Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 22: The Road to Reims
La route poussiéreuse s’étirait à perte de vue, blanche sous un soleil de plomb. Claude marchait en queue de la colonne, le col de sa tunique de mercenaire relevé pour cacher son visage. Devant lui, une vingtaine d’hommes d’armes avançaient sans ordre, leurs hallebardes sur l’épaule, leurs jurons couvrant le grincement des chariots. Le capitaine, un colosse balafré répondant au nom de Tassin, l’avait pris sans poser de question – quarante sous pour la route jusqu’à Reims, disait-il, et pas de comptes à rendre.
— T’as l’allure d’un clerc, avait lancé Tassin en le toisant à la sortie de Dijon. Mais t’as les mains d’un homme qui sait tenir une épée. Ça me suffit.
Claude avait acquiescé, serrant sous sa tunique l’aumônière où reposaient les cinquante-cinq écus – tout ce qui restait du visage de son père. La bague de ce dernier, sa seule richesse, était restée chez le prêteur. Il chassa la pensée et accéléra le pas pour rejoindre le groupe le plus proche.
La monotonie du voyage fut rompue au troisième jour. Ils longeaient la lisière d’un bois de chênes quand un sifflement déchira l’air. Claude reconnut le bruit avant même de voir les flèches : une embuscade.
— Armagnacs ! hurla Tassin. En cercle !
Le chaos s’empara de la route. Les hommes lâchèrent leur charge, tirèrent leurs épées. Une volée de traits s’abattit sur eux ; deux mercenaires s’effondrèrent en criant. De la lisière, une vingtaine d’hommes en housses rouges et blanches chargèrent, épées levées.
Claude dégaina son épée large, celle qu’il avait achetée au prix de la bague de son père. Son cœur battait à un rythme de forgeron. Trois ans à Dijon derrière des registres, et soudain on le plongeait dans le sang.
Le premier Armagnac arriva sur lui, un jeune homme au visage grêlé. Claude para le coup, riposta du plat de la lame, l’atteignit à l’épaule. L’homme cria et tomba. Autour de lui, le fracas de l’acier, les gémissements, les ordres enragés. Claude recula vers le chariot le plus proche, cherchant un angle pour se dégager.
— Derrière toi ! cria une voix.
Il pivota. Une épée fendait l’air vers son flanc. Il se jeta de côté, roula sur le sol pierreux, sentit le choc à travers sa cotte de mailles. Sa main lâcha prise sur son épée en tombant sur une pierre. Le soldat au-dessus de lui leva sa lame pour l’achever.
Claude vit la mort, là, nette, dans cette fraction de seconde. Et dans cette même fraction, une fureur ancienne remonta de ses entrailles. Il saisit une poignée de poussière et la jeta au visage de l’homme. Aveuglé, l’Armagnac tituba ; Claude roula sur lui, empoigna son poignard et frappa.
Le corps s’effondra. Claude haleta, du sang sur les bras, la sueur mêlée de terre dans les yeux. Partout autour de lui, le combat faisait rage. Puis, comme s’ils avaient compris qu’ils étaient supérieurs en nombre, les assaillants reculèrent vers le bois en emportant leurs blessés. Tassin, appuyé sur son épée, jura théâtralement.
— Ils nous ont taillé ! On replie vers le village d’Aumont. Celui qui traîne, il crève.
Claude regarda autour de lui. Le jeune Armagnac au visage grêlé – celui qu’il avait blessé – gisait à quelques pas, dans un râle d’agonie. Il détourna les yeux, ramassa son épée. Un autre mercenaire s’approcha, un homme roux au nez cassé, et lui tapa sur l’épaule.
— T’as les nerfs, le clerc. Viens, on bouge.
Mais alors qu’ils rejoignaient la retraite, une autre troupe émergea du bois, coupant leur route vers Aumont. Cinquante hommes, peut-être plus, en armure complète, étendards rouges claquant au vent.
— Le chemin est mort ! cria Tassin. Dans les bois ! Tout le monde dans les bois !
Ils fuirent comme des chiens traqués. Claude courut dans l’ombre des chênes, sa poitrine en feu, des branches lui cinglant le visage. Il perdit de vue Tassin, puis l’homme roux. Les cris des poursuivants résonnaient derrière lui, puis s’affaiblirent. La forêt s’épaissit. Ses pas devinrent lourds. Il marcha jusqu’à ce que plus aucun son ne lui parvienne du combat, jusqu’à n’être plus régi que par les battements de son propre cœur.
La nuit tombait quand il atteignit une clairière où se dressait un bâtiment de pierre grise, coiffé d’un toit d’ardoises. Une croix de bois au-dessus du portail. En s’approchant, Claude vit un homme en robe de bure émeraude qui le regardait avec circonspection.
— Vous êtes blessé ? demanda l’homme d’une voix douce, presque désuet.
— Je me suis écarté des routes, répondit Claude en retenant son souffle. Je demande l’hospitalité pour la nuit. J’ai de quoi payer.
— Rare que l’on voie un mercenaire avec de l’argent si tendre. Entrez. Le prieur décidera.
Il fut installé dans un cellier désaffecté, sur une couche de paille fraîche, avec un bol de soupe de navets et du pain moisi. La fatigue l’écrasa. Mais alors qu’il sombrait dans le sommeil, un bruit le tira de sa torpeur. Des voix basses, près de l’aumônerie. Il tendit l’oreille.
— … il faut que les lettres partent avant la pleine lune. L’homme de Reims attend l’autre cache.
C’était la voix de celui qui l’avait accueilli, mais elle sonnait plus ferme, plus anxieuse. Une seconde voix répondit, plus grasse :
— La sœur Marguerite a promis de nous prévenir dès que le conseil bougerait. Depuis Compiègne, on a besoin de chaque mot qui sort du duché.
Claude se figea. Marguerite. Son sang se glaça. La sœur Marguerite – pas sa sœur, cette fois, une religieuse clairement, mais le nom seul suffit à lui serrer le ventre. En tout cas, ce moine qui l’avait accueilli la charité en mains filtrait des lettres vers les ennemis de la Bourgogne, à deux pas d’un champ de bataille où les Armagnacs venaient d’allumer un carnage.
Il se releva sans bruit, le cœur cognant. Le réseau n’était pas qu’à Dijon, ni dans une seule ville, ni tenu seulement par des assassins laïcs. Il avait des jambes jusqu’ici – dans ce monastère perdu, sous une robe de bure, au service de ceux qui le traquaient.
Il savait au moins une chose : il ne dormirait pas cette nuit. Et il devait parler à ce moine, seul, avant l’aube.
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