Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 24: The Token
La pluie de Reims tombait fine et tenace, comme une rancune. Claude se tenait sous l'auvent d'une échoppe fermée, la pièce d'argent froide contre sa paume. Le token — l'agent du réseau de la Veuve — pesait à peine, mais il sentait son poids dans chaque fibre de son être. Le moine lui avait dit que ce symbole ouvrait des portes. Encore fallait-il savoir lesquelles.
Il observa la rue. La cathédrale se dressait au loin, ses tours noyées dans la brume. Les marchands repliaient leurs étals, chassés par l'averse. Personne ne le regardait, ou du moins, personne qui le montrait. Mais Claude avait appris à lire les ombres. Deux hommes au coin de la rue Saint-Jacques, un troisième adossé au pilori — ils ne bougeaient pas comme des passants.
Il sortit le token et le laissa tourner entre ses doigts, délibérément visible. Un coup d'œil. Puis un autre. L'homme adossé au pilori décroisa les bras et s'avança, d'une démarche qui n'avait rien de celle d'un flâneur.
— Vous cherchez la maison des Tisserands ? demanda-t-il d'une voix neutre, presque aimable.
Claude soutint son regard. Le moine lui avait dit comment répondre.
— Je cherche un métier à tisser, répondit-il. La laine de mes brebis est trop fine pour les cardeurs ordinaires.
L'homme sourit à peine — un mouvement des lèvres, rien de plus — et désigna une ruelle étroite d'un mouvement du menton.
— La maison des Tisserands cède sur la cour des Blancs-Manteaux. On y travaille tard ce soir.
Il s'éloigna sans attendre de réponse. Claude hésita une seconde. C'était peut-être un piège. Mais tout n'était que pièges désormais — au moins celui-ci, il l'avait choisi.
La cour des Blancs-Manteaux sentait la sueur et la teinture. Un bâtiment bas, aux fenêtres murées, laissait filtrer une lumière jaune entre les planches de l'entrée. Claude frappa trois fois, puis deux, puis une, comme le lui avait indiqué le moine. Un volet glissa, un œil l'examina.
— Le mot, dit une voix.
— La laine prend la teinture du pays où elle tombe.
Silence. Puis un verrou qui tourna.
La salle était vaste, basse de plafond, éclairée par des chandelles de suif disposées en cercle sur une longue table de chêne. Une douzaine d'hommes et de femmes l'entouraient, mais ce n'étaient ni des paysans grossiers ni des soldats. Leurs vêtements étaient ceux de marchands, de lettrés, d'artisans aisés. Des visages qui se fondaient dans les villes et les bourgs, que personne ne regardait deux fois. Les visages des espions.
Une femme se leva — grande, grisonnante, vêtue d'un surcot de laine noire, les mains posées à plat sur la table. Elle le dévisagea de ses yeux clairs, dénués de chaleur.
— Je suis la Mère Lyonnaise, dit-elle. Vous arrivez de l'ouest, d'après votre accent. Vous avez le token. D'où le tenez-vous ?
— D'un serviteur de la foi, répondit Claude.
Il posa le token sur la table. Il glissa entre les chandelles comme un éclat d'argent pur.
— Et ce serviteur de la foi vous a dit de venir pourquoi ?
La question était précise, presque brutale. Claude se souvint du conseil du moine — mêler les mensonges à suffisamment de vérité pour qu'ils paraissent honnêtes.
— Ma sœur a été prise dans les mailles du réseau bourguignon. On m'a dit que la Veuve pourrait m'aider à la retrouver.
Un silence. La Mère Lyonnaise regarda les autres, puis revint à lui.
— La Veuve ne retrouve personne, répliqua-t-elle. Elle se sert de ceux qui cherchent.
La phrase le frappa plus fort qu'elle n'aurait dû. Claude garda son visage de bois.
— Alors je me rendrai utile.
Quelque chose dans sa réponse parut la satisfaire. Elle hocha la tête — un mouvement à peine perceptible, mais qui suffit à faire circuler un murmure dans l'assemblée.
— Ce soir, la Veuve attend un service. Un message qui doit atteindre Troyes avant la fin de la semaine. Une lettre scellée destinée à ceux qui commandent les villes. Si elle tombe entre de mauvaises mains, des hommes mourront.
Elle sortit d'un pli de sa robe un rouleau de parchemin, mince comme une peau morte, serré d'un cordon de soie rouge.
— Troyes est sous contrôle bourguignon, dit Claude. On ne passe pas les portes sans un sauf-conduit signé du chancelier.
— C'est pour cela que vous parlerez avec l'accent d'un marchand de vin champenois et que vous porterez la cocarde blanche des Armagnacs. Troyes est aujourd'hui une ville neutre, acquise à la paix. Mais nous avons un homme à l'intérieur, un tonnelier du faubourg Saint-Étienne. Il vous conduira.
Une cocarde blanche. Le parti français. Le parti qui avait brûlé la Pucelle, disait-on à Dijon, mais qui servait un roi que les églises de France reconnaissaient. Claude sentit le tissu de sa loyauté se déchirer un peu plus.
— Et si je refuse ?
La Mère Lyonnaise inclina la tête, comme si la possibilité était nouvelle.
— Vous refusez, vous sortez par la porte par laquelle vous êtes entré. Personne ne vous suivra. Personne ne vous cherchera. Mais vous ne trouverez pas votre sœur. Seule la Veuve sait où elle est — et la Veuve ne nourrit que ceux qui lui servent.
Claude voulut demander qui était la Veuve, quelle femme tissait ce réseau dans l'ombre des églises et des marchés. Mais il savait que la question le trahirait. Il n'était pas censé être un étranger. Il était censé être l'un des leurs.
Il prit la lettre. Le parchemin était doux, presque vivant sous ses doigts.
— Un dernier détail, dit la Mère Lyonnaise, alors qu'il se tournait déjà vers la porte. Votre sœur. On la connaît ici sous un autre nom que Marguerite. On l'appelle l'Épingle. Elle n'est pas la Veuve. Elle n'est qu'une aiguille choisie pour coudre un linceul — portée par une main qui n'a ni nom ni visage.
Claude s'arrêta au seuil.
— Quelle main ?
Elle sourit, et son sourire était plus froid que la pluie dehors.
— Celui qu'on nomme le Conspirateur. Il assemble les fils sans jamais les tenir. Il commande les villes comme on déplace des pièces sur un échiquier. Et il vous attend, petit homme. Vous ou un autre. Mais si vous voulez atteindre votre sœur, il faut d'abord passer par sa main.
La porte se referma derrière lui. La pluie avait cessé. La rue était vide, noire, silencieuse dans l'humidité.
Claude marcha dans la nuit, la lettre contre sa poitrine, et pour la première fois depuis des semaines, il savait où il allait.
Non pas vers sa sœur.
Vers celui qui la tenait en laisse.
Il déchira un coin du rouleau, juste assez pour entrevoir le sceau : deux lys entrelacés, la marque du dauphin Charles, et plus bas, une écriture fine, trop fine pour les yeux d'un marchand.
Une adresse. Mais pas pour Troyes. C'était une adresse pour un faubourg de Reims, la maison d'un homme bien précis — celui que la Mère Lyonnaise venait de décrire comme son supérieur.
Le Conspirateur.
Claude remit la lettre en place. Il irait à Troyes comme demandé. Mais avant cela, il rendrait une visite à celui qui pensait tisser les autres comme un arachnide tisse sa toile.
Et il lui montrerait que les fils pouvaient se couper.
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