Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 20: The Debt Rebound
L’aube rampait sur Dijon comme une tache d’huile sale. Claude comptait les fissures du plafond pour la troisième fois quand on frappa à sa porte — trois coups secs, autoritaires, qui n’avaient rien d’une visite de courtoisie.
Il se leva du lit de paille, rajusta sa tunique froissée, et ouvrit.
Le visage de son beau-frère lui apparut, encadré par un col de fourrure si épais qu’on aurait dit un piège à loup. Jacques de Melun, marchand-banquier, époux de sa sœur aînée Jeanne, homme dont la graisse prospérait sur la misère des autres.
« Claude. » Il inclina la tête avec une politesse qui ne trompait personne. « Le Conseil m’autorise à te parler. Par égard pour la mémoire de ta mère. »
— Et pour l’argent qu’elle t’a laissé te devoir, dit Claude.
Le banquier sourit avec des lèvres minces comme des coutures de bourse. « Précisément. Parlons-en. »
Il entra sans y être invité, s’assit sur l’unique tabouret, et déplia un parchemin jauni qu’il tira de sa manche. Claude reconnut l’écriture immédiatement — les pleins et les déliés de son père, cette main qui avait signé tant de lettres de chevalerie et de feuilles de comptes.
« Emprunt contracté par Gérard d’Argent, le vingt-troisième jour de mars de l’an 1427, auprès de la maison Melun et Fils. À échéance : à la demande. » Jacques fit courir son doigt sur le texte. « Montant : soixante écus d’or. Intérêts accumulés. »
Claude regarda fixement le parchemin, comme s’il pouvait le brûler par la seule force de son attention. « Sa demande ? Il est mort, Jacques. »
— Son héritier lui survit. Toi. Ta sœur Jeanne, béni soit Dieu, a déjà soldé sa part — par générosité conjugale, si l’on veut. Mais la tienne… » Le banquier haussa les épaules. « Tu es le fils. Le nom d’Argent doit honorer son nom.
« J’ai signé ma révocation hier. Je n’ai pas un sou.
— Alors trouve-en. » Jacques se leva, replia le parchemin avec soin, le glissa dans sa manche. « J’attendrai la fin de la semaine. Après quoi, je serai contraint de m’adresser au tribunal des créances du Conseil. Et un homme qui ne paie pas ses dettes, dans ce Dijon… » Il laissa la phrase en suspens, comme un crachat au bord d’un parapet.
La porte se referma. Claude resta debout, immobile, les poings serrés contre ses cuisses soixante écus. Assez pour équiper un homme pour une campagne. Assez pour payer un cheval, des armes, trois mois de voyage.
Assez pour sauver Marguerite et Étienne — ou pour les perdre à jamais.
Il sortit.
Les rues de Dijon sentaient le cuir et le fumier, les cloches sonnaient vêpres, et chaque regard qui se posait sur lui semblait connaître son nom et son crime. Le traître. Celui que sa propre sœur avait dénoncé. Les marchandes détournaient les yeux derrière leurs étals ; les apprentis murmuraient dans le dos des ateliers.
Claude marcha vers la caserne de la porte Saint-Pierre, là où l’herbe était piétinée par les bottes des hommes d’armes et où flottait encore l’odeur de fer rouge qui avait baigné son enfance.
Le capitaine Guillaume de Vaudrey était en train de faire ferrer son cheval lorsqu’il le vit arriver. Grand homme, barbe taillée court, des cicatrices d’Azincourt en filigrane sur les avant-bras. Il avait partagé le pain de Claude pendant trois ans — ils avaient dormi sous la même tente à la prise de Melun, s’étaient saoulés ensemble à la victoire de Compiègne, avaient enterré deux hommes entre les deux.
Guillaume le regarda approcher. Son visage ne changea pas.
« Claude. »
— Capitaine. J’ai besoin de te parler.
Le ferronier s’éclipsa, emportant le sabot du cheval avec un regard furtif. Guillaume demeura immobile, les bras croisés, le menton levé.
« Je t’écoute. »
Claude mesura chaque mot avant de le lâcher. « Je n’ai pas trahi. Marguerite a agi pour sauver Étienne. Il y a un nom dans le Conseil — un agent anglais — qui cherche à tout détruire. Je dois le trouver. J’ai besoin de fonds. Une avance, un prêt — je te rembourserai.
Guillaume resta muet un long moment. Puis il dit, d’une voix sourde :
« Tu sais où j’étais quand la nouvelle est arrivée ? Au conseil de guerre. Rolin a lu la confession à voix haute. Les hommes ont craché par terre. Les officiers se sont regardés — on se demandait qui d’entre nous t’avait serré la main dans les tavernes, qui avait ri à tes blagues, qui avait cru en toi. »
— Guillaume, je te jure sur la tombe de mon père que je suis innocent.
— Ton père a une dette à la maison Melun, dit le capitaine, et ta sœur a signé une confession qui t’accuse. Je suis désolé, Claude. » Il détourna le regard avec un effort visible. « Je ne peux rien te donner. »
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
Le silence entre eux s’étira, aussi mince qu’une lame usée. Quand Guillaume reparla, sa voix avait perdu toute chaleur.
« Si tu cherches ton espion anglais, tu cherches pendant que Compiègne brûle. La France marche sur la ville ; notre armée est sans chef, sans cohésion. Le duc écoute Rolin, Rolin écoute ses espions, et toi tu n’es qu’une ombre errante qui raconte des histoires de traîtres pour laver sa propre honte. »
— Tu sais que ce n’est pas moi.
— Ce que je sais, dit Guillaume en baissant les yeux enfin, « c’est que ma carrière, mes hommes, ma famille — tout ce que je possède tient à la confiance du duc. Et je ne brûlerai pas cela pour un déshonoré qui marche encore par les rues parce qu’il a des relations au palais. » Il fit un pas en arrière. « Va-t’en, Claude. Et si tu as un peu d’amitié pour moi, ne viens plus.
Claude ne bougea pas. Il mémorisa le visage de Guillaume — les yeux battus, la broderie usée sur les poignets — puis tourna les talons.
Il avait dans les veines le même sang que les hommes qui l’avaient rejeté. Avec ça, il n’achèterait rien.
Il marcha vers le quartier des tanneries, où la puanteur de la lime et des peaux mouillées couvrait presque celle de sa défaite. Les ouvriers le regardèrent passer sans le reconnaître, et cela lui parut presque un cadeau — pour un instant, il n’était personne. Pas le traître. Pas le frère de la traîtresse. Juste une silhouette parmi d’autres, pauvre et pressée.
Mais la misère, à Dijon, n’offre pas longtemps l’anonymat.
Au bout de la ruelle des Parcheminiers, il s’arrêta devant l’atelier de maître Renier. Le vieil écrivain public était là, courbé sur un pupitre, la plume trempée dans l’encre noire. Il leva les yeux à l’entrée de Claude, et quelque chose passa sur son visage ridé — la prudence, la mémoire, ou peut-être les deux.
« Messire d’Argent, dit-il sans se lever. On vous dit proscrit.
— On dit beaucoup de choses. J’ai besoin de travail. De l’écriture, de la copie, des comptes — je sais lire, écrire, compter en trois langues. Je sais déchiffrer des codes, rédiger des mémoires, tenir des livres. Payez-moi comme vous payez un clerc.
Maître Renier posa sa plume. Il la regarda, comme s’il pesait non pas l’encre qu’elle contenait, mais les mots qu’elle pourrait tracer — et la responsabilité qu’ils traîneraient derrière eux.
« La corporation des écrivains publics a juré fidélité au Conseil, dit-il lentement. Et le Conseil, la semaine dernière, a dressé la liste des noms interdits. Le tien est en tête, juste au-dessus de celui de cette sœur qui t’a livré. » Il secoua la tête. « Si je te donne du travail, je perds ma licence. Et une licence, à Dijon, c’est de l’or qui respire. Je suis désolé. »
Claude le crut à moitié. Le vieux Renier n’avait jamais aimé Rolin ; c’était la peur qui parlait, et la peur était la même monnaie qui circulait dans toute la ville.
Il ressortit dans la lumière déclinante, sans argent, sans travail, sans alliés. La nuit tombait sur Dijon comme une herse, et chaque fenêtre qui s’éclairait semblait une forteresse de plus dressée contre lui.
Il arriva devant sa porte verrouillée — celle du logement assigné, où le Conseil l’avait mis en résidence surveillée — avec une heure de retard sur son couvre-feu, et trouva un garde nouveau à son poste. Un homme jeune, à peine moustachu, qui le toisa sans amitié.
« Vous êtes en retard.
Claude fouilla sa poche. Au fond, sous des miettes et un bout de ficelle, il trouva le petit anneau creux — celui que sa sœur lui avait donné, celui qui avait conduit à Hugues de Charny. Il le serra dans son poing, sentit le métal s’incruster dans sa paume, comme une promesse que sa propre chair s’efforçait d’oublier.
« Je suis en retard, dit-il au garde. Mais je suis ici. »
La porte claqua. Les verrous glissèrent. Il resta dans le noir, debout, les yeux grands ouverts, à compter non plus les fissures du plafond mais les chemins qui lui restaient : plus aucun ami, plus aucune pièce, plus aucune histoire que sa propre famille ne puisse contredire — et pourtant, quelque part, une femme appelée « L’Araignée » tirait des fils sur toute la Bourgogne.
À travers la fenêtre basse, il regarda le ciel s’assombrir au-dessus des tours du palais ducal, et il sut qu’au matin, il aurait une décision à prendre : briser sa propre garde, ou se laisser broyer à petit feu dans ce réduit puant, comme un homme déjà mort dont on négligeait l’enterrement.
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