Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 14: The Cell's Shadow
L'ombre de la cellule
La pierre humide s'enfonça dans mon dos comme une morsure. Le cachot de Compiègne n'avait rien de commun avec les geôles de Dijon, où l'on gardait au moins un semblant de dignité pour les prisonniers de marque. Ici, l'eau suintait des murs, traçant des ruisselets noirs qui se perdaient dans une paille souillée. Une seule torche, loin dans le couloir, jetait des ombres dansantes sur les barreaux.
Je tirai sur mes chaînes par réflexe. Les anneaux de fer mordirent mes poignets, déjà irrités par le trajet depuis la salle de garde. Le capitaine m'avait traité avec une rudesse qui ne trompait pas : pour la milice de Compiègne, j'étais un espion bourguignon, rien de plus. Mes lettres de créance de la chancellerie restaient scellées dans ma bourse, confisquée. Le duc Philippe était loin, et sa voix ne portait pas jusqu'ici.
Marguerite.
Son visage me hantait dans la pénombre. Elle avait parlé d'une voix claire, presque mécanique, décrivant mes allées et venues, mes contacts avec les partisans français. Mais ses yeux — ses yeux disaient autre chose. Ce n'était pas le triomphe d'une Armagnac qui démasquait un espion ennemi. C'était la terreur d'une femme prise dans un piège qu'elle n'avait pas choisi.
Je fermai les yeux, laissant l'obscurité m'avaler. Qu'avais-je fait, sinon suivre la voie qu'elle-même m'avait tracée ? La chandellerie, la confession de sa double vie, la lettre de Rolin, le rendez-vous de l'église Saint-Jacques... Tout cela était une mise en scène. Il ne pouvait pas en être autrement. Marguerite était meilleure comédienne que moi, et dix ans de séparation m'avaient aveuglé sur la femme qu'elle était devenue.
Mais alors, pourquoi cette frayeur panique dans ses yeux quand les soldats m'avaient saisi ? Pourquoi son témoignage semblait-il récité comme une leçon, sans la haine qui anime les vrais traîtres ?
Je roulai la pierre entre mes doigts. La bague d'argent que Marguerite m'avait donnée enfant tintait doucement contre le métal. Le froid du cachot la rendait glaciale, presque brûlante.
« Vous êtes le clerc D'Argent ? »
La voix venait de la grille. La torche du couloir dessinait la silhouette d'un homme massif, vêtu de la tunique brunâtre des gardes de la milice. Il tenait un pichet d'eau dans une main et du pain dans l'autre.
« Je suis Claude D'Argent, secrétaire du duc Philippe le Bon, pensionnaire de la chancellerie de Dijon. »
Le garde ricana. « Le capitaine a entendu cette chanson-là. Paraît que vous avez de bonnes lettres de recommandation. Dans un fourreau à Dijon, sans doute. »
Il poussa le pichet à travers les barreaux, le posa sur la paille avec le pain. « Voilà votre repas, seigneur secrétaire. Vous me direz si le vin de Bourgogne vous manque. »
Je ne mordis pas à l'hameçon. À la place, je fis glisser la bague de mon annulaire. L'argent était fin, mais sa valeur monétaire était dérisoire. C'était autre chose qui comptait.
J'approchai de la grille avec la démarche prudente d'un prisonnier qui ne veut pas alerter ses gardiens. « Écoutez, mon brave. Je n'ai pas d'or sur moi — vos hommes ont tout pris. Mais cette bague est un héritage. Elle porte les armes des D'Argent. Si vous connaissez quelqu'un dans la garnison ducale — un homme du nom de Thierry de la Fère — je vous donne la bague, et il vous donnera vingt écus pour elle. »
Le garde plissa les yeux. « Thierry de la Fère ? Le capitaine des archers du duc ? Pourquoi voudrait-il cette bague-là ? »
« Parce qu'elle vient de Dijon et qu'il connaît mon père. » Un mensonge simple, presque élégant. Thierry n'avait jamais rencontré notre père. Mais il connaissait mon rôle à la chancellerie, et une bague à mes armes suffirait à lui faire comprendre que j'étais en détresse.
Le garde hésita. Sa main large caressa sa barbe grisonnante. « Vingt écus, vous dites ? »
« Vingt écus, ou ce que Thierry voudra bien donner. Deux vaut toujours mieux qu'aucun. »
Il arracha la bague de ma paume, l'examina sous la lumière de la torche. L'argent brilla un instant — assez pour éveiller sa cupidité. « Je verrai ce que je peux faire. Mais je ne promets rien. Et si vous parlez de cette conversation, je jure sur Dieu que vous passerez le reste de vos jours à regarder le ciel à travers cette lucarne. »
Il désigna d'un geste vague le trou en haut du mur, d'où tombait une lumière pâle, presque complice au milieu des ténèbres.
Il était déjà parti que je me penchais sur mon pain. Il était rassis, mais mangeable. Je le rompis et le mâchai lentement, économisant chaque bouchée comme si ma vie en dépendait. Le temps, dans ce cachot, devenait une matière dense et collante, qui s'écoulait à travers moi sans que je puisse le saisir.
Cette froideur m'envahit lorsque je pensai à Laurent. Le journal du clerc disparu était toujours dans ma chemise, dissimulé dans une couture que j'avais appris à recoudre lors de mes missions précédentes. Les militaires n'avaient pas fouillé au-delà des poches extérieures. Une négligence qui me coûterait peut-être moins cher qu'à eux.
Laurent avait vu. Laurent avait su. Une femme à l'accent étranger, une traîtresse dans le camp bourguignon... et il avait conclu que c'était Marguerite. Mais si Marguerite n'était qu'un pion — une pièce que l'on meut jusqu'à ce qu'elle serve à quelque chose — alors qui était le joueur ?
Mes pensées tournaient en rond. Rolin, le chancelier, avec son sceau brûlé sur les cendres. Le Spider, cette figure mystérieuse du réseau français qui orchesttait tout depuis l'ombre. Les masques s'empilaient les uns sur les autres, et je me demandais si je ne poursuivais pas un visage que je ne reconnaîtrais qu'au moment où il serait trop tard.
Le silence du cachot était brisé par un frottement léger. Quelqu'un approchait. Mais ce n'était pas le pas lourd du garde à la barbe grise. Non, c'était une démarche feutrée, presque féline, qui semblait vouloir ne laisser aucune trace dans l'air humide.
Une silhouette se matérialisa devant les barreaux. Le masque de velours noir, les yeux brillants comme des braises dans la pénombre.
Je me levai d'un bond, les chaînes claquant contre le mur de pierre. « Vous ? »
« Doucement, clerc D'Argent. Vos gardiens dorment d'un sommeil léger, mais qui n'est pas le mien. »
La voix était assourdie par le masque, mais je reconnus la cadence. C'était lui — la même silhouette qui m'avait délivré des soldats du duc quelques jours plus tôt, avant que tout ne bascule dans cette nuit de rendez-vous manqués et de trahisons croisées.
« Vous êtes dans la ville. Les Français vous ont-ils repris ? »
« Je ne suis pas aux Français. Je ne suis pas aux Bourguignons. »
Il s'accroupit devant la grille, hors de portée de ma main enchaînée. Ses doigts jouaient avec une clef — une clef en fer, simple, semblable à celle que le garde utilisait pour les cellules.
« Vous cherchez à comprendre qui a piégé votre sœur. Ce soir, dans la ville, elle pleure dans une chambre de la maison des Marchands, surveillée par des hommes que personne n'avoue employer. Les Armagnacs disent qu'elle est des leurs, mais ils ne l'ont jamais laissée seule avec quelqu'un de confiance. Curieux, n'est-ce pas, pour une taupinière si précieuse ? »
« Vous savez qui l'emploie, alors. Dites-le-moi. »
Le masque vacilla — une ombre dans l'ombre. « Je sais seulement ce que je vois, et ce que je vois, c'est un échiquier ou chacun croit jouer. Le Spider croit jouer. Rolin croit jouer. Le duc Philippe croit jouer. Et votre sœur... votre sœur est un pion qu'ils croient tous déplacer. »
« Un pion ? Elle dirige le réseau français à Compiègne. Laurent l'a écrit. »
« Laurent a écrit ce qu'il croyait voir. Il lui a fait confiance pour comprendre l'erreur. Vous êtes comme lui. Vous cherchez une vérité simple à une énigme qui n'a pas de solution simple. »
Il glissa la clef entre les barreaux. Elle tomba sur la paille humide dans un bruit sourd. Je ne bougeai pas immédiatement. Quelque chose clochait.
« Pourquoi m'aidez-vous ? Vous m'avez délivré une première fois de ceux du duc, et maintenant vous libérez un prisonnier des Français. Qu'êtes-vous ? »
Un silence. Les yeux derrière le masque se plissèrent — un sourire invisible. « Je suis quelqu'un qui a connu votre père, Claude. Et qui sait que sa mort n'était pas un accident. Votre sœur vous a montré la lettre de Rolin — je le sais. Mais elle ne vous a pas montré la suite. Elle ne savait pas tout. Elle ne sait toujours pas. »
« La suite ? Quelle suite ? »
« Le nom de celui qui a poussé Rolin et le Spider à tisser leur toile. Un homme dont l'accent, à lui seul, suffirait à trahir son origine anglaise, même après vingt ans en Bourgogne. » Il se releva, disparaissant presque entièrement dans l'ombre. « Ne cherchez pas plus loin que le conseil du duc lui-même. Et surtout... ne cherchez pas votre sœur. Elle est là où on l'a mise, et vous ne pouvez pas l'atteindre sans vous perdre. »
La clef gisait dans la paille. La silhouette était déjà partie, dissoute dans le couloir comme si elle n'avait jamais été là. Mais le froid de la pierre contre mes jambes était bien réel, et la clef était brillante sous la lumière de la torche.
Je la ramassai, la soupesant. Le métal était chaud entre mes doigts, comme s'il venait d'un feu lointain. Marguerite était un pion — et j'avais passé la nuit à maudire une femme qui n'avait jamais été libre de ses choix.
Je m'assis, la clef serrée dans mon poing, et regardai la lumière pâle de la lucarne. Dehors, Compiègne vivait sous la menace de deux armées. Dedans, je tenais la promesse d'une évasion dont je ne savais pas encore si j'étais prêt à la payer.
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