Le Serment du Chasseur
Lire le chapitre 9: The Hidden Pass
La bruine collait aux roches comme une seconde peau. Callum avançait en tête de la colonne, le fusil en bandoulière, les yeux fixés sur la crête qui se découpait dans la grisaille. Derrière lui, douze soldats anglais soufflaient comme des bœufs, leurs uniformes rouges maculés de boue. Le capitaine Thorne chevauchait en queue, silencieux, son regard pesant sur la nuque de Callum comme un doigt sur une gâchette.
« Combien de temps encore, MacRae ? » gronda le sergent Marsh, un colosse au visage couturé qui n’avait pas cessé de râler depuis le départ.
« La passe est à une demi-heure, répondit Callum sans se retourner. Après, on attaque la descente vers le gué où les rebelles campent. »
Marsh cracha dans la mousse. « C’est ce que tu disais hier. Et on a trouvé que des pierres et du vent. »
Callum serra la mâchoire. Hier, il avait conduit la patrouille dans une gorge morte, savourant la frustration de Thorne quand celui-ci avait dû faire demi-tour sous la pluie. Aujourd’hui, le capitaine avait insisté pour venir lui-même. Une surveillance directe. Un test.
« La piste était fraîche, sergent, répliqua Callum en indiquant un arbre écorché à mi-hauteur. Un pied de chèvre, ça laisse des traces. Et des hommes, ça écrase les fougères. »
Marsh grommela mais ne dit plus rien. La colonne reprit sa progression, les bottes glissant sur le schiste humide. Callum sentait le poids de la lettre dans sa poche intérieure — celle de Duncan MacNab, jamais livrée. Le message qui devait avertir les rebelles de la présence d’un traître en leurs rangs. Il l’avait gardé contre sa poitrine, comme un second cœur. Mais pour l’instant, il avait une autre mission : celle que Thorne lui avait confiée, et qu’il comptait bien trahir.
La passe s’ouvrit devant eux, un couloir de roche sombre entre deux parois abruptes. Le vent s’engouffrait dans l’étroit goulet avec un gémissement continu. Des pierriers instables jonchaient les flancs, tenus par rien d’autre que l’habitude. Callum leva la main pour arrêter la colonne.
« Le gué est en contrebas. Mais si les rebelles ont posté des guetteurs là-haut, on sera pris comme des rats dans un tonneau. »
Thorne fit avancer son cheval, sa longue silhouette dégoulinante de pluie. Il examine le passage, puis se tourna vers Callum avec un sourire mince.
« Vous connaissez le terrain, MacRae. Vous en avez chassé toute votre vie, n’est-ce pas ? »
« Oui, capitaine. »
« Alors, vous saurez comment passer sans être vus. »
Callum inclina la tête, comme s’il réfléchissait. Il savait. Il savait exactement comment passer : en longeant la paroi ouest, où les rochers formaient un surplomb naturel sous lequel des hommes pouvaient se glisser. Mais c’était précisément là que les hers de Rab avaient disposé un piège, trois jours plus tôt, quand Callum était venu seul prévenir le rebelle de l’embuscade.
Il désigna la paroi est, au contraire.
« Par là. La roche est plus stable, et on restera sous le vent. Les guetteurs auront le nez tourné vers le val. »
Thorne plissa les yeux. Un long silence s’étira, encore alourdi par le crépitement de la pluie. Callum soutint son regard sans ciller.
« Très bien, dit enfin Thorne. Mais si nous tombons dans une embuscade, MacRae — je saurai qui m’y a mené. »
Callum acquiesça, puis donna le signal au sergent. La colonne s’ébranla vers la paroi est, s’engageant dans le couloir de roche. Les soldats marchaient en file indienne, le souffle court, les doigts sur les détentes. Callum marchait en tête, comptant les pas. Trente. Cinquante. Soixante. Il atteignit le point précis où il avait remarqué la fissure la veille — une veine de schiste pourri qui courait verticalement dans la paroi, soutenue par un empilement précaire de gros blocs. Il aurait suffi d’un coup bien placé pour que tout le massif parte en avalanche.
Il feignit de trébucher sur une racine, bascula l’épaule contre le rocher le plus proche. La secousse fut minime. Il la compléta d’un coup de pied discret, au ras du sol, là où la pierre se délitait déjà en plaques.
Un grondement sourd monta. Puis un crissement. Les soldats se figèrent, levant les yeux.
« Glissement ! » hurla Callum en se jetant de côté.
Il se plaqua au sol, les bras sur la tête. La montagne entière sembla inspirer une dernière fois, puis elle expira — un fracas de roche et de terre arrachée, un tonnerre qui roula dans la vallée. Des blocs de la taille d’un cheval dévalèrent la pente, emportant tout sur leur passage. Poussière et gravier. Cris et jurons. Quand le silence revint, la passe était obstruée par un barrage de pierraille de dix pieds de haut.
Thorne se releva, tremblant, le visage blême de boue. Il scruta le mur de roche, puis se tourna vers Callum, qui se dégageait à peine de sous un buisson écrasé.
« Vous appelez ça un passage sûr, MacRae ? »
« J’ai vu trop tard la fissure, capitaine. Elle a dû être fragilisée par les pluies. »
« Les pluies, répéta Thorne d’une voix glaciale. Elles sont donc bien informées, ces pluies. »
Marsh s’approcha, le visage écarlate. « On ne passe plus, capitaine. Il faudra un jour pour dégager ça. »
Thorne ne quittait pas Callum des yeux. Quelque chose se déplaçait dans son regard, un lent réajustement, comme un viseur qui trouve sa cible. Il n’y avait plus d’ambiguïté à lire sur ce visage : le capitaine savait, ou il était sur le point de savoir.
« On rentre, ordonna Thorne d’une voix douce, presque affectueuse. Le général voudra savoir que nos chiens ne savent plus flairer. »
La colonne fit demi-tour, épuisée, humiliée. Callum marchait en tête avec le sergent, mais il pouvait sentir le regard de Thorne rivé entre ses omoplates, comme une lame posée contre sa nuque.
Ils sortirent de la gorge en contrebas, remontant vers le camp. Callum croisa brièvement le regard d’un mouvement entre les genêts, une silhouette basse qui disparut aussitôt. Une silhouette qu’il avait appris à reconnaître.
Un éclaireur de Rab.
Il ne ralentit pas. Il ne se retourna pas. Mais il sut, avec un calme singulier, que son geste venait d’être vu. Et que ce geste, désormais, parlait pour lui.
C’était presque rassurant.
Ce soir-là, dans le camp britannique, une tente s’ouvrit devant Eilidh. La jeune femme passait son regard sur l’éclaireur essoufflé qui s’agenouillait devant le feu.
« Il a fait tomber la montagne ? répéta-t-elle. Tout seul ? »
« Il a provoqué le glissement, oui. Les rouges sont rentrés la queue entre les jambes. La moitié de leur attirail est restée sous les roches. »
Eilidh laissa échapper un souffle. Le nom de Callum MacRae lui brûlait encore la langue, mêlé à celui de Fergus, mort sur la lande parce que ce même homme avait été trop lent. Elle avait vu le corps, ramené par deux de ses hommes. Elle avait vu les yeux grands ouverts, surpris, encore pleins de course.
Mais elle avait aussi vu le sauvetage. Elle avait vu Callum risquer sa place parmi les rouges pour prévenir Rab de l’embuscade. Elle avait vu la haine dans les yeux du capitaine Thorne, cette nuit-là, quand il avait regardé son chasseur comme on regarde un fusil qui pourrait se retourner.
Elle se pencha sur le feu, le visage chauffé par les braises.
« Où est-il maintenant ? »
« Il repartait avec la colonne. Mais on dit qu’il viendra nous voir, bientôt. Il a un message. »
Eilidh hocha lentement la tête. Elle songea à Duncan, prisonnier à Fort William, vieilli avant l’heure derrière des barreaux que son frère ne pourrait pas soulever. Elle songea à la Laird MacLeod, dont on disait qu’il serait pendu à l’aube. Elle songea enfin à Fergus, et au chagrin qui n’aurait pas de cesse tant que le sang anglais n’aurait pas payé.
« S’il revient, dit-elle, qu’il me parle. Pas à Rab. À moi. »
L’éclaireur acquiesça et disparut dans la nuit.
Au même moment, dans sa tente au camp, Thorne faisait lentement tourner une carte sur sa table de campagne. Son index suivit le tracé de la passe, s’arrêta sur la croix qu’il avait marquée la veille — l’emplacement supposé du camp rebelle. Il ôta sa main, puis la posa sur un autre endroit : le village de Callum. Il laissa ses doigts s’y attarder un long moment, comme s’il soupesait quelque chose.
Il releva la tête vers Graham, assis dans l’ombre.
« Vous dites que MacRae a rendu visite à son frère, hier ? »
« Oui, capitaine. Une ou deux heures, peut-être. »
« Et qu’il a reçu un message du vieux Duncan MacNab ? »
« C’est ce que m’a rapporté l’un de vos hommes. »
Thorne replia la carte avec soin. Il la glissa dans sa poche, puis se leva, ajustant son ceinturon.
« Le général sera informé demain. Mais avant cela, je veux que Callum MacRae me livre sa prochaine piste. Et si la piste mène à un autre glissement de terrain, ajouta-t-il en passant la porte de la tente, il devra me prouver que sa fidélité vaut plus que le prix de son frère. »
Dehors, la pluie avait cessé. Le ciel s’éclaircissait par l’ouest, révélant une étoile solitaire qui tremblait au-dessus des montagnes.
Callum, allongé dans sa tente, tenait toujours la lettre de Duncan MacNab contre sa poitrine. Il savait ce qu’elle contenait, maintenant. Il savait pourquoi son frère refusait d’admettre sa véritable mission. Mais il savait aussi une chose qu’il ne savait pas la veille, et qui changeait tout.
Le détail que Marsh avait lâché distraitement, au retour, en jurant contre le mauvais temps.
Le nom du marchand sur le bureau de Thorne. Le même nom que celui trouvé dans les lettres cachées de Duncan.
Un nom que Callum connaissait depuis l’enfance.
Un nom qu’il avait vu gravé sur la porte d’une maison du village où son frère avait ses habitudes, et qui n’était pas celle de leur mère.
La maison de la sœur de Fergus.
Il ferma les yeux. Le pacte silencieux qu’il avait noué avec la montagne, ce geste qui avait fait basculer la terre, n’était qu’un commencement.