Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 9: A Candle in the Window
La pluie s'était installée sur Compiègne comme un manteau de plomb. Claude remonta son capuchon et traversa la rue des Tanneries en évitant les flaques dont les reflets trahissaient le ciel gris. L'invitation était venue une heure plus tôt, glissée sous la porte de sa chambre par une main invisible : un morceau de parchemin grossier, une seule phrase écrite d'une encre pâle — *La chandelle brûle pour vous, rue des Étuves, près du pont.*
Il avait brûlé le billet aussitôt, mais les mots dansaient encore dans son esprit. La voix de la femme masquée. *Partez dans trois jours.* Il restait deux.
La boutique du chandelier se nichait entre un cordonnier et l'échoppe d'un parcheminier, sa façade noircie par des décennies de fumée de suif. Une unique chandelle brûlait à la fenêtre, comme promis. Claude poussa la porte.
L'odeur de cire chaude et de mèche consumée l'enveloppa. Des centaines de chandelles de toutes tailles s'alignaient sur des étagères de chêne, certaines fines comme des roseaux, d'autres épaisses comme des bras. Un homme âgé, voûté par les ans, leva les yeux de son établi où il roulait une mèche entre ses doigts calleux.
— Vous cherchez de la lumière, mon fils ?
— Celle qui brûle dans la fenêtre, répondit Claude, récitant la phrase convenue.
Le vieil homme acquiesça lentement et désigna une porte au fond de la boutique, derrière un rideau de toile grossière. Sans un mot, il retourna à son ouvrage.
Claude traversa l'arrière-boutique, son cœur battant plus vite qu'il ne l'aurait souhaité. Qui l'attendait ? La femme masquée, peut-être, enfin prête à révéler son visage ? Ou bien les hommes de la Spider, avec un nœud coulant en guise de bienvenue ?
Il poussa le rideau.
Marguerite se tenait près d'une fenêtre étroite, le visage éclairé par la flamme vacillante d'une chandelle posée sur un coffre. Elle portait encore la robe grise de converse, mais son voile était rejeté en arrière, révélant ses cheveux blonds tressés serrés contre son crâne. Elle le regardait sans sourire, les mains jointes devant elle comme pour une prière.
— Toi, souffla Claude. C'était toi, dans l'entrepôt.
Elle ne confirma ni n'infirma. Elle étudia son visage comme on étudie un texte ancien, cherchant un sens caché.
— Tu aurais dû partir, Claude. Je t'ai prévenu.
— Tu m'as fait venir ici pour me dire cela ? Avec un code que je n'ai pas reconnu ?
— L'invitation n'était pas de moi. Elle venait de la Spider.
Le sang de Claude se glaça. Il jeta un regard derrière lui, vers la porte par laquelle il était entré.
— Alors c'est un piège.
— C'est une conversation. Assieds-toi.
Elle désigna un tabouret près du coffre. Claude resta debout.
— Je ne suis pas venu pour m'asseoir. Je suis venu pour savoir qui tu es vraiment, Marguerite. Pas la converse, pas la sœur dévouée. Toi.
Elle baissa les yeux un instant. Quand elle les releva, ils brillaient d'une lueur qu'il ne lui connaissait pas — quelque chose entre la fierté et la douleur.
— Tu sais déjà qui je suis. Tu l'as su quand tu m'as vue dans ce jardin, peut-être même avant. Tu refuses de l'admettre parce que cela ferait de toi un traitre.
— Je ne suis pas un traitre, répondit-il sèchement.
— Non. Tu es un serviteur loyal de Philippe le Bon, de la Bourgogne, de tout ce que papa a combattu pour construire. Mais tu es aussi mon frère.
Claude sentit une colère froide monter en lui.
— Papa a donné sa vie pour le duc. Pour la Bourgogne. Et toi, tu…
— Papa est mort pour rien, coupa Marguerite, et sa voix se brisa pour la première fois. Il est mort en croyant servir une cause juste. Il est mort sans savoir que les hommes qu'il servait négociaient déjà son sacrifice, que Rolin et ses semblables traitaient avec les Anglais derrière son dos.
— Tu mens.
— Je voudrais bien. Cela me soulagerait.
Elle fouilla dans les plis de sa robe et en tira un parchemin plié, scellé d'un sceau de cire rouge que Claude reconnut immédiatement. Le sceau du chancelier Rolin.
— Ceci est une copie d'une lettre écrite en 1428, six mois avant la mort de papa. Rolin y assure au comte de Warwick que le contingent bourguignon à Orléans sera absent de la bataille décisive. Une absence qui a coûté la vie à des centaines d'hommes. Papa inclus.
Claude tendit la main, mais Marguerite retira le parchemin.
— Je ne te le donne pas. Je te le montre. Parce que tu as besoin de savoir à qui tu as juré fidélité.
— Et toi, tu as juré fidélité à la Spider ? Cette femme qui exécute des informateurs en place publique ?
Marguerite resta silencieuse, mais quelque chose vacilla dans son regard.
— La Spider est…
Elle s'interrompit. La chandelle grésilla entre eux.
— La Spider est ce que la cause exige qu'elle soit, reprit-elle avec effort. Comme moi. Comme toi, si tu choisis le bon côté.
— Tu parles de cause, mais tu parles aussi de famille. Tu as dit que notre famille dépendait du succès des Français. Explique-toi.
Marguerite prit une profonde inspiration, et d'un geste si naturel qu'il en était étrange, elle s'assit sur le coffre, les mains serrées autour de ses genoux.
— Le domaine de notre père à Dijon est hypothéqué jusqu'au dernier écu. Mère ne te l'a pas dit parce qu'elle ne veut pas t'accabler, mais la chancellerie a saisi les revenus de la seigneurie l'an dernier. La seule raison pour laquelle nous n'avons pas tout perdu, c'est que certaines dettes ont été rachetées par des amis de la cause française.
Claude la regarda, incrédule.
— Des amis. Tu veux dire des espions.
— Je veux dire des gens qui voient l'avenir, qui savent que la Bourgogne ne peut pas survivre éternellement entre l'Angleterre et la France. Regarde les cartes, Claude. Regarde ce qui se trame à la cour. Le duc est malade, Rolin est vieux, et personne n'a prévu ce qui vient. Quand la Bourgogne tombera — et elle tombera — ceux qui auront choisi le bon côté seront encore debout.
— Et ceux qui n'auront pas choisi ?
Le visage de Marguerite se durcit.
— Finiront comme le navire qui brûle en mer. Rapidement et sans témoins.
Claude soutint son regard. Il y avait là une froideur qui ne lui ressemblait pas, et pourtant elle était sa sœur, la même fille qui lui avait appris à pêcher dans la Saône, qui chantait faux à la messe de Pâques, qui pleurait en silence quand leur père était parti en campagne.
— Tu as changé, lui dit-il.
— Non, répondit-elle doucement. Tu ne m'as simplement jamais vraiment regardée. Personne ne regarde les femmes dans les couvents. C'est pratique.
Elle se leva et s'approcha de lui, si près qu'il pouvait sentir l'odeur de la cire et de la pluie sur sa robe.
— Je te demande une seule chose, Claude. Non pas que tu trahisses le duc. Mais que tu réfléchisses à ce que tu as vu depuis ton arrivée à Compiègne. Les arrestations. Les exécutions. Les mensonges du chancelier. Dis-moi que tu n'as pas remarqué que quelque chose ne va pas dans cette guerre.
Claude pensa aux lettres dans sa sacoche, aux preuves du réseau de ravitaillement. Il pensa au sceau de Rolin dans cette crypte, à la possibilité que le chancelier lui-même soit compromis. Puis il pensa à sa mère, seule à Dijon, à Étienne Vaux, qui était mort en murmurant son nom.
— Tu me demandes de choisir entre la Bourgogne et toi.
— Je te demande de choisir entre la Bourgogne telle que tu la crois et la vérité telle qu'elle est.
La chandelle mourut dans un dernier grésillement. La pièce plongea dans une pénombre grise où les traits de Marguerite se fondirent en une silhouette indistincte.
— Tu as jusqu'à demain soir, dit sa voix. La Spider t'accorde une dernière entrevue. À l'église Saint-Jacques, après les complies. Si tu viens seul et sans armes, tu repartiras vivant, quelle que soit ta décision. Si tu viens accompagné, ou si tu ne viens pas…
Elle n'acheva pas. Claude entendit le frôlement de sa robe, puis le bruit de la porte du fond qui s'ouvrait et se refermait dans l'obscurité.
Il resta là, sous le regard silencieux des dizaines de chandelles éteintes, à calculer les chances qu'il avait de sortir vivant de Saint-Jacques le lendemain.
Et ce qu'il dirait au duc s'il en sortait vivant, ayant choisi de ne pas révéler le nom de sa propre sœur.