Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 31: The Final Path
Le déguisement de commis apothicaire était une insulte à son rang, mais Claude l’endossa sans protester. Sous une cape brune tachée de cire, il portait un tablier de cuir et des manches roulées – l’uniforme d’un homme qui pèse des poudres et compte des fioles. Le convoi de la guilde franchit la porte Saint-Denis au crépuscule, et nul ne leva les yeux sur lui. Paris embaumait le sang séché, la paille et le fumier, et les enseignes des boutiques claquaient dans le vent comme des mains qui applaudissent un présage.
La maison du marchand, un certain Maître Coquelin, donnait sur la rue des Lombards, entre un changeur et un orfèvre bourgeois. Coquelin était un homme qui savait fermer les yeux sur ce qu’il voyait pour mieux ouvrir les mains sur ce qu’on lui donnait. Claude avait acheté sa complicité à Dijon pour un sac d’écus et la promesse d’une protection qu’il n’était pas sûr de pouvoir tenir. Le marché était un mensonge de plus dans une longue série, mais il lui donnait un toit, des papiers, et une raison plausible de circuler dans la ville.
Il passa trois jours à décharger des jarres d’onguents, à noter des reçus, à écouter les commérages des apprentis. Rien n’était plus transparent que les nouvelles de Paris quand on savait tendre l’oreille : le duc de Bedford cherchait des fonds, la reine Yolande d’Aragon disait des messes pour Charles, les échevins tremblaient devant les ordres de la cour. Mais personne ne parlait d’un cardinal. Personne ne prononçait le nom de Saint-Pol.
C’est une servante qui lui ouvrit les yeux, un soir de cuisine. Elle parlait du prochain bal masqué à l’Hôtel de Bourgogne – « toute la ville s’y presse, mon bon ; il paraît que le cardinal lui-même y sera, pour la paix des deux royaumes. » Claude cassa une fiole de verre devant elle pour masquer sa surprise.
La paix des deux royaumes. Telle était la plume avec laquelle Saint-Pol écrirait sa trahison.
Le bal avait lieu le soir de la Saint-Sylvestre. Claude réussit à obtenir deux invitations par le biais du cercle de Coquelin, qui entretenait des liens crédules avec la maison du duc. Pour le rôle, il se fit passer pour un marchand d’épices venu des Flandres, un homme d’affaires sans danger, un porteur de cadeaux pour la cour anglaise. Il revêtit une robe de velours bleu nuit, un masque de loup doré, et il entra dans les salles du palais avec la légèreté feinte d’un homme qui n’avait rien à cacher.
Les chandelles brûlaient en cascades sur les tables, la musique s’entrelaçait comme des lianes, et les masques de paon, de renard et de lion tournoyaient sous les voûtes peintes. Claude resta en périphérie, un gobelet de verre à la main, notant chaque visage qu’il reconnaissait malgré les déguisements : un conseiller du duc de Bedford, un envoyé de l’évêque de Thérouanne, un chanoine de Notre-Dame qu’il avait vu à Troyes avec les dossiers falsifiés. La toile était là, tout autour de lui, chaque fil menant vers le centre de la pièce.
Le centre était le cardinal de Saint-Pol. Vêtu de rouge écarlate, son masque ne cachait pas le menton volontaire, les yeux pâles et calculateurs qui surveillaient la salle comme un joueur d’échecs observe son plateau. Il tenait une main – une main fine, gantée de soie blanche – et Claude suivit le geste jusqu’à la silhouette qui dansait à ses côtés.
Il reconnut sa sœur avant même de voir son visage.
Marguerite portait une robe d’argent que la lumière transformait en eau vivante. Son masque de colombe masquait son front, mais il aurait reconnu l’arrondi de ses épaules, la manière qu’elle avait de pencher la tête quand elle écoutait un mensonge, le geste de sa main gauche qui s’ouvrait comme une fleur quand elle parlait avec passion. Elle riait d’un rire qu’il connaissait depuis l’enfance, un rire clair qui ne trompait personne – sauf peut-être lui-même, qui savait que ce rire-là cachait autre chose. Elle souriait au cardinal. Elle l’écoutait. Elle dansait avec l’homme qui tissait la toile de mensonges qui avait failli détruire la maison D’Argent.
La bile monta à la gorge de Claude. Il fit un pas vers elle, la main serrée sur le pommeau de son couteau caché sous la robe de velours.
Le cardinal se pencha vers Marguerite, une main sur son épaule, et sa voix traversa la musique, assez forte pour que Claude en attrape des fragments.
« …et le pacte sera scellé cette nuit même, ma chère. Il ne restera plus que le signal. Tout le monde croira qu’elle était dans la salle lorsque l’explosion se produira… personne ne pourra nous accuser… »
Claude s’immobilisa. Explosion. Salle. Pacte de cette nuit.
Marguerite hocha la tête, et son visage s’assombrit d’une conviction que Claude ne lui avait jamais vue auparavant. Elle était devenue l’instrument du cardinal avec une foi absolue. Elle ne savait pas qu’elle servait le cerf-volant de la trahison, pas la France à laquelle elle croyait.
Le cardinal se tourna, et leurs regards se croisèrent un instant. Les yeux pâles de Saint-Pol se plissèrent derrière son masque, sans reconnaissance, mais avec la froide habitude d’un homme qui évalue les dangers. Claude baissa la tête, feignant d’arranger son masque, et se fondit dans la foule.
Mais il avait entendu. Une explosion. Un massacre à grande échelle. Le cardinal comptait sacrifier des innocents – probablement des deux côtés – pour donner naissance à la guerre qui unifierait les couronnes à travers le sang.
Il sortit du palais dans la nuit gelée, la respiration blanche, cherchant à comprendre ce qu’il devait faire. Marguerite était une servante convaincue d’une cause perdue. Le cardinal était le maître des mensonges.
Mais dans les rues de Paris, au-delà des remparts du palais, un nouveau bruit commençait à sourdre – un roulement sourd, régulier, qui n’était pas le mouvement des marées. Claude s’arrêta au coin d’une rue pour écouter.
Des charrettes. Beaucoup de charrettes. Se déplaçant en convoi à travers la ville boueuse, chargées sans doute de barils de poudre à canon.
Il se mit à courir vers le palais. Le signal de cette nuit – il n’avait pas entendu la date. Il devait trouver Marguerite. Il devait lui arracher la vérité avant que la ville entière ne prenne feu.
Le cardinal avait scellé cette nuit même. Et Claude venait de comprendre qu’il ne cherchait pas un complot à démanteler, mais une explosion à empêcher – sans savoir encore qu’à l’autre bout de Paris, sa sœur avait déjà donné l’ordre d’allumer la mèche.
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