Le Serment du Chasseur
Lire le chapitre 3: The Knife of My Father
La bruine s'était installée sur le village comme un suaire. Callum traversa la place en évitant les regards des soldats qui fumaient sous l'auvent de la forge éteinte. Le nœud coulant pendait toujours à l'arbre, silhouette noire contre le ciel gris, et il sentit son estomac se serrer.
La maison sentait le froid et l'absence. Sa mère avait emporté les affaires de Duncan lors de son départ pour la tombe, deux hivers plus tôt, mais la chambre de son frère était restée intacte. Les draps étaient encore froissés, comme si Duncan venait de se lever pour aller traire les chèvres. La seule odeur qui flottait dans la pièce était celle de la poussière et du renfermé.
Callum s'accroupit devant le foyer éteint. Ses doigts trouvèrent la pierre du linteau, celle qui semblait scellée par des années de suie. Il la fit pivoter lentement, un geste appris de son père quand il avait huit ans, et la lame apparut.
Le couteau de chasse d'Iain MacRae. La poignée en bois de cerf, usée par trois générations de mains, l'acier damassé qui avait servi à saigner autant de cerfs que de soldats anglais. Son père l'avait reçu d'un homme qui combattait pour les Stuart en 1715, un homme mort peu après, le visage tourné vers le nord comme un chien cherchant sa maison. La lame avait goûté le sang des hommes de Cumberland à Culloden, quand le père de Callum n'était qu'un gamin de quinze ans tenant la main de son propre père mourant.
Callum fit glisser son pouce sur le tranchant. Une piqûre, une perle de sang. Il leva la lame devant son visage et vit son propre reflet déformé dans l'acier.
— Qu'est-ce que tu aurais fait, papa ? murmura-t-il.
Le silence lui répondit.
Il glissa le couteau dans sa ceinture, sous son plaid, et sortit de la maison par la porte arrière. Les écuries étaient désertes à cette heure, les chevaux des soldats broutant dans l'enclos derrière. Callum longea le mur de pierre jusqu'à l'étable des MacNab, celle qui servait d'entrepôt depuis que la moitié des hommes du village étaient partis rejoindre les clans insurgés ou s'étaient fait enrôler de force.
Eilidh MacNab était penchée sur un agneau nouveau-né, le soulevant dans ses bras pour lui faire boire le lait d'une bouteille.
— Callum, dit-elle sans se retourner. Je me demandais quand tu reviendrais vers nous.
— Nous ?
Elle se tourna, les yeux aussi durs que l'hiver. Vingt-deux ans, à peine plus jeune que lui, et déjà veuve deux fois. Les soldats avaient brûlé sa ferme avec son premier mari dedans. Le second était mort de maladie dans une prison d'Inverness.
— Les MacRae ont toujours su où se trouvait leur loyauté, dit-elle. Même quand ils faisaient semblant de ne pas savoir.
Callum posa sa main sur le couteau à sa ceinture. Le bois de cerf était chaud contre sa paume.
— J'ai besoin que tu fasses passer un message.
— À qui ?
— Tu sais à qui.
Eilidh déposa l'agneau dans un panier de paille et s'essuya les mains sur son tablier. Elle le regarda longtemps, comme si elle pesait quelque chose dans sa tête. Puis elle hocha lentement la tête.
— Dis ce que tu as à dire.
Il tira le couteau de sa ceinture, et vit le regard d'Eilidh se figer sur la lame.
— Le couteau d'Iain, souffla-t-elle. Tu l'as gardé.
— Toi aussi tu te souviens.
— Il a tué deux dragons devant chez moi quand j'avais dix ans. Avant qu'on le pende, il m'a dit que ce couteau saurait trouver le chemin du retour quand il le faudrait.
Callum s'accroupit devant la mangeoire et commença à graver dans le bois tendre. Des lettres minuscules, à peine visibles si on ne savait pas regarder.
*Duncan vivant. Faucon caché. Plan Thorne. Rendez-vous au cairn de Torr Mòr, troisième nuit.
Il effaça les copeaux d'un revers de main.
— Si ça tombe entre les mains des Anglais, dit-il, c'est ma tête qui sera sur cette potence.
— Si ça tombe entre les mains des Anglais, c'est tout Duncan qui est perdu.
Callum se releva. Il remit le couteau dans sa ceinture et fit un pas vers la porte, puis s'arrêta. Quelque chose le taraudait, une sensation qui n'était pas née dans la conversation avec Fergus la nuit précédente, mais plus tôt. Ce matin, en entrant dans la chambre de Duncan.
Il se souvint du lit froissé, du sol sous la fenêtre. Un carreau de pierre qui sembla un instant décalé de quelques millimètres.
Callum quitta l'étable sans un mot de plus, laissant Eilidh le regarder partir avec une expression qu'il ne voulut pas déchiffrer.
La maison était silencieuse quand il y retourna. Il ferma la porte derrière lui et s'agenouilla devant la fenêtre de la chambre de Duncan. Ses doigts coururent sur la pierre, trouvèrent l'interstice. Le carreau bougea avec un grincement sec.
Sous la pierre, un paquet. Enveloppé dans de la toile cirée, ficelé avec une corde de chanvre. Callum le sortit avec précaution et s'assit sur le bord du lit de son frère.
La toile s'ouvrit sur une liasse de lettres. L'encre était délavée à certains endroits, comme si les pages avaient été tenues sous la pluie ou dans l'humidité d'une cachette. La première était signée *F.
Faucon.
Les phrases étaient courtes, codées : des noms de lieux, des dates, des mouvements de troupes britanniques notés avec une précision alarmante. Callum reconnut une mention du fort de Fort William, un itinéraire de patrouille entre Glen Coe et Kinlochleven. Il tourna les pages, ses yeux allant vite, s'arrêtant sur des noms d'officiers, des chiffres.
Puis il tomba sur une lettre qui n'était pas signée *F*.
Elle était signée *C. Thorne*.
Callum dut relire trois fois avant de comprendre.
C'était une lettre du capitaine Thorne, adressée à un correspondant anonyme. L'écriture était nette, presque calligraphiée, chaque mot pesé avec soin.
*... le chasseur est plus utile libre que pendu. Il nous mènera à la source, et quand le Faucon sera mort, il n'aura plus aucune raison de refuser notre offre. Son frère servira d'otage jusqu'à ce qu'il coopère pleinement. Le village sera brûlé s'il s'avise de faillir. Je sais que sa loyauté à l'égard de son frère est plus forte que son amour pour cette terre perdue.*
Callum resta immobile.
Le sol de la pièce sembla basculer sous ses pieds. Les mots s'imprimèrent dans sa rétine comme gravés au fer rouge : *son frère servira d'otage*. *Le village sera brûlé*. Thorne n'avait jamais eu l'intention d'accorder le moindre pardon. Il avait joué avec lui depuis le début, le prenant pour un chien qu'on croyait pouvoir dresser en laissant pendre une laisse devant son museau.
Mais ce qui faisait le plus mal, c'était la phrase suivante, écrite en post-scriptum dans une encre plus foncée, presque jetée sur la page :
*Impossible de savoir si le frère a parlé avant d'être pris. S'il a vraiment transmis mes messages au Faucon, nous pourrons lui être reconnaissants. Si ce n'est pas le cas, pendre Duncan MacRae pourrait servir nos intérêts. La peur fait parfois parler les morts.*
Les messages de Thorne. Thorne communiquait avec le Faucon — ou prétendait le faire — et Duncan avait participé à la chaîne. Soit comme messager innocent, soit comme agent double. Il y avait trop de pièces sur ce damier, et Callum n'avait vu qu'environ un tiers de la table.
Il replia lentement les lettres, les remit dans la toile cirée et les fit glisser dans sa veste.
Il cacherait les lettres dans le cairn de Torr Mòr. Là où il avait donné rendez-vous à Eilidh. Si les choses tournaient mal, au moins ces documents ne tomberaient pas entre les mains de Thorne.
Il se releva, remit le carreau en place, épousseta ses genoux. Dehors, un soldat passa, la cadence de ses bottes régulière contre la boue gelée. Callum le regarda traverser la place en direction du quartier du capitaine.
Il savait ce qu'il devait faire maintenant. Il ne cherchait plus à sauver Duncan — il cherchait à comprendre le jeu auquel tout le monde jouait autour de lui. Pour défaire l'échiquier, il fallait connaître chaque pièce, chaque mouvement sec, chaque carte cachée dans la manche.
Et il venait de découvrir que la pièce la plus dangereuse sur ce plateau n'était peut-être pas le Faucon.
C'était Thorne lui-même.