Le Serment sous la Tamise
Lire le chapitre 31: The Honest Truth
Le jour se levait sur Londres, gris et indifférent, comme s'il n'avait pas assisté à la mort d'un homme dans les entrailles de la terre. Adam Harlow était assis à la table de sa cuisine, une tasse de café froid entre les mains, les notes étalées devant lui. Le dossier Netley. 2012. Le mensonge qui lui avait coûté sa carrière, ou plutôt celui qu'il avait choisi de porter comme un bouclier.
Eleanor dormait encore dans la chambre d'amis. Elle avait à peine parlé depuis leur sortie des tunnels, ses yeux verts hantés par l'éclat rougeoyant du rocher qui avait traversé le crâne de Mortimer. Adam ne la pressait pas. Il connaissait le poids du premier meurtre, même justifié.
Il relut ses notes une dernière fois. La déposition falsifiée. L'identification erronée du suspect. Le témoin clé qu'il avait prétendu ne jamais avoir rencontré. En vérité, il l'avait rencontré. Et il avait choisi de ne pas le croire.
La sonnette retentit. Adam consulta sa montre : sept heures vingt. Trop tôt pour une visite de courtoisie.
Il ouvrit la porte et son sang se figea.
Marcus Webb se tenait sur le seuil, son ancien coéquipier du temps de la brigade criminelle. Il avait vieilli de dix ans en six : les tempes grisonnantes, la mâchoire serrée qui trahissait une carie de culpabilité. Il portait un imperméable froissé, comme s'il avait dormi dedans.
« Adam. »
« Marcus. »
Ils restèrent un instant face à face, deux hommes qui savaient que le sol sous leurs pieds était miné.
« Je peux entrer ? »
Adam s'écarta sans un mot. Marcus pénétra dans le petit appartement, son regard balayant les notes étalées sur la table. Il s'arrêta sur le dossier Netley et son expression se durcit.
« C'est ce que je craignais. »
« Tu es au courant ? »
« Grace Armstrong m'a appelé hier soir. Elle m'a dit que tu préparais quelque chose. Que tu voulais revenir sur l'affaire Netley. » Marcus laissa échapper un rire amer. « Elle pensait que je pourrais te dissuader. »
Adam ferma la porte. « Tu ne me dissuaderas pas. J'ai menti. J'ai laissé un innocent porter la responsabilité parce que je voulais boucler le dossier rapidement. Je dois le reconnaître. »
« Non. »
Le mot tomba comme un couperet.
« Pardon ? »
Marcus s'approcha de la table, ses doigts effleurant une photographie jaunie du suspect. « Ce n'est pas toi qui as menti, Adam. C'est moi. »
Le silence qui suivit fut si dense qu'Adam entendit la vieille canalisation de l'immeuble gronder derrière les murs.
« Tu délires. »
« J'aimerais bien. » Marcus se tourna vers lui, et pour la première fois, Adam vit les cernes sous ses yeux, la tension qui lui tirait les traits. « Le témoin clé, c'est moi qui l'avais rencontré en premier. Il m'avait dit que le suspect n'était pas là. J'ai décidé que cette information ne correspondait pas à mon enquête. Alors je l'ai enterrée. »
« Tu n'avais aucune raison... »
« J'en avais une. » Marcus baissa les yeux. « J'avais besoin de résoudre ce dossier. Il y avait des circonstances... personnelles. Je devais montrer des résultats pour obtenir la promotion qui allait me sortir d'un mauvais pas. »
Adam recula comme si son ancien partenaire avait sorti une arme. « Tu as fait ça pour une promotion ? »
« Pour survivre, Adam. Avant de me juger, souviens-toi que tu es passé à côté de tout ça. Tu avais déjà les honneurs de l'enquête, la confiance du commissariat. Moi, j'étais ton ombre. Et ton ombre avait des problèmes d'argent, une femme malade et un prêt hypothécaire qui la tuait à petit feu. » Marcus passa une main sur son visage. « Tu as couvert mon mensonge sans même le savoir. Tu as pris la responsabilité de l'erreur que j'avais commise. C'est pour ça que tu as démissionné, non ? Tu ne pouvais pas vivre avec ce que tu croyais avoir fait. »
Adam se souvenait de ces jours-là. La culpabilité qui le rongeait. L'impression de trahir les principes qui l'avaient mené dans la police. Il avait choisi de partir plutôt que de vivre avec son mensonge.
Mais ce mensonge n'était pas le sien.
« Et maintenant ? » Sa voix était rauque. « Tu veux que je continue à porter cette croix ? »
« Si tu exposes l'affaire, tu exposes mon mensonge. Je perdrai tout : ma pension, ma réputation, ma famille. Mes enfants ne comprendront jamais pourquoi leur père est devenu un paria. »
« Et moi ? » Adam frappa la table du plat de la main. « Qu'est-ce que je deviens ? Je passe le reste de ma vie à savoir que mon ancien coéquipier a détruit ma carrière pour une foutue promotion ? »
Marcus avait les larmes aux yeux. Pas des larmes de manipulation, mais la tristesse crue d'un homme qui a porté sa culpabilité trop longtemps.
« Je ne te demande rien, Adam. Je ne peux pas réparer ce que j'ai fait à l'époque. Mais si tu sors cette histoire aujourd'hui, tu n'effaceras pas ton passé. Tu détruiras simplement une partie de ce qui te reste de l'ancien monde. »
« Tu veux dire : mes contacts. »
« Entre autres. » Marcus essuya son visage d'un revers de manche. « Ta réputation dans la police est celle d'un homme intègre qui a fait un choix discutable. Certains te méprisent, mais beaucoup te respectent encore. Moi, je suis le flic propre. Si tu me dénonces, tu brûles ce pont-là. Et les ponts qui restent, Adam... Les gens que tu vas devoir approcher pour tes enquêtes occultes, ils sont dans la police. Les disparitions, les cas impossibles, les archives scellées. Tu penses que tu pourras les atteindre sans alliés ? »
Adam fixa son ancien partenaire, la haine et la compréhension se bataillant en lui. Il avait tant voulu croire que son histoire était simple. Une faute personnelle. Une expiation possible.
La vérité était plus laide. Et plus compliquée.
« Je dois y réfléchir. »
Marcus hocha lentement la tête. Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, la main sur la poignée.
« Tu sais, après ton départ, j'ai pensé à toi presque chaque jour. Je me disais que j'aurais dû dire la vérité à l'époque. Que je n'aurais jamais dû laisser tomber le poids de mon mensonge sur tes épaules. » Il marqua une pause. « Mais aujourd'hui, il y a autre chose. Quelque chose que Grace m'a raconté. À propos de tes nouvelles enquêtes. »
Adam leva les yeux. « Quoi ? »
« Trois nouvelles disparitions signalées cette semaine à Southwark. Des personnes différentes, sans lien apparent. Mais je connais les motifs, Adam. J'ai vu ce genre de schémas avant. » Marcus sortit une photo de sa poche d'imperméable et la tendit. « Regarde. »
Adam prit la photo. Elle montrait un symbole gravé dans une pierre — un cercle entrecoupé de trois lignes, presque identique aux marques qu'il avait vues dans la grotte sous la Tamise.
« Il y a d'autres sociétés, souffla Marcus. Mortimer n'était pas le seul. Il était seulement le plus visible. Le reste est encore là, dans l'ombre. Et ils savent que tu existes maintenant. »
Les notes d'Adam sur les autres sociétés secrètes de Londres lui semblaient soudain dérisoires. Il avait cru commencer une enquête. En réalité, il s'était mis en vitrine d'une galerie qu'il ne connaissait pas encore.
Marcus ouvrit la porte. « Réfléchis à ce que tu veux faire de Netley. Mais ne crois pas que tu as le luxe du choix. Ils ne te laisseront pas le temps. »
La porte se referma.
Adam resta seul, la photo entre les doigts, Eleanor émergeant de la chambre d'amis, les cheveux en bataille.
« J'ai tout entendu », dit-elle doucement.
« Et alors ? Qu'est-ce que j'en fais ? »
Elle regarda la photo qu'il tenait. « Tu fais ce que tu sais faire, Adam. Tu enquêtes. Mais cette fois, tu le fais avec les yeux ouverts. »
Le cuivre de l'anneau à son doigt émit une pulsation de lumière blanche, plus nette que jamais.
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