Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 28: The Lie Exposed
La pluie avait cessé sur Dijon, mais les rues restaient grasses de boue. Claude marchait d'un pas lourd, la cape trempée collée à ses épaules, les deux dossiers roulés sous son bras comme une condamnation. Le palais du chancelier Rolin se dressait devant lui, massif, impénétrable, ses fenêtres éclairées d'une lumière jaune qui semblait défier la nuit tombante.
Il n'attendit pas qu'on l'annonce. Il connaissait les couloirs, les gardes, les faiblesses de la maison. Un ancien de la chancellerie sait toujours comment entrer là où il n'est plus attendu.
Rolin était seul dans son cabinet, penché sur un registre, une chandelle grésillant à son coude. Il leva la tête sans surprise.
— Claude. Je me demandais quand vous daigneriez revenir.
— Vous saviez.
— Je savais beaucoup de choses. Asseyez-vous.
Claude resta debout. Il jeta les deux dossiers sur la table, entre l'encrier et la main du chancelier.
— Ma sœur est une agente double. C'est ce que prétend ce document.
Rolin ne regarda pas les papiers. Il regardait Claude, les yeux plissés.
— Et vous venez me demander ce que j'en pense ?
— Je viens vous demander pourquoi le réseau du Conspirateur fabrique des preuves contre Marguerite et contre mon père. Pourquoi des dossiers falsifiés dorment dans les caves de Troyes, prêts à être utilisés contre les fidèles de Bourgogne.
— Parce que ce sont des armes, Claude. Le papier tue aussi sûrement qu'une épée, parfois plus lentement, mais avec plus de certitude.
Claude s'approcha de la table, les deux poings serrés.
— Marguerite n'est pas une traitresse.
— Elle vous ressemble trop. C'est pour cela que vous ne pouvez pas le voir.
— Ce n'est pas parce que c'est ma sœur. C'est parce que les preuves sont des mensonges. J'ai trouvé la chambre où ils les fabriquent. Le dossier sur mon père cite une lettre qu'il n'a jamais pu écrire — elle est datée d'une semaine après sa mort.
Rolin marqua un temps. Il ouvrit enfin le dossier, parcourut les pages d'un œil exercé, puis le referma lentement.
— Admettons. La forge est grossière. Mais pourquoi viendriez-vous ici, avec cela ? Pour innocenter une femme que vous n'avez pas vue depuis cinq ans, dont vous ignorez le véritable rôle ?
— Parce qu'il y a autre chose.
Claude sortit de sa tunique la lettre scellée, celle qu'il avait gardée sur lui pendant tout ce temps, celle dont il avait deviné le poids sans jamais oser briser le cachet. Il la posa sur la table, entre les deux dossiers.
Rolin la regarda. Ses doigts s'arrêtèrent.
— D'où vient cela ?
— D'un messager anglais capturé en Champagne. J'aurais dû la remettre immédiatement. Je ne l'ai pas fait.
— Vous avez violé votre serment.
— Je sais.
— Vous auriez pu être pendu pour moins que cela.
— Je sais.
Rolin brisa le sceau d'un coup sec et déplia la lettre. Ses yeux coururent sur les lignes, une fois, deux fois. Il la relut une troisième fois, plus lentement, puis leva la tête vers Claude, le visage soudain plus vieux.
— Vous savez ce que cela dit ?
— Je l'ai deviné, morceau par morceau. Un noble français — je n'ai pas le nom, la lettre l'omet — paie des hommes pour assassiner le duc de Bourgogne et le dauphin de France lors d'une même rencontre prévue à Compiègne. Feu, chaos, désignation des coupables. Chaque camp croira l'autre responsable. La guerre qui s'ensuivra sera totale.
Rolin s'appuya au dossier de sa chaise. Il resta silencieux un long moment, les yeux fixés sur la flamme de la chandelle.
— Compiègne, dit-il enfin.
— Oui.
— Où votre sœur est retenue.
Claude serra la mâchoire.
— Marguerite est un appât, n'est-ce pas ? Ils me voulaient en route. Ils voulaient que je coure vers elle, que je la libère, que je la sorte d'un couvent dont elle n'est peut-être même pas prisonnière. Ils voulaient me tenir occupé pendant que leur vrai coup se préparait.
— Et vous avez tenu le coup.
— A peine.
Rolin se leva, contourna la table, s'approcha de la fenêtre. La pluie s'était remise à tomber, fine et insistante.
— Vous me demandez de vous croire. Mais que croyez-vous, Claude ? Que Marguerite est innocente ? Que votre père était un saint ? Que la Bourgogne est juste et la France infâme ?
— Je crois que cette lettre est vraie.
— Oui. Elle l'est. Le papier, l'encre, le sceau — tout le prouve. Un sceau que je reconnais, d'ailleurs.
Claude retint son souffle.
— Vous connaissez le signataire.
Rolin se retourna. Son visage était fermé, mais ses yeux étaient fatigués.
— Le comte de Richemont, connétable de France. Il a toujours rêvé d'une guerre qui le placerait au-dessus des deux trônes. S'il réussit, il décide de la paix, donc de la France. Et la Bourgogne n'est plus qu'une province.
— Il sera à Compiègne ?
— Non. Il envoie ses hommes. Il ne bouge jamais lui-même — c'est le secret de sa survie. Mais cette lettre mentionne, dans son code, le nom de celui qui conduira l'opération en son nom.
Rolin revint vers la table et glissa le doigt sur une phrase de la lettre.
— "Le Vicaire." C'est le nom de son exécuteur. Un homme que nous avons essayé de capturer pendant deux ans sans jamais réussir. Il frappe dans l'ombre, il ne laisse aucun témoin.
Claude regarda la lettre, puis les dossiers, puis le chancelier.
— Donnez-moi une chance. Laissez-moi l'intercepter à Compiègne.
— Vous voulez sauver votre sœur.
— Je veux capturer le Vicaire. Si Marguerite se trouve sur sa route — Rolin le coupa d'un geste.
— Vous êtes toujours sous le coup de votre serment brisé. Vous n'avez plus aucun droit au nom de la chancellerie. Je pourrais vous faire jeter dans la même cellule que les espions que vous avez servis à traquer.
Claude attendit. Il n'y avait rien d'autre à faire.
Rolin soupira, un long souffle qui semblait porter tout le poids de ses années.
— Mais vous m'avez apporté cette lettre. Vous auriez pu la vendre, la détruire, la garder pour votre propre compte. Vous l'avez apportée ici.
— C'est mon devoir.
— C'est ce que je me dis aussi. Alors voici ma proposition : je vous rends une chance — une seule. Vous partez pour Compiègne, vous capturez le Vicaire, vous ramenez la preuve de son arrestation et de cette conspiration. Faites cela, et votre serment est restauré. Votre nom est lavé. Et peut-être — peut-être — nous reparlerons de votre sœur.
— Et si j'échoue ?
Rolin ne sourit pas.
— Vous ne reviendrez pas. C'est la seule certitude que je puisse vous offrir.
Claude saisit la lettre, la replia soigneusement, la glissa dans sa tunique contre son cœur. Puis il se tourna vers la porte.
— Claude.
Il s'arrêta.
— Vous avez choisi la lettre plutôt que votre père. Vous avez choisi l'enquête plutôt que votre sœur. Espérons que vous saurez choisir encore quand le moment viendra. Mais rappelez-vous : chaque choix ferme une porte.
Claude ne se retourna pas.
— Je n'ai jamais eu l'illusion d'avoir le choix, monseigneur.
Il sortit dans la pluie, et le vent de la nuit lui apporta une odeur de fumée, comme si quelque part, très loin, un feu se préparait déjà.
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