Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 35: The Fiery Angel
L’air de la nuit était froid, chargé d’une odeur de suie et de cire fondue. Claude courait, les semelles de ses bottes claquant sur les pavés humides, la clé de l’église contre sa paume comme un serment brûlant. Les tours de Saint-Eustache se dressaient devant lui, noires contre un ciel qui ne promettait aucune aube. Des soldats s’y massaient, rangés en silence, leurs hallebardes luisant sous les torches — les troupes du duc, réunies pour la messe d’avant-bataille.
Claude s’arrêta dans l’ombre d’un porche. L’église était gardée, mais la porte latérale — celle dont la clé tournait déjà dans sa main — donnait sur l’ancien ossuaire, désaffecté depuis des années. Personne ne surveillait les morts.
Il entra dans un souffle de poussière et de moisi. Le passage était étroit, noir, mais il connaissait le chemin depuis les plans volés dans l’étude du cardinal. Au bout, une grille rouillée. Il la poussa.
La lumière le frappa comme un coup.
Sous l’autel, les barils d’huile étaient alignés comme des sarcophages. Une tache vive au milieu de l’ombre : sa sœur, agenouillée, une torche à la main. Marguerite ne se retourna pas.
— Tu es en retard, Claude.
— Ne fais pas ça.
Elle se releva, la flamme dansant entre eux. Son visage était calme, presque serein, mais ses yeux brillaient d’une fièvre qu’il connaissait trop bien.
— Le cardinal a donné l’ordre aux gardes royaux d’intercepter ses propres messagers, dit-elle. Ils croient porter ses ordres de retraite. En réalité, ils porteront la preuve de son complot. Je les ai fait remplacer par mes hommes.
Claude fit un pas vers elle.
— Et quand le feu prendra ? Quand l’église brûlera avec les soldats du duc dedans ?
— Il n’y aura pas de soldats. La messe a été déplacée. Une heure plus tard, le cardinal l’a ordonné lui-même, pour que l’explosion ne tue que des civils. J’ai pris sa main, moi aussi, et j’ai tourné sa plume.
Claude regarda les barils. L’huile luisait, sombre et patiente.
— Tu veux que je laisse brûler l’église. Que je laisse le feu consumer ton propre piège.
— Le feu ne fera que lécher les murs, s’il est maîtrisé. Il n’y a pas assez d’huile pour tout faire exploser — juste assez pour que les gardes royaux trouvent les mèches, les lettres, et le nom du cardinal écrit dans les cendres. Les ordres interceptés seront là, dans la sacristie, avec les sceaux de Saint-Pol. Si tu les laisses brûler, tout le monde croira que c’était un accident. Mais si tu me prends, si tu éteins ce feu, alors les barils seront encore là. Et toi aussi. Avec la clé sur toi.
Le silence pesa.
— Tu seras l’incendiaire, dit-elle doucement. Et le cardinal, la victime.
— C’est pour cela que tu as voulu que je vienne, murmura Claude. Pas pour m’aider. Pour me faire témoin.
— Je t’ai fait complice, corrigea Marguerite. C’est différent.
Il pensa aux lettres dans sa poche, aux trois preuves qu’il avait arrachées au cardinal. À la confession de Richemont à Dijon. À tout ce qu’il avait traversé depuis des semaines pour un seul but : démasquer le vrai traître.
Et maintenant, il n’y avait qu’un geste à faire.
Mais ce geste — ce geste ruinerait tout.
— Si tu allumes cette torche, dit-il, ma main aura trempé dans le feu. Je serai un homme sans mémoire.
Marguerite le regarda, et pour la première fois, son masque se fissura. Quelque chose de cruel et de tendre à la fois passa dans ses yeux.
— Claude, dit-elle. Je ne suis pas venue ici pour allumer le brasier. Je suis venue pour faire un choix.
Elle avança la torche vers les barils. À quelques centimètres du bois huilé.
— Toi aussi, tu dois choisir.
Il vit la flamme caresser le bois.
Il entendit le grésillement naissant.
Et il comprit : elle ne bluffait pas.
Mais il comprit aussi autre chose. S’il la laissait faire, il ne serait jamais innocent. Il serait l’homme qui avait laissé sa sœur brûler une église pour sauver un royaume. Et s’il l’en empêchait, il serait l’homme que le cardinal avait décrit : un saboteur, un traître, un Français qui s’en prenait à son propre camp.
Elle le regardait, la flamme dansant dans ses yeux clairs.
— Le monde te jugera sur la fin, dit-elle. Pas sur le moyen.
Claude respira. L’odeur de l’huile lui brûla les poumons.
Il fit un pas.
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