Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 17: Sister's Secret
La lumière filtrait à travers les vitraux fissurés de la chapelle Saint-Médard, poussiéreuse et abandonnée depuis des années. Claude se tenait près de l'autel de pierre, les mains crispées sur le dossier que Charny lui avait remis — une carte, des noms, des horaires. Mais tout cela semblait soudain dérisoire.
— Elle va venir ? demanda-t-il sans se retourner.
Charny, adossé au mur dans l'ombre d'un pilier, hocha lentement la tête.
— Elle a accepté. À condition que vous soyez seul.
— Vous mentez mal, vieil homme. Vous serez dans les cryptes, avec deux de vos hommes.
Un silence. Puis un rire grave, sans joie.
— Vous apprenez vite, Claude. C'est bien. C'est ce qui vous gardera en vie.
La porte de la chapelle grinça. Claude se retourna vivement, la main sur la dague dissimulée sous son pourpoint. Marguerite entra, le capuchon de son manteau relevé, la démarche hésitante. Elle s'arrêta à cinq pas de lui, comme si une invisible barrière la retenait.
— Claude. Sa voix était douce, presque fragile — si différente de celle qui avait témoigné contre lui devant la milice.
Il ne répondit pas. Il la dévora des yeux : les cernes sous ses paupières, la pâleur de ses joues, la façon dont ses doigts tordaient le bord de sa cape. Elle avait maigri. Elle avait peur. Mais Claude avait passé trop de nuits dans les égouts de Compiègne pour se laisser attendrir par une apparence.
— Tu as signé ma condamnation, dit-il enfin. Devant toute la garnison. Tu m'as appelé espion du roi de France.
— Je t'ai appelé espion, oui. Pas du roi de France. Correction subtile, mais capitale. Le prévôt cherchait un traître anglais, pas un agent bourguignon.
Claude ricana.
— Tu crois que cette nuance aurait pesé lourd dans ma cellule ? J'ai passé trois jours dans ce trou, Marguerite. Les rats y sont plus gras que les gardes.
— Je sais. Dieu sait que je sais.
Elle fit un pas en avant. Claude recula d'un pas, comme on recule devant une épée qu'on ne comprend pas.
— Tu sais ce que j'ai vu là-bas ? Le corps de Pierre Laurent. Le journal qu'il a laissé. Il savait, Marguerite. Il savait pour toi. Et il est mort pour ça.
Les yeux de Marguerite s'embuèrent, mais elle ne baissa pas le regard.
— Pierre était un ami. Un véritable ami. Et je porte sa mort sur ma conscience comme une chaîne que je ne pourrai jamais briser.
— Alors pourquoi ? explosa Claude, sa voix se répercutant sous les voûtes. Pourquoi continues-tu ? Pourquoi as-tu livré ce journal aux Français ? Pourquoi as-tu trahi notre père, notre nom, notre duc ?
— Pour Étienne.
Le nom tomba entre eux comme une pierre dans une eau morte. Claude sentit son estomac se nouer.
— Étienne est mort depuis trois ans. La peste l'a emporté à Reims.
Marguerite secoua lentement la tête. Ses lèvres tremblaient.
— C'est ce que nous avons dit à tout le monde. C'est ce que père a dit. Mais c'était un mensonge, Claude. Un mensonge pour le protéger — pour nous protéger tous.
Elle sortit de sous son manteau un médaillon d'argent, usé, et le tendit vers lui. Claude ne le prit pas.
— Étienne a été capturé à la bataille de Cravant, continua-t-elle. Pas tué. Capturé. Les Anglais l'ont vendu à la cour de Charles VII comme monnaie d'échange contre des prisonniers français. Mais l'échange n'a jamais eu lieu — personne ne savait qui il était, le pauvre enfant. Il servait comme page dans l'armée bourguignonne. Il n'avait pas de rang, pas de rançon, pas de valeur.
— Alors pourquoi le garder ? siffla Claude.
Marguerite ouvrit le médaillon. À l'intérieur, un portrait miniature d'un garçon d'une douzaine d'années — des boucles brunes, un sourire malicieux. Claude reconnut le visage d'Étienne tel qu'il l'avait connu avant de quitter la maison familiale.
— Parce qu'il connaît des choses. Des choses que père lui a dites. Des documents qu'il a vus. La mort de père n'était pas un accident, Claude. Tu le sais déjà. Le traître anglais à la cour de Philippe le Bon — le même homme qui a éliminé Pierre Laurent — a tué notre père pour l'empêcher de parler.
Claude serra les poings, les ongles s'enfonçant dans ses paumes.
— Et toi ? Tu travailles pour ce même traître ?
— Non. Je travaille pour le chancelier de France. Ou plutôt, contre l'Anglais. Le traître à Dijon est un agent anglais infiltré dans le conseil du duc. Il a tué père. Il a tué Pierre. Il nous tuerait tous si nous l'approchions de trop près. La seule raison pour laquelle je suis encore en vie, c'est que je fais semblant de travailler pour son réseau contre la Bourgogne.
Elle laissa retomber sa main, le médaillon pendant au bout de sa chaîne.
— Ils me tiennent, Claude. Ils tiennent Étienne. Chaque mois, ils m'envoient une preuve qu'il est vivant. Son écriture. Une mèche de ses cheveux. Et si je cesse de leur obéir — si je livre une seule information fausse, si je tente de fuir — ils le tueront. Lentement. Et ils m'enverront sa tête pour que je la voie.
Le silence de la chapelle sembla s'épaissir. Claude entendait le battement de son propre cœur comme un tambour de guerre.
— Tu aurais pu me le dire, finit-il par murmurer. Il y a trois ans. À notre père. Nous aurions trouvé un moyen.
— Père est mort précisément parce qu'il cherchait un moyen. Il a été trop curieux, trop prudent, trop loyal. Ils l'ont pris au piège avec des documents falsifiés et l'ont éliminé lors d'un prétendu accident de cheval. Tu crois que je n'ai pas essayé ? Tu crois que je n'ai pas prié, pas supplié, pas tenté de négocier ?
Sa voix se brisa. Elle se détourna, s'essuyant furtivement les yeux du revers de la manche.
— J'étais seule, Claude. Tu étais parti servir le duc. Étienne était prisonnier. Père était mort. Il ne restait que moi, une femme sans pouvoir, face à un réseau d'assassins qui s'étendait de Londres à Dijon. Qu'aurais-tu fait à ma place ?
Claude avança d'un pas, puis un autre. La colère qui l'avait porté depuis les égouts retombait, laissant place à une douleur sourde, familière comme une vieille blessure.
— Tu m'as fait arrêter, dit-il. Devant des soldats. Et maintenant, je suis un homme traqué dans ma propre ville.
— Parce que le chancelier de Bourgogne avait envoyé ses hommes pour te tuer cette nuit-là, répondit-elle, les yeux soudain plus durs. Ce n'était pas une patrouille ordinaire qui t'a arrêté. C'étaient les assassins du traître anglais, déguisés en miliciens. Je t'ai livré à la prison municipale pour te sortir de leurs griffes. L'officier de garde était un homme qui me devait la vie — il t'a gardé dans un cachot isolé, loin des mains du conseil.
Claude resta figé, les pensées tournoyant comme des corbeaux autour d'un charnier.
— Qu'attends-tu de moi ? demanda-t-il enfin.
Marguerite releva la tête. Dans la lumière tamisée, ses yeux brillaient d'une intensité lumineuse qui la fit ressembler étrangement à leur père.
— Que tu me haïsses, si tu le dois. Que tu me juges, si tu le peux. Mais que tu ne me trahisses pas avant la fin de la mission à Arras. J'ai un plan pour libérer Étienne. Sans guerre. Sans bain de sang. Mais j'ai besoin de temps — et j'ai besoin que tu ne retournes pas à Dijon pour tout révéler au duc.
— Tu me demandes de trahir mon serment.
— Je te demande de sauver notre frère.
Le silence retomba. Claude ferma les yeux, et derrière ses paupières, il vit le visage de l'homme masqué — celui qui lui avait donné la clé de sa cellule, celui qui lui avait juré que la mort de son père n'était pas un accident. Il vit aussi le visage de son père. Et celui du jeune Étienne, souriant, insouciant, avant que tout ne s'effondre.
— Tes hommes de Charny — dit-il lentement, les yeux toujours fermés — vont me tuer si je refuse ?
— Non. Ils vont te laisser partir. Et tu iras à Dijon. Et tu raconteras tout au duc. Et le traître anglais apprendra que je t'ai parlé. Et il enverra l'ordre d'exécuter Étienne avant la fin de la semaine.
Claude rouvrit les yeux. Il vit sa sœur telle qu'elle était réellement — non plus l'enfant joueuse qu'il avait connue, mais une femme usée, pliée sous des poids qu'il commençait à peine à mesurer.
— Quelle était la plan de Pierre Laurent ? demanda-t-il. Le journal dit qu'il avait découvert le traître. Que comptait-il faire ?
Marguerite hésita. Puis elle murmura :
— Pierre avait trouvé un moyen d'infiltrer le réseau. Il devait livrer un message à Arras — un code qui aurait permis de démasquer l'Anglais en plein conseil du duc, devant tous les pairs de Bourgogne. Mais il a été démasqué avant d'avoir pu transmettre le code.
— Et tu connais ce code ?
Marguerite le regarda longuement. Pour la première fois depuis le début de leur conversation, un sourire — fugace, presque imperceptible — passa sur ses lèvres.
— Claude. C'est moi qui l'ai écrit.
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