Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 3: The Weaver's Loom
Les murailles de Compiègne se dressèrent devant Claude comme une promesse de danger. Il tira sur les rênes de sa mule, laissant le convoi marchand prendre de l'avance, et observa les remparts depuis le talus herbeux. Le soleil de l'après-midi frappait les pierres grises, révélant des brèches fraîchement colmatées et des échafaudages de défense. Cette ville n'était pas simplement fermée aux Bourguignons—elle se préparait à un siège.
Il ajusta la besace de toile qui contenait ses rouleaux de parchemin vierge, ses encres, ses plumes. Sous l'étoffe grossière de sa tunique de bure, la plaque d'argent de Rolin pesait contre sa poitrine, et l'anneau de Marguerite glissait au doigt de sa main gauche. Il l'avait retourné pour que la colombe gravée soit invisible aux regards curieux.
Claude descendit de sa mule et marcha vers la poterne ouest, celle que le cavalier avait indiquée comme la moins surveillée. Son faux sceau était caché dans la doublure de son manteau, avec la lettre de créance du monastère fictif de Saint-Rémi d'Auxerre.
Le garde était un homme jeune, presque un adolescent, avec une barbe naissante qui semblait vouloir compenser son menton imberbe. Il examina les papiers de Claude sans hâte.
— Un frère convers pour la quête des reliques, lut-il à voix haute, en fronçant les sourcils. On n'a guère vu de moines par ici depuis que les Anglais ont brûlé l'abbaye de Saint-Jean.
— C'est bien pour cela qu'on m'envoie, répondit Claude avec un accent patelin qu'il avait pratiqué pendant tout le trajet. Pour inventorier ce qui reste de nos trésors sacrés avant que les soldats ne les saisissent.
Le garde leva un œil méfiant.
— De quel côté êtes-vous, mon frère?
— Du côté de Dieu, mon fils. Et Dieu ne prend pas parti dans les querelles des princes.
La réponse était habile, et Claude vit le jeune homme hésiter. Derrière lui, un sergent plus âgé s'approcha, le visage buriné. Il jeta un coup d'œil aux papiers, puis à Claude, et ses yeux s'attardèrent un instant sur la bague à son doigt.
— Laisse passer, dit-il au jeune garde. Les reliques, ça fait prier les gens, et la prière nous protégera.
Claude inclina la tête avec gratitude et franchit la poterne. Il était entré.
Compiègne sentait le pain rassis et le fer. Les rues étaient étroites, encombrées de charrettes chargées de sacs de sable et de barriques d'eau. Les habitants marchaient vite, chargés, évitant son regard. Une ville en état de siège se reconnaît à sa manière de se taire.
Il avait parcouru la moitié de la grand-rue quand il trouva la boutique de Jacques Vautier. Une enseigne de bois représentait une navette et un fil d'or, peint avec une précision qui révélait un artisan fier de son travail. Claude poussa la porte basse et entra dans un monde de fils et de trames.
L'air était lourd de poussière de laine et de l'odeur sucrée de la teinture. Des métiers à tisser occupaient le fond de l'atelier, leurs cadres de chêne usés par des générations de mains. Un homme était penché sur l'un d'eux, maniant la navette avec une rapidité hypnotique. Il était petit, trapu, avec des mains épaisses comme des racines, et des yeux gris qui se levèrent aussitôt vers Claude.
— On achète, ou on admire? demanda-t-il d'une voix rocailleuse.
— On cherche une chambre, répondit Claude en posant sa besace sur le comptoir poussiéreux. On m'a dit que vous logiez les voyageurs de passage.
Jacques Vautier cessa de tisser. Il détailla Claude de la tête aux pieds, notant la tunique grossière, les sandales de pèlerin, la corde de chanvre à la ceinture.
— Un moine? Avec une mule bien grasse et des mains de scribe? dit-il en montrant les doigts de Claude, où les callosités de la plume étaient visibles pour un œil exercé.
Claude sourint, sans se démonter.
— J'étais scribe avant de prendre l'habit, maître Vautier. Le Seigneur m'a appelé tardivement, et je n'ai pas encore perdu toutes les habitudes du monde.
Vautier émit un grognement qui pouvait passer pour de l'amusement.
— Les murs d'une ville assiégée font perdre leurs illusions aux hommes. Vous n'êtes pas le premier à venir chez moi en cherchant plus qu'une chambre.
Il descendit de son estrade de tisserand et s'approcha. Son regard était vif, calculateur, celui d'un homme habitué à jauger les menaces.
— La chambre est à l'étage, dit-il. Deux sous par nuit, repas compris. Mais je vous avertis, mon frère: à Compiègne, on ne prie pas pour les Bourguignons.
— Je prie pour les morts et les vivants, répondit Claude. Le reste ne me regarde pas.
Vautier acquiesça d'un geste sec et monta l'escalier étroit qui grinçait à chaque marche. La chambre était petite, avec une fenêtre qui donnait sur la rue principale. Un lit de planches grossières, une table bancale, une bassine d'eau. Le nécessaire pour un homme qui n'était pas censé s'éterniser.
Claude remercia Vautier et referma la porte. Il s'accroupit, sortit de sa besace une fiole de verre et la souleva face à la lumière.
Du jus de citron. Rolin lui avait enseigné cette astuce, lors de leur unique entretien. Le jus sèche invisible sur le parchemin, et seul le feu ou la chaleur révèle les mots tracés en secret.
Claude déroula un petit parchemin de sa réserve—celui que Rolin avait marqué d'un « R » minuscule dans un coin—et trempa une plume dans le liquide acide. Il réfléchit, le roseau suspendu au-dessus de la surface.
Qu'écrire? Il n'avait rien de concret encore, seulement des impressions. La ville se préparait à la résistance. Le tisserand était méfiant mais intelligible. Mais Rolin attendait des noms, pas des pressentiments.
Il commença à écrire, traçant des lettres fines qui brillaient un instant sur le parchemin avant de s'effacer et de devenir invisibles. Il nota l'état des défenses, les positions des patrouilles qu'il avait aperçues depuis la fenêtre, le caractère méfiant de Vautier, et trois lieux qui semblaient être des points naturels de passage et d'échange d'informations: l'église Saint-Jacques, avec son porche ouvert aux mendiants et aux marchands; la place du Marché, où les étals attiraient les domestiques et les colporteurs; et une auberge singulière, « Le Cerf Couronné », située à l'angle de la rue des Tanneurs, qui semblait accueillir une clientèle trop diverse pour une simple taverne.
Il enveloppa le parchemin dans un étui de cuir imperméable et le dissimula au fond d'une boîte de pigments à moitié vide, qu'il rangea avec ses autres effets sous le lit.
Il s'allongea sur la couche, les mains derrière la nuque, et fixa le plafond poutré. La bague de Marguerite était chaude contre son doigt. Pourquoi une nonne de sa connaissance l'aurait-elle envoyé vers une ville qui se préparait à la guerre? Ses paroles à leur dernière rencontre lui revenaient: « Quand le monde vous semblera divisé, rappelez-vous que la foi n'est pas une carte à choisir. »
Des pas résonnèrent dans l'escalier. On frappa deux coups secs à la porte.
— Mon frère, appela la voix de Vautier. Vous devriez descendre. La patronne du Cerf Couronné est ici, et elle cherche un homme capable d'écrire des lettres pour elle. Elle paie bien.
Claude se redressa. La coïncidence était trop parfaite. Il avait repéré cette auberge par pur hasard, noté dans son rapport invisible—et voilà qu'on la lui offrait comme une porte ouverte.
Il se leva, ajusta sa tunique, et ouvrit la porte.
Vautier se tenait dans une posture figée, presque alerte. Son visage était impénétrable, mais quelque chose dans son regard disait que ce moment était plus important qu'une simple offre de travail.
— Cette dame, demanda Claude avec prudence, elle est du genre à payer en espèces ou en promesses?
La bouche de Vautier se plissa en ce qui ressemblait à un sourire.
— En espèces, je crois. Elle est connue pour ses méthodes directes. Certains l'appellent la Demoiselle, d'autres… non, vous découvrirez vous-même.
La demande n'était pas une offre—mais plutôt une sonde. Claude le sentait. Ce tisserand ne lui faisait pas confiance. Ou peut-être lui testait-il déjà.
Il suivit Vautier dans la boutique, ses doigts frôlant la bague de sa sœur dans une caresse machinale de métal froid.
Jusqu'où cette porte le mènerait-il?