause de Rab. Tu es arrivé, et cinq minutes plus tard, il est mort. Tu as dit toi-même que les Anglais te poursuivaient. Peut-être les as-tu conduits jusqu’ici.
— C’est un tir de sniper, Angus. Un seul coup. Venu de la colline.
— Et toi, tu étais au milieu de nous. Parfaitement placé pour servir de signal.
La foule grondait. Une douzaine d’hommes et de femmes entouraient la clairière, certains avec des fourches, d’autres avec des mousquets rouillés, tous avec la peur dans les yeux. La peur, Callum la connaissait. Elle rendait les hommes stupides et cruels.
— Écoutez-moi, dit-il en haussant la voix. Rab était mon frère d’armes. Une heure avant, il était vivant et nous discutions. Pourquoi aurais-je fait ça ?
— Pour le remplacer, répondit une voix de femme. Toutes les têtes se tournèrent. C’était Eilidh.
Elle se tenait adossée à un tronc d’arbre, la main pressée contre son épaule gauche. Ses doigts étaient rouges, et une tache humide s’étendait sous sa paume, mais elle tenait debout, les mâchoires serrées. Le même coup qui avait tué Rab l’avait blessée, la balle traversant la chair de son épaule avant de frapper sa cible principale.
— Rab rejetait ta liste, continua-t-elle, la voix tremblante de colère et de douleur. Ta liste de soldats anglais soi-disant favorables à notre cause. Tu voulais négocier. Il voulait se battre. Tu es allé le voir ce soir pour discuter. Et maintenant, il est mort.
— Eilidh, toi aussi ? Tu sais qui je suis.
— Je sais ce que je vois, Callum. Je vois un homme qui revient de prison, qui a laissé son frère mourir entre ses mains, qui ramène des papiers qu’aucun de nous ne peut lire, et qui se tient au milieu de nous au moment précis où un fusil anglais tire. Tu veux que je croie à la coïncidence ?
Elle vacilla légèrement, et une jeune femme à ses côtés, Annabel, la fille du factor, se précipita pour la soutenir. Callum remarqua son visage pâle, ses yeux écarquillés fixés sur la blessure d’Eilidh. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? La fille du factor, alliée à des rebelles ? Il n’avait pas le temps de s’interroger ; la foule avançait.
— Attachez-le, ordonna Angus. Avant qu’il ne s’échappe comme son frère.
Deux hommes s’avancèrent, hésitants. Callum les connaissait : des bergers de Strathglass, des hommes qui n’avaient jamais tué personne de sang-froid. Il aurait pu fuir. Il savait courir plus vite qu’eux tous, connaissait la montagne par cœur, pouvait disparaître dans les brumes avant qu’ils n’aient parcouru cent mètres. Mais fuir, c’était avouer. Et Duncan était mort pour qu’il porte ce message. S’il fuyait, ce n’était plus seulement sa vie qu’il trahissait, mais la promesse faite sous un chêne.
— Je ne vais pas me débattre, dit-il en baissant les mains. Mais vous commettez une erreur. Le tireur était sur la crête ouest. S’il a tiré sur Rab, c’est qu’il savait qu’il serait ici. Quelqu’un leur a donné ce lieu.
— Et ce quelqu’un, c’est toi, gronda Angus. C’est simple.
— Ce n’est jamais simple, Angus. Vous le savez.
Les bergers l’empoignèrent sans douceur, lui liant les poignets dans le dos avec une corde rugueuse. Ils le poussèrent à travers la foule, et les regards qu’il croisait étaient murés, fermés à toute explication. Il chercha des visages amis, des regards qui hésiteraient, mais il ne trouva que de la peur. La peur ne raisonnait pas.
On le jeta dans une hutte de tourbe dont on avait retiré les portes et les fenêtres, ne laissant qu’une ouverture basse par laquelle il fallait ramper. L’intérieur sentait le moisi et l’urine, un ancien abri à moutons. Ils le firent mettre à genoux, attachèrent ses liens à un piquet planté au centre, puis refermèrent l’entrée avec une lourde planche clouée à la hâte. L’obscurité était totale, et silencieuse.
Pour la première fois depuis la mort de Duncan, Callum se retrouvait seul.
Il s’adossa au piquet, ferma les yeux, et laissa la fatigue le prendre. Il avait mal partout. Ses épaules portaient le poids des trois jours de marche, sa poitrine la brûlure des cicatrices mal refermées, sa tête le souvenir de Duncan, de son souffle râlant, de ses aveux murmurés dans la fièvre. Il aurait dû être mort, lui, pas son frère. Duncan avait fait des choix terribles, s’était vendu aux Anglais, puis avait tenté de se racheter en devenant un agent double. Mais il était mort avec un nom sur les lèvres : le sien, celui de Callum, comme un frère qui espérait le pardon.
Et maintenant, il fallait qu’il survive.
Il fouilla ses poches du mieux qu’il put avec les poignets liés, trouva le papier plié de la liste, glissé dans une couture de sa veste. Les doigts de Duncan l’avaient touché avant de mourir, ces mêmes doigts tremblants qui avaient écrit les noms de soldats britanniques secrètement favorables à la cause jacobite. Une liste peut-être fausse. Un piège peut-être. Mais c’était tout ce qui restait de son frère, et il ne le laisserait pas moisir dans cette hutte.
Il pensa à Thorne. Le capitaine avait dû découvrir l’échappée de Duncan à l’aube, peut-être plus tôt. Il devait être à cheval maintenant, remontant la vallée, suivant les traces que Callum n’avait pas eu le temps d’effacer. Et ce qui venait de se passer, ce tir précis, ce meurtre chirurgical de Rab au moment où il parlait à Callum…
C’était un coup de Thorne. Il en avait l’intuition, la certitude quasi physique. Thorne avait des informateurs partout ; il savait où se trouvait le camp, il savait que Rab serait là, il savait que Callum serait là. Le but n’était pas seulement de tuer Rab, mais de détruire Callum devant la cause, de le rendre inutilisable. Un homme accusé de trahison ne menait plus personne, ne convainquait plus personne. Thorne n’avait pas besoin de le tuer. Il lui suffisait de le discréditer.
Un bruit dans la nuit, dehors. Des pas. Deux personnes peut-être. Callum se raidit, tendit l’oreille. Les voix murmuraient, se rapprochaient.
— Il est là-dedans ? demanda une voix de femme, jeune, tendue.
— Oui. Mais tu ne devrais pas être ici, Annabel.
C’étaient elles. La jeune femme et quelqu’un d’autre. Une planche gratta contre le bois, et une lampe fumeuse s’engouffra dans l’ouverture, dessinant des ombres dansantes sur les murs de terre.
Annabel se glissa à l’intérieur, suivie d’Eilidh, le bras bandé avec des chiffons sales, le visage pâle mais les yeux encore durs.
— Je devrais te laisser ici pourrir, commença Eilidh.
— Tu sais que je n’ai pas tiré, répondit Callum sans quitter son piquet.
— Je sais que le coup venait de la colline ouest, dit Eilidh. Angus le sait aussi, d’ailleurs. Mais il a besoin d’un coupable. Et toi, tu es commode.
— Tu es venue pour me dire ça ?
— Je suis venue pour te regarder en face. Pour te demander, comme une sœur demanderait à un frère : est-ce que tu sais quelque chose ? Est-ce que Thorne t’a parlé ? Est-ce que ton frère, avant de mourir, t’a dit que les Anglais te laisseraient vivre ?
Callum soutint son regard. La douleur dans son épaule devait être atroce, mais elle ne vacillait pas. Eilidh était de cette trempe : elle encaissait sans broncher.
— Duncan est mort dans mes bras, dit-il. Il avait un trou dans le ventre et il a mis une heure à mourir. Je l’ai porté moi-même dans cette montagne, je l’ai enterré de mes mains sous un chêne. C’est son papier que je portais. C’est son dernier vœu que j’exécutais. Si tu crois que je serais venu ici pour livrer Rab à Thorne, tu n’as pas compris pourquoi je suis revenu.
Eilidh resta silencieuse un long moment. La lampe vacillait, son ombre tremblait sur le mur.
— L’assemblée se réunit à l’aube, dit-elle enfin. Pour décider de ton sort. Angus veut te pendre avant le lever du jour. D’autres, comme moi, veulent d’abord comprendre. Tu as la nuit pour me donner une raison de te croire.
Elle se tourna et sortit sans un mot de plus. Annabel resta un instant, un objet à la main, une gourde qu’elle déposa près de l’entrée.
— De l’eau, murmura-t-elle. Et du pain. Je reviendrai.
Elle disparut, et la planche fut remise en place, scellant l’obscurité autour de Callum.
Il resta longtemps immobile, écoutant les bruits de la nuit. Les grillons, le vent, au loin un cheval qui frappait du sabot. Quelque part dans les collines, Thorne approchait. Quelque part dans le camp, des hommes parlaient de sa mort. Et à l’aube, le soleil se lèverait sur la crête ouest, sur le lieu d’où le coup était parti.
Il n’avait pas de fusil. Il n’avait pas d’alibi. Tout ce qu’il avait, c’était la promesse faite à Duncan et la certitude, granitique, que quelqu’un, dans ce camp, avait vu le tireur.
Il n’y avait plus qu’une chose à faire : survivre jusqu’au matin.
La nuit s’ouvrit devant lui comme un gouffre.
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