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Le Serment sous la Tamise

Lire le chapitre 10: Eleanor's Trail

L’adresse d’Eleanor Finch se trouvait dans un immeuble victorien réhabilité de Clerkenwell, une de ces constructions qui avaient survécu aux bombes et aux promoteurs avec une arrogance tranquille. Adam sonna trois fois avant de pousser la lourde porte d’entrée qui n’était pas verrouillée. Mauvaise habitude, pour une avocate spécialisée en droit des sociétés.

L’appartement était au troisième étage. Sur le palier, une odeur de thé refroidi et de papier imprimé flottait encore, comme si quelqu’un venait de partir précipitamment. La porte d’Eleanor était entrebâillée de cinq centimètres, pas plus. Adam la poussa du bout des doigts, sans toucher la poignée.

Le salon était immaculé. Canapé gris ardoise, bibliothèque murale aux volumes classés par couleur, une orchidée qui n’avait pas été arrosée depuis une semaine. Tout respirait la discipline d’une vie réglée à la minute près. Pas de désordre, mais une absence. Le genre de vide qui suit un départ volontaire, pas une intrusion.

Il fouilla méthodiquement. Le bureau contenait des dossiers clients, des contrats, une correspondance professionnelle d’une banalité confondante. Rien sur les Covenant, rien sur les disparitions, rien qui aurait attiré l’œil d’un enquêteur ordinaire. C’est ce qui le mit sur ses gardes. Eleanor Finch était trop nette.

Dans la cuisine, trois tasses propres séchaient sur l’égouttoir. Trois. Elle vivait seule. Les visiteurs n’avaient pas pris le temps de les ranger, et elle ne les avait pas lavées avant de partir. Ou peut-être les avait-elle lavées justement, pour effacer des empreintes qu’elle savait compromettantes.

Adam sortit son téléphone. Toujours aucune réponse de Sarah. Il composa le numéro d’Eleanor une dernière fois. La sonnerie retentit, étouffée, quelque part dans l’appartement. Il suivit le son jusqu’à la chambre, où un sac à main en cuir noir reposait sur le lit défait. Le téléphone vibrait à l’intérieur, affichant « Adam Harlow, consultant ». Le nom qu’il avait donné à l’assistante d’Eleanor la veille, quand il avait essayé de lui parler.

Elle était au courant qu’il la cherchait. Et elle avait choisi de disparaître avant son arrivée.

Il retourna dans le salon, s’arrêta devant la bibliothèque. Sa main effleura les dos des livres. Il tira un volume de jurisprudence – faux, le poids ne correspondait pas. Derrière, un panneau s’était découpé dans le mur. Il l’ouvrit.

À l’intérieur, une carte de Londres en plusieurs feuilles assemblées, annotée à l’encre noire et rouge. Le réseau de lignes de métro y figurait, mais recouvert de tracés qui ne correspondaient à aucune ligne officielle. Des tunnels, des galeries, des connexions souterraines qui reliaient des points précis entre la City, Southwark et Canary Wharf. Chaque intersection portait un symbole – la spirale qu’Adam avait vue au dos de la photo du 21.12.12.

Au centre, entouré de cercles concentriques rouges, le nom d’Eleanor Finch était écrit de sa propre main, suivi d’une date. Dans cinq jours. Celle de la cérémonie.

Il photographia la carte avec son téléphone, puis replaça le panneau. En sortant, son pied heurta un bout de papier glissé sous la porte d’entrée – pas là quand il était arrivé, il en aurait juré. Une enveloppe blanche, sans timbre, sans adresse. À l’intérieur, un mot tapé à la machine : « Elle est déjà sous la protection du serment. Si vous la cherchez, suivez le fleuve vers l’amont. »

Le fleuve. La Tamise. L’amont, vers l’ouest, loin de son terrain de chasse habituel des docks et de la City. Ou alors l’amont voulait dire autre chose. Un égout, un tunnel, un canal. Londres était constellée de rivières enfouies – la Fleet, la Tyburn, la Walbrook – depuis longtemps condamnées, coulant dans des canalisations sous les rues. La carte d’Eleanor ne montrait pas de rivières à l’air libre. Mais elle montrait des tunnels qui longeaient des tracés d’anciens affluents si on savait regarder.

Adam descendit l’escalier lentement, la carte en mémoire. Il était suivi, il le savait. Depuis Southwark Bridge, une ombre le filait avec une constance professionnelle. Il n’avait jamais réussi à l’apercevoir franchement, juste une silhouette au coin de l’œil, un froissement de manteau dans une foule. Madeleine Croft lui avait parlé d’un homme qui ne pardonne pas. Peut-être était-il là.

Dans la rue, la pluie fine de l’après-midi s’était transformée en bruine grise. Il remonta son col et tourna vers Holborn. Il passerait par la station de métro, par les tunnels piétonniers, et il verrait bien qui le suivait dans un espace clos.

Il ne fit pas trois pas avant de remarquer la femme assise sur le muret de pierre devant l’immeuble d’Eleanor. Elle lisait un livre de poche, apparemment absorbée. Mais les semelles de ses bottes étaient propres malgré la boue de la pluie récente, et elle ne tournait jamais les pages. Son visage lui était vaguement familier, sans qu’il sache d’où.

Il passa devant elle sans ralentir. Elle ne leva pas les yeux. C’était pire que s’il avait vu le visage d’un tueur. Un visage qu’il ne parvenait pas à situer, c’était un trou dans sa mémoire, et Adam n’avait pas de trous de mémoire – pas depuis 2012.

Le serveur du café au coin de la rue l’interpella alors qu’il passait devant la terrasse couverte.

— Monsieur Harlow ? Une dame a laissé ça pour vous.

Il lui tendit une enveloppe en papier kraft. Adam l’ouvrit sur place. À l’intérieur, une photo récente, granuleuse, prise de nuit : Eleanor Finch marchant dans un passage étroit, la main sur la rampe d’un escalier qui descendait. Au dos, d’une écriture rapide mais maîtrisée : « Le témoin conduit la victime. Mais qui conduit le témoin ? »

Sarah.

Le message datait d’il y a deux heures, peut-être trois. Sarah Mercer avait suivi Eleanor avant de disparaître du radar. Elle savait où la jeune avocate allait, et elle ne l’avait pas dit à Adam. Elle ne lui avait pas dit beaucoup de choses, d’ailleurs – son père policier, sa connaissance du rituel, son nom sur la liste des témoins.

Il regarda la photo plus attentivement. L’escalier était en pierre ancienne, usée, avec une inscription partiellement visible sur le mur : une date, 1867, et un monogramme entrelacé que la photo ne rendait pas net. Mais Adam connaissait ce monogramme. Il l’avait vu gravé dans la pierre du souterrain sous Leadenhall, et dans l’en-tête du rapport qu’on lui avait retiré des mains en 2012.

La Compagnie du Vœu.

Eleanor Finch était déjà sous leurs pieds, quelque part dans le labyrinthe que sa carte ne montrait qu’à moitié. Et Sarah l’y suivait.

Adam plia la carte en quatre, la glissa dans sa poche intérieure contre l’enveloppe du Silent Broker qui n’avait toujours pas été livrée. Il avait maintenant deux cartes, une destinataire inconnue, une femme disparue, et une autre qui y allait volontairement. La seule chose qui faisait sens dans ce dossier, c’était la géographie. Londres était une ville à étages, et l’étage d’en dessous appartenait aux autres.

Il descendit vers le métro de Chancery Lane, prenant soin de ne pas courir. La silhouette de la femme au livre avait disparu du muret. Quelque part derrière lui, dans la bruine, un homme en manteau sombre traversa la rue sans se presser. Adam ne se retourna pas. Mais il nota l’heure. La cérémonie avait lieu dans cinq jours, et chaque minute qui passait le rapprochait d’elle.

Sous ses pieds, la rue vibrait du passage des rames. Londres, pensa-t-il, n’avait jamais été une ville – c’était une ruche posée sur une tombe, et les abeilles n’avaient jamais été les vivants.