Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 32: The Sister's Gambit
Le souterrain sentait la terre mouillée et la cire froide. Claude compta les arches de pierre comme le lui avait indiqué le gamin des rues, s’arrêtant devant la troisième niche funéraire. Une torche brûlait déjà dans son support de fer. Marguerite se tenait là, les mains croisées devant elle comme une prieuse, mais ses yeux n'avaient rien de dévot.
« Tu es venue » dit-il.
« Tu m'as fait porter un message dans une ville où cinquante hommes te cherchent. J'étais curieuse de savoir si tu avais perdu l'esprit ou le jugement. »
Il s'avança d'un pas. Sous la bure grossière d'un charbonnier, elle portait une robe de laine fine — celle d'une dame de compagnie, pas d'une conspiratrice. Le contraste le frappa comme un coup.
« J'ai entendu ce que le cardinal prépare. Cette nuit. Les chariots de poudre. » Il baissa la voix. « Dis-moi où. »
Marguerite rit — un son sec, sans joie. « Tu crois que je travaille pour lui. »
« Tu dansais avec lui. »
« Je dansais pour lui. Il n'y a pas de différence dans une salle de bal, seulement dans ce qu'on en retire. » Elle fit un pas vers lui. La lumière de la torche creusa les ombres sous ses yeux. « Écoute-moi, Claude. Si je ne t'avais pas fait venir, tu aurais tenté quelque chose de stupide, comme arrêter les chariots toi-même ou alerter le guet bourguignon. Tu serais mort avant minuit. »
« Et toi, tu serais vivante, à jouer ton rôle. »
« Mon rôle est de prévenir un massacre. »
Claude croisa les bras. Le contact de la lame contre son avant-bras le rassura. « Le cardinal de Saint-Pol veut déclencher une guerre entre la France et la Bourgogne. Il veut que les Français croient que les Bourguignons ont fait sauter un quartier de Paris. J'ai vu ses plans, Marguerite. J'ai la confession de Richemont. Tu es un pion dans son jeu. »
Marguerite ne cilla pas. « Au contraire. Je suis son fil d'araignée. »
Elle s'accroupit et traça des lignes dans la poussière du sol : deux carrés, un cercle entre eux, des croix autour.
« La poudre n'est pas destinée à tuer des Parisiens. Elle est destinée à tuer des Bourguignons, à l'intérieur de leurs propres murs. »
« Murs. »
« L'église Saint-Germain, dans le faubourg. Les soldats bourguignons y sont cantonnés en attendant l'escorte du duc — ceux-là mêmes que le cardinal fera accuser d'avoir piégé la ville. » Elle releva les yeux. « Mais ce n'est pas le vrai plan non plus. »
Claude fit un pas en arrière, comme si le sol pouvait se dérober sous lui. « Tu joues à quoi, Marguerite ? »
« Depuis le début, je nourris de fausses informations les deux camps. Au cardinal, je dis que les Bourguignons arment une milice secrète pour prendre Paris. Aux capitaines français, je dis que le cardinal négocie avec la Bourgogne pour une paix séparée. Les deux croient que je suis leur agent. Les deux se méfient assez pour ne rien tenter avant d'avoir vérifié mes rapports. »
Elle se releva, essuya ses mains sur sa robe. « C'est ça, mon œuvre. Empêcher les deux armées de s'entre-tuer pendant qu'on négocie en secret pour le Dauphin. Chaque jour de calme est une victoire. Mais ce soir, le cardinal a décidé de brusquer les choses. S'il réussit, il y aura un pogrom avant l'aube. »
Claude sentit le vertige monter. Sa sœur, qu'il avait crue simple exécutante, se révélait une tisserande. « Tu veux que je te croie parce que tu me regardes avec des yeux de sœur ? »
« Je veux que tu me croies parce que c'est la vérité. » Elle tira de sa manche un morceau de parchemin plié. « Le plan de détonation. Les chariots ne s'arrêteront pas tous en même temps — ils sont répartis en trois groupes qui doivent allumer leurs charges à intervalles de dix minutes. Le premier groupe part du port. Si on les intercepte avant la deuxième église, on peut sauver les hommes dans le faubourg. »
Claude saisit le parchemin sans la quitter des yeux. Il l'ouvrit d'une main. Des croquis, des heures, des noms de rues. Trop précis pour être un faux, trop cohérent pour un piège grossier.
« Pourquoi moi ? » demanda-t-il.
« Parce que le guet de Paris est à la solde du cardinal, et le capitaine bourguignon ne croira jamais une femme française. Mais un clerc de Dijon, porteur du sceau de la chancellerie, qui déboule avec un péril imminent ? » Elle haussa une épaule. « Il pourrait écouter. »
« Ou me jeter dans une cellule en attendant de vérifier. »
« Alors tu devras être convaincant. »
Il y eut un silence. Au loin, un goutte-à-goutte d'eau rythma la pierre. Claude plia le parchemin et le glissa dans sa chemise, contre sa peau.
« Tu as trahi des hommes qui se fiaient à toi. Des deux côtés. »
« J'ai trahi des traîtres. » Sa voix se fit plus dure. « Rappelle-toi qui a envoyé notre père à la mort — une lettre écrite par un Bourguignon, portée par un messager bourguignon, pour servir une querelle bourguignonne. Tu as prêté serment à ceux qui l'ont tué. »
Le coup porta. Claude sentit le sang lui monter aux joues. « Je n'ai pas choisi ce camp. Je suis né dedans. »
« Et moi aussi. » Marguerite recula dans l'ombre. « Mais on peut choisir ce qu'on fait de sa naissance. »
Elle atteignit un renfoncement dans le mur et tira sur une pierre apparente. Un pan de mur pivota sans bruit.
« Attends » dit Claude. « Ce n'est pas fini. Le cardinal avait un second plan. J'ai entendu parler d'une "pièce finale". »
Marguerite s'arrêta, la main sur la pierre. Son profil droit dans la lueur de la torche semblait taillé dans un vitrail.
« La pièce finale, c'est la rencontre de Compiègne. Les deux ducs, le même soir, le même lieu. L'explosion de ce soir n'est qu'une étincelle pour provoquer la méfiance avant qu'ils ne se rencontrent. Le cardinal veut les réunir pour les éliminer ensemble. »
Claude secoua la tête. « Il ne peut pas — Compiègne est une forteresse bourguignonne. »
« C'est pour ça qu'ils y seront en sécurité. » Elle sourit — un sourire mince, presque tendre, qui lui serra le cœur. « Le piège le plus solide est celui qu'on ne croit pas possible. Tu veux sauver les soldats de Saint-Germain ? Intercepte les chariots. Mais si tu veux sauver les ducs, il faudra le stopper avant qu'il ne quitte Paris. »
« Comment ? »
Elle lâcha la pierre. Le pan mural commença à se refermer.
« Trouve ses lettres. Il garde tout, comme ton chancelier. Ses secrets sont dans son cabinet, rue des Blancs-Manteaux. »
« Marguerite ! »
Le visage de sa sœur disparut derrière la pierre, mais sa voix lui parvint encore, assourdie par la terre :
« Si nous nous revoyons, ce sera dans un monde où tu auras choisi. Prends garde, frère. Cette nuit, les deux camps te croiront leur ennemi. »
Le pan se referma. Claude resta seul dans le souterrain, le parchemin brûlant contre sa poitrine, la torche crépitant. Dehors, indistincte, la cloche de Saint-Germain sonna dix heures. Il lui restait soixante minutes avant que le faubourg ne vole en éclats — et une seule direction où porter ses pas.
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