Le Serment du Chasseur
Lire le chapitre 36: The Last Stand
Le brouillard s’accrochait aux braises mourantes du camp quand Callum émergea des marais, trempé jusqu’aux os, le souffle court. Ses semelles de cuir claquaient sur le sol gelé, éveillant des sentinelles épuisées qui levèrent leurs mousquets d’un geste incertain. Il ignorait son poignet gauche, tordu dans la lutte contre ses gardes, et la douleur sourde qui pulsait dans sa cage thoracique là où la crosse d’un fusil l’avait frappé.
— Réveillez-les, rugit-il, la voix rauque. Tous. Maintenant.
Il traversa le camp comme une lame, bousculant des hommes qui s’éveillaient dans la confusion. Des tentes s’ouvrirent, des visages pâles émergèrent du sommeil. Les braises du feu central crépitèrent quand une bourrasque projeta des cendres dans l’air. Quelque part, un cheval hennit, nerveux.
Eilidh l’attendait près de l’étendard planté dans la terre durcie. Ses cheveux roux échappés de leur tresse luisaient à la lueur d’un fanal. Derrière elle, douze hommes en armes, piquiers et claymores, formant un cercle serré. Angus, large et buté, se tenait en retrait, les mâchoires crispées sur sa pipe éteinte.
— Callum, souffla Eilidh. Ils allaient te pendre à l’aube.
— Ils allaient nous massacrer, répliqua-t-il en s’arrêtant devant elle. Ils connaissent le terrain mieux que nous. Chaque bosse, chaque fossé. Ils ont aligné leurs canons sur la plaine et leurs lignes d’infanterie sont déployées en éventail. Nous chargerons, et ils nous faucheront comme du foin avant que nos claymores touchent la moitié de leur premier rang.
Un murmure parcourut les hommes assemblés. Un vieux sergent nommé Fearchar, qui avait servi sous le père de Callum, cracha dans le feu.
— Le duc sait donc que nous sommes prêts à attaquer?
— Il compte dessus, Fearchar. Il a éventé nos positions parce que quelqu’un ici parle trop. Il n’attend qu’une chose : que nous quittions nos lignes pour nous enfoncer dans sa gueule.
Le silence s’épaissit. Quelqu’un derrière Angus, un homme jeune aux favoris naissants, demanda d’une voix tremblante :
— Et mon frère, qui est tombé hier au raid ? Il est mort pour une retraite ?
Callum ne détourna pas le regard. Il le soutint, droit, et prononça les mots qui lui brûlaient la gorge :
— Ton frère est mort, mais son sacrifice ne doit pas nous creuser la tombe. Si nous restons ici, nous mourrons tous sans avoir rien changé. Si nous partons, nous vivons pour rallumer la flamme un autre jour.
Le garçon baissa les yeux. Le silence se fit martial, presque solennel.
Eilidh s’avança, la main sur le pommeau de son épée, et planta les yeux dans ceux de Callum. Une tension électrique passa entre eux, ancienne, fragile.
— Tu veux que nous évacuions, dit-elle. Que nous abandonnions le terrain sans une bataille.
— Je veux que nous vivions pour nous battre demain, corrigea-t-il. La rebellerie n’est pas une colline. C’est nous. Nos familles, nos gens, nos noms. Si Cumberland veut nous tuer ici, nous allons lui refuser le spectacle.
Elle hésita. Derrière elle, Angus lâcha un juron guttural et planta son piquier dans le sol avec une violence contenue.
— Tu veux fuir, MacRae ? Tu es entré dans mes lignes en prêchant le courage, et maintenant tu veux courir ? Les Campbell riraient dans leurs tombes.
— Angus, dit Eilidh avec un calme tranchant, tais-toi. Callum, nous n’avons pas de routes sûres.
— Nous avons les collines. Le col de Dúin Mòr, trois heures à l’ouest. J’y ai chassé le cerf depuis l’enfance, je connais chaque faille, chaque rocher. Une fois là-haut, les manteaux rouges ne pourront pas nous suivre avec de l’artillerie.
Elle balaya du regard les visages tendus qui l’entouraient.
— Et l’arrière-garde ? Qui couvre notre retraite ?
— Moi.
Le mot sortit sans hésitation, presque avant qu’il l’ait pensé. Il sentit le poids de leur attention, le regard d’Eilidh qui s’étrécit, la mâchoire d’Angus qui se décrispa d’un cran.
— Quelques hommes suffisent. Nous les retarderons aux abords du camp, là où la plaine se resserre entre les deux collines de l’est. Je tiendrai avec ceux qui acceptent de donner du temps à leurs frères.
Eilidh serra les lèvres. Elle s’approcha de lui, si proche qu’il sentit son odeur de fumée et de bruyère écrasée. Sa voix, murmurée, n’avait de public que lui.
— Tu pourrais rester avec nous. Guider la retraite. Personne ne connaît la montagne comme toi.
— Tu connais assez, Eilidh. Et si Cumberland rattrape ta colonne, il me faudra être entre lui et toi. Pas dans les collines. Entre.
Leurs regards se tinrent une seconde de plus que nécessaire. Le vent froid souffla une mèche de cheveux rouges dans le visage d’Eilidh ; elle la repoussa d’un geste brusque.
— Bien, dit-elle en se retournant vers la troupe, la voix portée haut. Nous partons dans un quart d’heure. Démontez les tentes, éteignez les feux, prenez les blessés sur les brancards. Ordre de se replier dans le silence le plus absolu vers le col de Dúin Mòr. Que chaque homme sache que c’est une marche pour la survie, pas une fuite. MacRae couvre notre arrière.
Des ordres fusèrent dans une confusion maîtrisée. Des rouleaux de toile s’effondrèrent, des feux furent étouffés sous des mottes de terre. Callum tendit la main vers Fearchar, qui le rejoignit sans un mot, suivi de sept autres combattants, mines sombres, épées nues sur l’épaule.
Eilidh lui jeta un dernier regard avant de s’éloigner à la tête de la colonne, portant l’étendard qu’elle avait détaché de son mât. Elle avait passé le pli du drapeau sur son épaule comme une écharpe. Dans la pénombre de l’aube qui commençait à poindre, sa silhouette se fondit dans le mouvement des hommes et des bêtes.
Callum se tourna vers l’est. À l’horizon, derrière les crêtes basses, une lueur sale séparait la terre du ciel. Le premier traîné du jour. Là-bas, quelque part dans les limbes gris, roulaient les tambours d’infanteries en marche disciplinée.
Il tira sa claymore du fourreau, la posa sur son épaule, et posa ses doigts sur le pommeau. Derrière lui, les huit hommes de l’arrière-garde attendaient, figures de bronze figées dans la brume. Le sol trembla d’un frémissement lointain.
La plaine était si calme qu’ils entendaient battre le cœur de la terre.
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