Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 12: The Missing Clerk
La pluie s'était arrêtée pendant la nuit, mais l'humidité restait suspendue dans l'air comme un linceul. Claude longea la berge de l'Oise, les semelles de ses bottes s'enfonçant dans la boue avec un bruit mou, presque obscène dans le silence qui précède prime. Le moulin se dressait à cent pas devant lui, une masse sombre aux pales immobiles contre le ciel grisâtre.
Il avait marché deux heures pour arriver jusqu'ici, contournant les patrouilles, empruntant les sentiers que son père lui avait appris à connaître. Chaque bruissement de feuillage, chaque cri d'oiseau lui faisait serrer les mâchoires. Marguerite avait écrit *seul ou tout est perdu* — mais depuis quand sa sœur lui avait-elle jamais dit la vérité ?
Le moulin abandonné appartenait à un meunier qui avait fui lors du siège de l'an passé. Sa porte, entrebâillée, laissait voir l'intérieur obscur. Claude s'arrêta sur le seuil, l'épée à moitié dégainée.
— Marguerite ?
Le silence lui répondit, dense comme un épais tapis. Il entra.
La poussière recouvrait tout. Les meules éventrées gisaient au centre, inutiles. Quelques sacs de farine moisie s'entassaient contre le mur du fond, à moitié rongés par les rats. Une odeur de pierre humide et de blé pourri saturait l'air.
Personne.
Claude fit le tour complet de la pièce principale, puis gravit l'escalier branlant qui menait à la chambre des meuniers. Vide. La roue à eau, brisée, ne tournait plus. Il redescendit, fouillant des yeux chaque recoin.
C'est là qu'il remarqua le mortier.
Près des sacs de farine, une section du mur de briques paraissait plus récente, le mortier grisâtre presque propre, là où le reste de la bâtisse montrait un ciment terne et fissuré. Un regard d'homme pressé n'y aurait vu qu'une réparation ordinaire.
Claude posa sa main sur les briques. Elles bougèrent légèrement.
Il s'accroupit, tira doucement sur les deux briques centrales. Elles cédèrent facilement, révélation immédiate. Derrière, une cavité profonde de la taille d'un coffret, contenant trois objets : un porte-plume en étain, une bourse de cuir, et un petit journal relié de toile.
Le porte-plume portait une marque. Claude le retourna entre ses doigts : un écu de Bourgogne gravé, presque effacé par l'usure. Il ouvrit la bourse. Quatre pièces d'argent, un fragment de sceau de cire rouge, et un morceau de vélin soigneusement plié.
Il ouvrit le vélin. Une écriture fine, serrée, celle d'un homme habitué aux comptes.
*Si je disparais, sachez que je n'ai pas fui. Le vin était empoisonné — j'ai vu les taches brunes sur la serviette. Celui qui sait que je sais est plus proche que je ne pensais. Cherchez la vérité dans les marges.*
Le souffle de Claude se bloqua dans sa gorge. Il reconnaissait cette écriture — il l'avait vue sur les rapports mensuels du greffe pendant des années.
Pierre Laurent.
Il ouvrit le journal. La première page portait une date de mars 1429. Les premières entrées étaient banales : relevés de taxes, notes sur les fournitures, commentaires sur le moral des troupes. Mais en tournant les pages, le ton changeait. Pierre écrivait de plus en plus souvent en marges, pressé, nerveux. À partir d'octobre 1429, les entrées régulières cessèrent pour ne laisser que des fragments.
Claude replaça le vélin dans le journal et commença à lire les dernières pages.
*6 octobre — Rolin a envoyé un contrôleur royal pour inspecter les comptes. C'est une farce. Le greffe ne ment que si quelqu'un en haut ment. Je dois rester ferme.*
*28 octobre — Trois tonneaux de vin envoyés à la garnison d'Arras. Les registres indiquent une provenance de la maison des Frères Mineurs. Mais les Frères ne vendent pas de vin. J'ai écrit au chancelier. Je n'aurais pas dû.*
*3 novembre — La lettre est revenue, non ouverte. Le chancelier n'ignore jamais un courrier du greffe sans raison. Il sait. Ou quelqu'un lui a dit qu'il y avait quelque chose à savoir.*
*9 novembre — Une note passée sous ma porte. Une femme. Elle savait pour le vin. Elle savait que j'avais écrit à Dijon. Elle m'a dit que le choix était simple : loyal jusqu'à la mort, ou muet jusqu'à la vie. Je n'ai pas compris à ce moment. J'ai pensé qu'elle parlait de trahir. Elle parlait de se taire.*
Claude tourna la page d'un doigt tremblant.
*12 novembre — J'ai tenu onze jours. La fièvre m'a pris après le banquet de la Saint-Martin. Le médecin dit que c'est l'air du fleuve. Le médecin est payé par Rolin. Tout le monde est payé par Rolin, ici, et personne ne le sait. Sauf la femme. Elle m'a rendu visite. Elle sait pour Dijon. Je lui ai demandé si elle venait me tuer. Elle a ri. "Si je te tuais, on trouverait un corps. Je connais des façons de faire disparaître un homme sans laisser de trace." Elle m'a dit : le moulin. Elle m'a dit : si tu veux survivre, va au moulin abandonné, et attends. Personne ne cherchera ce qui est déjà mort.*
*13 novembre — Je l'attends. Elle dit que je peux encore être utile. Que le grand dessein commence à dépasser la querelle des ducs. Que les choses seront différentes. Je ne sais plus qui sert qui. Je suis venu ici pour servir la Bourgogne, et voilà que je suis caché dans un moulin pourri, attendant une femme qui me parle du destin.*
*— Je ne crois pas qu'elle soit française. Elle a le regard des gens qui ont traversé quelque chose et en sont revenus porteurs d'une flamme. Elle a un accent bizarre, quand elle est fatiguée. J'ai entendu dans sa voix quelque chose d'anglais, ou peut-être né de là-bas. Non, c'est impossible. N'est-ce pas ?*
Claude s'arrêta de lire. Le souffle court.
Il se força à tourner la page suivante.
*15 novembre — C'est fini. J'ai compris trop tard. Le vin n'était pas pour la garnison d'Arras — il était pour le duc. Rolin ne veut pas attentat à Arras, il veut un écran de fumée. L'assassinat est prévu pour l'an prochain. La femme viendra pour la clef. Je n'ai pas encore décidé ce que je ferai. Mais je suis sûr d'une chose : si quelqu'un me trouve mort, ce ne sera pas le travail de Rolin. J'ai vu la manière dont elle tenait son couteau. Elle a appris à frapper là où personne ne regarde.*
La dernière page était presque illisible, l'encre brouillée comme si on avait renversé de l'eau — ou pleuré dessus.
*Je sais maintenant qui elle est. Je l'ai vue à la chandellerie la semaine dernière. Elle ne m'a pas reconnu — je portais la cape du père Thomas. C'est elle. C'est la sœur du greffier. La fille de Jean D'Argent. La Fenêtrise. Elle n'est pas française. Elle n'est pas bourguignonne. Elle est quelque chose d'autre — quelque chose que les événements ont formée pour faire office d'instrument. Et je suis hanté par une pensée : aurait-elle été différente si j'avais écrit à son père avant qu'il meurt ?*
Claude lut la phrase trois fois avant que le sens ne traverse la boue de son choc.
La sœur du greffier. La fille de Jean D'Argent. Marguerite.
Pierre Laurent n'avait pas disparu. Il avait découvert qui était Marguerite. Et il avait disparu juste après avoir écrit cette dernière page.
Claude tournait la page pour voir si quelque chose suivait — une date, un dernier message. Rien. C'était la fin.
Il entendit un bruit.
Dehors, un craquement de bois venant de la berge, comme un pied qui aurait heurté une branche. Il referma le journal d'un geste vif, le glissa sous sa tunique, remit les briques en place.
Quand il se retourna vers la porte, une silhouette se découpait dans l'obscurité — trop grande pour Marguerite, trop large. L'homme portait la culotte grise des gens de la chancellerie, et son manteau s'ouvrait sur l'insigne de Rolin.
— Clerk D'Argent, dit la voix, grave et sans émotion. Vous êtes en retard à votre rendez-vous de prime. Votre conducteur vous attend.
Claude n'avait pas parlé à ce que Marguerite avait promis. Il avait répondu à un appel qui n'existait pas ou qui appartenait à quelqu'un d'autre.
Sa main glissa vers la poignée de son épée.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.