Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 16: The Web Weaver
L’égout débouchait dans un fossé à demi tari, à l’ouest de la ville, là où les maisons s’espaçaient et où la campagne reprenait ses droits. Claude s’y hissa, les mains crasseuses, le cœur cognant contre ses côtes. Il sortit la bague de sa poche — celle que Marguerite lui avait donnée des années plus tôt, quand ils étaient enfants, un simple anneau de cuivre terni. Il en avait effleuré l’intérieur cent fois sans y penser. Mais là, dans la lumière grise de l’aube, il distingua les lettres minuscules gravées dans le métal : *R. V. T.*
Rue des Vieux-Tisserands. Il connaissait cette rue. Elle longeait le cimetière Saint-Jacques, et sa seule habitation notable appartenait au vieil archiviste de la ville, un homme que tout Compiègne croyait centenaire et à moitié sourd.
Claude marcha à travers champs, évitant les portes. Il n’avait plus rien à perdre que sa vie, et celle de sa sœur — si tant est qu’elle méritât encore d’être sauvée. Chaque pas dans la boue lui renvoyait l’image de son visage au tribunal improvisé, ce masque de terreur qui n’avait rien d’une trahison triomphante. Il aurait voulu la haïr. Il n’y parvenait pas.
La maison de l’archiviste était une bâtisse de pierre grise, affaissée sous des siècles de pluie, des ardoises manquantes sur le toit. Claude en fit le tour, repéra une fenêtre basse dont le volet pendait sur un gond rouillé. Il poussa, glissa à l’intérieur.
L’odeur le frappa d’abord : vieux papier, cire, poussière. Des rayonnages couvraient chaque mur, chargés de registres et de parchemins roulés. Une chandelle brûlait près d’un bureau encombré. L’archiviste était assis là, une plume à la main, comme s’il l’attendait depuis des heures.
— Vous êtes trempé, dit l’homme sans lever les yeux. Et vous salissez mes planchers.
Claude ne bougea pas. Il dégaina le poignard qu’il avait volé à un garde endormi dans les égouts.
— Je cherche la personne à qui appartient cette maison. Pas un vieillard à moitié aveugle.
L’archiviste leva enfin la tête. Ses yeux étaient d’un bleu perçant, trop vifs pour son âge apparent. Il sourit sans chaleur, puis, d’un geste lent, retira la perruque grise et les bandages qui lui affaissaient les joues. En dessous, un homme d’une cinquantaine d’années, la mâchoire carrée, le nez droit — un visage de noble, buriné par les campagnes.
— Je m’appelle Hugues de Charny. Chevalier, au service du Dauphin Charles. Et vous, Claude D’Argent, êtes un homme qui devrait être mort trois fois depuis hier.
Claude resserra sa prise sur le poignard. Le nom lui disait quelque chose — Charny, une famille de Bourgogne qui avait basculé du côté français après Azincourt. Un traître, donc. Ou un héros, selon le camp.
— Vous connaissez mon nom.
— Je connais le nom de tous les agents ducaux qui passent par Compiègne. C’est mon métier. Ce fut le vôtre, avant que vous ne décidiez de suivre votre sœur dans ce bourbier.
— Ma sœur n’a rien à voir dans ceci.
Charny rit — un son sec, sans joie. Il se leva, contourna le bureau, s’arrêta à trois pas de Claude.
— Votre sœur m’a envoyé la liste des mouvements de troupes bourguignonnes pendant trois mois. Elle m’a donné les plans des fortifications de Dijon. Elle m’a ouvert la porte de la maison d’un conseiller ducal à Paris, par laquelle nos hommes sont entrés et ont volé des documents. Alors ne me dites pas qu’elle n’a rien à voir avec ceci, jeune homme. Elle en est l’une des plus belles mailles de ma toile.
Le sang de Claude ne fit qu’un tour. Il sauta vers Charny, mais le chevalier, malgré ses cinquante ans et ses façons d’archiviste, esquiva avec une rapidité surprenante et lui saisit le poignet, tordant jusqu’à ce que le poignard tombe. Claude se débattit, mais Charny le poussa contre un rayonnage, des parchemins dégringolant autour d’eux.
— Écoutez-moi avant de m’égorger, espèce de fou. Votre sœur ne vous a pas trahi. Elle vous a sauvé.
Claude s’immobilisa, le souffle court.
— Sauvé ? Elle m’a dénoncé à la milice. Elle a juré que j’étais un espion français. Elle m’a envoyé en prison.
— Oui. Et c’est la seule raison pour laquelle vous êtes encore vivant. Le chancelier Rolin avait prévu de vous faire disparaître cette nuit-là. Ses hommes vous attendaient à l’auberge. La milice vous a arrêté avant qu’ils n’aient pu agir — grâce à sa dénonciation. Une trahison publique, sous les yeux de témoins, qui vous mettait sous la protection de la justice municipale. Vous étiez plus en sécurité dans une cellule que dans votre lit. C’est elle qui a organisé votre fuite par le canal du masque.
Claude ferma les yeux. Le masque. Le visiteur de la nuit. Il avait cru à un agent inconnu, un pouvoir plus grand que tout. Et c’était… sa sœur ? Il secoua la tête.
— Vous mentez. Le masque était un homme.
— Le masque est un homme. Un de mes lieutenants. Votre sœur l’a contacté, elle a tout organisé. Elle ne pouvait pas venir elle-même ; elle est surveillée en permanence par les hommes de Rolin.
— Pourquoi ? Pourquoi tant de comédie ? Pourquoi ne pas simplement me dire la vérité ?
Charny le relâcha, recula, et pour la première fois son visage perdit son ironie.
— Parce que la vérité vous aurait fait faire exactement ce que vous avez failli faire ce soir : entrer dans cette ville avec la rage au ventre et tout faire exploser. Votre sœur est devenue agent français pour une seule raison, Claude. Votre frère cadet, Étienne. Il est prisonnier à la cour du Dauphin depuis deux ans. Et il y restera vivant tant que Marguerite rend des services. Le jour où elle cesse d’espionner, on lui tranche la gorge.
Le sol se déroba sous Claude. Étienne. Il avait douze ans quand la guerre les avait séparés. Il l’avait cru en sécurité dans un monastère près d’Auxerre. Personne n’avait jamais dit — personne n’avait…
— Pourquoi personne ne m’a-t-il rien dit ?
— Parce que vous étiez le maillon faible, répondit Charny d’une voix douce. Votre amour pour votre sœur, votre loyauté à la Bourgogne. On ne pouvait pas vous faire confiance avec un tel secret sans vous faire basculer. Marguerite l’a compris dès le début. Elle a choisi de vous protéger de la vérité, même au prix de vous perdre.
Claude s’appuya au rayonnage. L’odeur du papier lui semblait écrasante. Il pensa à la lettre déchiffrée, au complot contre le duc Philippe, à l’ordre de tuer écrit d’une main française. Et soudain, la pièce du puzzle se mit en place dans son esprit, verte et venimeuse.
— Le complot contre le duc. L’assassinat aux négociations d’Arras. Marguerite est celle qui doit ouvrir la porte, n’est-ce pas ?
Charny ne répondit pas. Son silence était une réponse assez éloquente.
— Vous vous servez d’elle. Vous la tenez par son frère, et vous la forcez à tremper ses mains dans le sang de mon duc.
— Nous la tenons, oui. Mais pas comme vous le croyez. Votre sœur a un plan. Elle va ouvrir cette porte, mais pas pour laisser entrer nos assassins. Elle a trouvé un moyen de sauver Étienne sans verser de sang. Elle doit juste se rendre à Arras avec la délégation française.
Il se pencha, baissa la voix.
— Mais si Rolin apprend qu’elle est double — si quelqu’un lui glisse ne serait-ce qu’un mot — elle est morte avant d’arriver à la frontière. Et votre frère sera exécuté en représailles. Vous voulez la sauver ? Alors ne la cherchez pas, ne la mentionnez pas, et laissez-moi finir ce que j’ai commencé.
Claude regarda le chevalier dans les yeux. Tout en lui criait de le frapper, de le traîner devant la milice, de le livrer au duc. Mais il y avait une chose que Charny ignorait, une chose que Claude tenait encore dans sa poche, contre sa poitrine : le journal de Pierre Laurent. Qui disait qu’il y avait un traître non pas à Compiègne, mais dans le conseil du duc Philippe lui-même. Et que ce traître n’était ni Marguerite, ni Charny.
— Très bien, dit Claude. Aidez-moi à la retrouver. Et je vous aiderai à sauver mon frère. Mais si vous me mentez — si elle meurt à cause de vous — je vous jure sur le sang de mon père que je vous ouvrirai le ventre devant tous ceux que vous servez.
Charny acquiesça lentement, une lueur nouvelle dans le regard.
— Vous êtes plus votre père que je ne le pensais.
Claude se figea.
— Mon père. Vous l’avez connu ?
Le sourire de Charny s’évanouit. Il regarda ses mains.
— Votre père n’est pas mort dans un accident de cheval, Claude. Il est mort parce qu’il avait découvert la même chose que Pierre Laurent. Le traître dans le conseil du duc. L’homme qui parle avec un accent anglais. Et il est tombé juste avant de pouvoir nommer celui qui l’avait payé.
Il leva les yeux.
— C’est pour cela que je suis ici. Pour terminer ce qu’il a commencé.
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