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Le Serment du Clerc

Lire le chapitre 7: The Debt of Vaux

La cloche de tierce n’avait pas encore fini de sonner que la rumeur courait déjà la grand-rue, portée de bouche en bouche comme une traînée de poudre. Claude l’attrapa au vol, dans la bouche d’un garçon boucher qui criait la nouvelle à sa mère penchée à la fenêtre : le drapier Étienne Vaux avait été arrêté à l’aube, chez lui, les mains liées dans le dos, sous les yeux de sa femme et de ses trois enfants.

Claude sentit le sang quitter son visage.

Il laissa tomber le pain qu’il venait d’acheter et remonta la rue à grandes enjambées, bousculant une vieille femme chargée de fagots, ignorant ses imprécations. Le drapier. Son informateur. Le seul fil qu’il avait tissé dans cette ville maudite. La liste des sept suspects, la cachette de la crypte, le nom du Spider—tout cela venait de Vaux.

Et maintenant Vaux pendait au bout d’une corde, ou s’apprêtait à y pendre.

La place du marché était déjà noire de monde quand il y arriva. Les miliciens de la ville—des hommes en surcot bleu, l’écharpe de Compiègne nouée à l’épaule—formaient un cercle serré autour de l’échafaud de bois fraîchement dressé contre le mur du beffroi. Vaux y était déjà, agenouillé, les mains liées dans le dos, la tête penchée en avant comme s’il priait.

Claude se fraya un chemin dans la foule. Il n’avait pas de plan. Il n’avait pas d’arme. Il n’avait que son statut de frère lai et une bourse presque vide. Mais il ne pouvait pas laisser pendre cet homme. Vaux lui avait donné la liste des suspects. Vaux lui avait parlé du Spider. Vaux était son seul contact dans tout Compiègne.

Et puis il y avait autre chose. Quelque chose que Vaux lui avait dit lors de leur première rencontre, quelque chose qu’il avait presque oublié. *J’ai connu ton père, au siège de Rouen.* Il avait dit cela en passant, comme on évoque une vieille blessure. Mais Claude avait vu la manière dont ses doigts avaient tremblé en prononçant ces mots.

« Laissez-moi passer. Je suis frère lai. Je dois lui donner l’absolution. »

Le milicien le regarda de haut en bas, vit l’habit grossier, la tonsure fraîchement rasée, la croix d’argent pendue à son cou.

« Le curé de Saint-Jacques est déjà là, mon père. Il n’y a rien à absoudre pour vous. »

Claude força son sourire le plus humble. « Je ne remplace pas le bon curé. Je viens seulement apporter une prière supplémentaire. Une dette de mon couvent envers un paroissien. »

Le milicien hésita. Derrière lui, l’échafaud craqua sous le poids du bourreau qui ajustait la corde. Claude vit Vaux lever la tête. Leurs regards se croisèrent.

Il y eut un éclat de reconnaissance dans les yeux du drapier. Puis quelque chose d’autre. Un avertissement.

« Laissez-le approcher », dit une voix claire depuis l’ombre du beffroi.

Claude se tourna. Une femme se tenait là, vêtue de la robe grise des sœurs converses, un voile blanc sur la tête. Son visage était en partie caché, mais Claude aurait reconnu cette silhouette entre mille.

Marguerite.

Elle s’avança, et la foule s’écarta devant elle comme devant une autorité. Les miliciens la saluèrent d’un signe de tête. Elle s’arrêta devant le cordon de gardes et leva la main. Le cercle s’ouvrit.

« Le frère peut approcher. Il est venu pour les derniers sacrements. Ce serait pécher que de l’en empêcher. »

Claude passa devant elle sans la regarder. Son cœur battait un tambour sourd dans sa poitrine. Elle avait fait cela. Elle avait dénoncé Vaux. Elle savait que le drapier était son informateur. Et elle l’avait livré.

Pourquoi ?

Il s’agenouilla auprès de Vaux. Le drapier leva les yeux. Ses lèvres bougeaient à peine.

« Vous auriez dû partir, frère. Je vous avais dit de quitter la ville. »

« Pourquoi avez-vous été arrêté ? » murmura Claude en feignant la prière, sa bouche presque collée à l’oreille de Vaux.

« La sœur converse du Saint-Esprit a trouvé des lettres dans mon atelier. » Vaux rit doucement, un bruit rauque. « Des lettres que je n’avais jamais écrites. Des plans que je n’avais jamais vus. Elle les a portées au capitaine de la milice elle-même. »

Claude ferma les yeux. Elle avait fabriqué des preuves. Elle avait utilisé son accès aux maisons religieuses pour planter de faux documents. Et elle avait choisi Vaux—le seul homme qui aurait pu témoigner contre elle.

« C’est le Spider, n’est-ce pas ? » souffla Claude. « Vous avez parlé, et elle l’a appris. »

Vaux secoua la tête. « Le Spider n’agit pas directement. Elle tisse sa toile et laisse les autres tomber dedans. C’est votre sœur qui a donné le nom. Mais c’est la main du Spider qui tenait la plume. Elle se sert de Marguerite comme d’un instrument. »

« Pourquoi vous ? Pourquoi vous livrer maintenant ? Vous étiez utile. »

Vaux le regarda. Quelque chose passa dans ses yeux. De la tristesse. De la fierté. Et une étrange sérénité.

« J’avais une dette, moi aussi. Une dette envers un homme qui m’avait sauvé la vie, il y a vingt ans, dans les marais de Rouen. Un homme qui portait le nom de D’Argent. »

Le souffle de Claude se bloqua dans sa gorge.

« Votre père », dit Vaux. « Il m’a tiré d’un fossé où j’étais tombé, la jambe brisée, pendant la retraite. Les Anglais nous pourchassaient. Il a refusé de m’abandonner. Il m’a porté sur son dos pendant deux lieues, sous les flèches, jusqu’à ce que nous soyons en sécurité. »

Vaux sourit. Il avait les lèvres craquelées, les yeux rouges de larmes retenues.

« J’ai juré ce jour-là que je paierais cette dette. J’ai attendu vingt ans pour trouver quelqu’un de la famille qui en ait besoin. Et puis vous êtes arrivé, avec votre faux nom et votre vraie croix, et j’ai su que le moment était venu. »

Claude voulait parler, mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Était-ce pour cela que Vaux l’avait contacté ? Pour honorer une promesse faite à un mort ?

« Écoutez-moi, maintenant, et écoutez bien. » La voix de Vaux était devenue pressante, presque violente dans son intensité. « Votre sœur n’est pas votre ennemie. Pas entièrement. Elle se croit au service d’une cause plus grande que la sienne. Mais le Spider l’utilise. Il se servira d’elle et la jettera quand il aura fini. Ne la laissez pas finir comme moi, Claude. Ne la laissez pas porter les péchés des autres au gibet. »

« Je ne peux pas— »

« Vous pouvez. Vous devez. » Vaux ferma les yeux, comme en prière. « Il y a encore quelque chose. Quelque chose que je n’ai pu découvrir qu’au bout. Quelque chose qui vous dira où chercher, quand je serai parti. »

Il bougea légèrement, et Claude sentit quelque chose de petit et de dur glisser dans sa manche. Un morceau de papier, plié si serré qu’il avait la taille d’une phalange.

« Ne le lisez pas ici. Attendez. Cherchez l’ombre du métier à tisser. »

« L’ombre du métier à tisser ? Qu’est-ce que cela— »

« Taisez-vous. » Le bourreau s’approchait. Marguerite aussi, les mains croisées devant elle, le visage impassible sous son voile. « Le temps est fini. »

Vaux le regarda une dernière fois. Il y avait des larmes dans ses yeux, mais aussi une paix étrange.

« Dites à votre père que je n’ai pas oublié. Dites-lui que la dette est payée. »

Claude voulut protester, voulut dire que son père était mort depuis dix ans, mais les gardes l’avaient déjà saisi par les épaules et le tiraient en arrière. Il lutta un instant, mais il n’était qu’un frère lai sans armes et sans autorité. Il regarda Vaux se lever, regarda la corde qu’on lui passait au cou, regarda le bourreau actionner le levier.

Le bruit de la trappe fut suivi d’un silence parfait. Puis la foule exhala dans un souffle unique, un mélange de pitié et de faim de sensation.

Claude détourna les yeux. Le papier brûlait contre son avant-bras sous la manche.

Quand il releva la tête, Marguerite l’observait. Son visage était pâle sous le voile, mais ses yeux étaient secs et durs comme de la pierre. Elle s’approcha de lui, si près qu’il sentit l’odeur de cire et d’herbes qui l’avait toujours accompagnée au couvent.

« Tu devrais partir, Claude. Quitter Compiègne. Retourner en Bourgogne. »

« Tu viens de faire pendre un innocent. »

« Innocent ? » Elle secoua la tête. « Étienne Vaux était un traître. Il fournissait des renseignements à l’ennemi. Des renseignements qui ont coûté des vies. »

« Quelles vies ? Qui t’a dit cela ? »

Elle le regarda longuement. Quelque chose vacilla dans ses yeux. Puis elle se détourna, et sa voix devint un murmure.

« Fais attention à toi. Le Spider observe tout. Il sait que tu es ici. Il sait ce que tu cherches. Et il se servira de ceux que tu aimes pour t’atteindre. »

Elle fit un pas. Puis un autre. Dans la lumière de la place, elle ressemblait à une statue de saint, froide et lointaine.

« Marguerite. »

Elle s’arrêta. Ne se retourna pas.

« Vaux l’a dit. Tu n’es pas son ennemie. Pas entièrement. Quelque chose encore te retient. Quelque chose de vrai. »

Un long silence. La foule se dispersait autour d’eux, indifférente. Sur l’échafaud, le corps de Vaux se balançait doucement dans la brise chaude.

« La chose la plus vraie en moi », dit-elle enfin, « c’est l’espoir que tu quittes cette ville avant qu’il ne soit trop tard. »

Elle disparut dans l’ombre du beffroi. Claude resta seul au milieu de la place vide, le papier froissé dans sa manche, les paroles de Vaux résonnant dans sa tête.

L’ombre du métier à tisser.

Il glissa la main sous sa manche et sentit les bords du papier sous ses doigts. Une dette de plus. Une dette envers un mort. Et Claude savait qu’il ne pourrait jamais rentrer en Bourgogne tant qu’elle ne serait pas payée.