Le Serment sous la Tamise
Lire le chapitre 35: The Hidden Detective
La pluie tambourinait contre les vitres du café, transformant Elephant and Castle en un miroir sale et mouvant. Adam tenait la lettre de la Confrérie des Eaux entre ses doigts, le papier épais et mouillé par endroits, l'encre bleu nuit parfaitement lisible malgré les mois d'humidité.
— Ton frère est vivant, dit-il enfin.
Éléonore ne répondit pas tout de suite. Elle fixait la flaque qui s'étendait sous sa chaise, les gouttes qui tombaient de son imperméable trempé. Elle avait couru depuis New Cross, ou peut-être depuis plus loin encore. Adam ne posa pas la question.
— Il est vivant, reprit-il, et le Confrérie des Eaux le tient dans un réservoir sous New Cross. C'est ce que dit cette lettre.
— Je sais ce que dit la lettre, répondit-elle. Je l'ai lue cent fois. Je sais où il est, Adam. Je sais ce qu'ils lui veulent. Ce que je ne sais pas, c'est comment l'en sortir.
Adam replia soigneusement la lettre et la glissa dans sa poche intérieure, contre la bague de cuivre qui vibrait faiblement, comme un animal qui perçoit un danger lointain.
— On commence par les bureaux de Bellwether, dit-il. Sarah a trouvé des pistes. Des contrats, des noms, des adresses. Le Fossores opérait depuis un étage entier de cet immeuble, et si la société a disparu, les fichiers, eux, ont bien dû rester quelque part.
Éléonore releva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais son regard était dur, décidé. C'était le même regard qu'elle avait eu quand elle avait tué Mortimer, Adam l'avait vu dans la lueur des torches, sous la Tamise. Cette femme n'était plus celle qui dessinait des symboles dans son carnet sans comprendre ce qu'elle faisait. Elle était devenue quelque chose d'autre. Quelque chose de dangereux.
— Tu vas vraiment m'aider ? demanda-t-elle. Après tout ce que tu as vu ? Après le réseau, après les mensonges, après Netley ?
Adam se tut. Il sentit le poids de l'anneau contre son sternum, le froid du métal contre sa peau. Il avait passé les derniers jours à peser ses options, à se demander si la vérité valait mieux que le mensonge qu'il maintenait depuis des années. Marcus Webb avait pris le fardeau sur ses épaules, mais la honte, elle, restait accrochée à Adam comme une seconde peau.
— Il y a un tribunal, finit-il par dire. Pas celui de la loi, pas celui des hommes. Celui-là est plus ancien. Il siège dans les profondeurs, et il juge selon des règles qu'on ne m'a jamais enseignées. J'ai menti en 2012, Éléonore. J'ai caché la vérité sur l'affaire Netley parce que je pensais que la vérité ferait plus de mal que de bien. J'ai laissé un innocent en prison, et j'ai laissé un coupable marcher libre.
Il posa les deux mains sur la table en bois, les doigts écartés.
— Je ne peux pas réparer ça. Marcus a choisi de porter le mensonge, et je l'ai laissé faire. C'est ma faute, et je la porterai toujours.
Éléonore ne détourna pas le regard.
— Mais tu vas quand même chercher mon frère.
— Oui.
— Pourquoi ?
Adam réfléchit un instant. Il y avait cent réponses possibles : par culpabilité, par devoir, parce que le cas le hantait, parce que Sarah avait raison quand elle disait que le Fossores et le Confrérie des Eaux étaient des branches d'un même arbre monstrueux, parce que la bague de cuivre brûlait sa peau chaque fois qu'il pensait à Éléonore, à son frère, à ces artistes disparus dont les cerveaux avaient été vidés de leur créativité pour alimenter les rituels souterrains d'une société qui n'avait jamais quitté l'époque de la reine Élisabeth.
— Parce que c'est la seule chose que je sais faire, dit-il finalement. Parce que j'ai passé ma vie à voir des gens disparaître et à faire semblant que ce n'était pas mon problème. Parce que la police ne peut pas les voir, ces sociétés. Parce qu'ils opèrent à la lumière du jour et qu'ils se cachent dans les égouts, et que personne ne regarde jamais assez attentivement pour voir les deux en même temps.
Il se leva.
— Et parce que j'ai un nouveau vœu à faire, peut-être. Pas un vœu comme ceux qu'ils arrachent aux pauvres gens qui signent leurs contrats ensanglantés. Un vœu à moi.
Éléonore se leva aussi. Ils étaient presque de la même taille, leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre dans la lumière tamisée du café.
— Tu me le diras, ce vœu ?
— Tu le verras en action.
Il prit son manteau, jeta quelques billets sur la table pour le thé qu'ils n'avaient pas bu, et ouvrit la porte du café. La pluie le frappa en plein visage, froide et drue, et pour la première fois depuis des jours, il sentit que la brume épaisse qui avait obscurci ses pensées commençait à se lever.
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L'immeuble Bellwether se dressait au-dessus d'Elephant and Castle comme un monument à l'oubli. Les vitres du rez-de-chaussée étaient noires, condamnées par des panneaux de bois où s'empilaient des affiches déchirées. Personne n'avait pris la peine d'enlever le logo de Bellwether Holdings, qui s'estompait sur la façade, lettres dorées ternies par la pollution londonienne.
Sarah les attendait dans la ruelle latérale. Elle avait la capuche relevée, un sac à dos à ses pieds, et un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
— Bon, dit-elle avec un signe de tête en direction de la porte de service, j'ai vérifié les caméras. Elles sont mortes depuis la semaine dernière. Quelqu'un a coupé les fils, proprement. Les propriétaires sont en faillite, la holding a été liquidée. Il n'y a pas de gardien.
— Et le reste ? demanda Adam.
— Le reste, c'est une question de combien de gens ont envie de casser nos jambes. La rumeur dit que Bellwether avait des sous-traitants qui aimaient bien les rencontres physiques.
Éléonore s'avança, un pied de biche apparaissant d'un recoin de sa veste comme si elle le faisait sortir de sa manche. Elle n'attendit pas de permission. Deux gestes précis et la serrure céda, la porte s'ouvrant sur un corridor sombre qui sentait le moisi et les déchets.
— Après vous, dit-elle.
Ils montèrent au troisième étage par un escalier de secours dont les marches de fer gémissaient sous leurs poids. Le couloir était jonché de cartons éventrés, de tiroirs refermés dans la hâte, de tableaux arrachés des murs. Le Fossores avait fait un départ propre. Mais la propreté, Adam le savait, laissait toujours des traces.
Sarah alluma sa lampe torche et commença à balayer la pièce principale. Adam la laissa travailler. Il longea les murs, les yeux sur les marques laissées par les cadres décrochés : rectangles plus clairs dans la poussière uniforme, mais aussi, dans un coin où le soleil n'atteignait jamais, une tache sombre presque invisible.
Il s'agenouilla. La tache semblait avoir été gravée dans le bois du parquet. Ce n'était pas un accident, ni une marque de meuble. C'était un symbole.
— Sarah, dit-il doucement.
Elle vint, s'accroupit à côté de lui, et Adam vit ses yeux se réduire quand elle regarda le symbole. C'était un cercle, bien sûr, mais un cercle avec des courbes internes qui formaient une vague, des lignes qui descendaient comme des racines ou des cours d'eau vers un point central.
— C'est le même que dans la caverne, murmura-t-elle. Le même que sur la photo de Marcus. Le même que sur le carnet d'Éléonore.
Éléonore se tenait sur le seuil, silencieuse. Elle ne regardait pas ses mains, pas le symbole. Elle regardait le centre du cercle, et son visage avait perdu sa couleur.
— Mon frère dessinait ça, dit-elle. Avant de disparaître. Je ne savais pas ce que c'était. Je pensais que c'était un exercice, une façon de s'entraîner à reproduire des motifs complexes. Il était artiste, il aimait les motifs. Il aimait les vagues, les rivières, les canaux.
Adam se redressa lentement.
— Tu ne savais pas, Éléonore. Tu n'aurais pas pu savoir.
— J'aurais pu demander. J'aurais pu le regarder plus attentivement. J'aurais pu voir qu'il avait peur, qu'il signait des choses, que des gens l'attendaient à la sortie du métro.
Le silence retomba, épais comme le fleuve au-dessus de la caverne détruite. Adam prit le carnet dans la poche de Sarah sans le demander, et il contempla les pages couvertes de symboles, les esquisses des artistes disparus, les notes qu'elle avait accumulées. Le Fossores avait pu décrocher ses tableaux, vider ses tiroirs, effacer ses serveurs. Mais il n'avait pas pu effacer ce qu'Adam avait vu, ce qu'il savait, ce qu'il allait faire.
Il remit le carnet à Sarah et se tourna vers la fenêtre. La pluie tombait toujours, transformant la ville en une masse grise et pulsante, les rues en veines engorgées d'eau sale. Quelque part sous New Cross, dans un réservoir oublié, un frère était retenu prisonnier parce qu'on lui avait volé son talent. Quelque part sous Londres, dans les tunnels et les caves, des sociétés plus anciennes que la ville elle-même se partageaient les dons des vivants.
Il avait détruit un réseau. Il en existait d'autres.
Il avait menti en 2012. Il avait maintenu le mensonge.
Mais maintenant, il regardait la ville à travers la fenêtre sale d'un immeuble abandonné, au-dessus d'Elephant and Castle, et il comprenait quelque chose que ni Marcus, ni Mortimer, ni l'intermédiaire silencieux n'avaient jamais compris : la vérité n'était pas une arme. C'était un outil. Un outil qu'on pouvait utiliser pour construire ou pour démolir.
Il avait passé sept ans à démolir.
— On commence par le réservoir, dit-il en se tournant vers Éléonore. Cette nuit. Pendant que la pluie couvre le bruit.
— On n'a pas de plan, dit Sarah.
— On a un symbole. On a un nom. On a quelqu'un qui connaît les lieux.
Il regarda Éléonore.
— On a quelqu'un qui a déjà tué par nécessité, et qui saurait le faire encore si nécessaire.
Éléonore soutint son regard.
— Savoir et vouloir, dit-elle. Je sais ce que ça demande. Et je veux récupérer mon frère.
Ils quittèrent l'immeuble par où ils étaient entrés, et la pluie les accueillit comme une bénédiction froide. Mais avant de descendre l'étroite ruelle vers la rue principale, Sarah tira Adam par la manche.
— Il faut que tu voies ça, dit-elle.
Elle le guida vers une porte blindée dans un renfoncement, dont la serrure carrée en laiton semblait incongrue parmi les graffitis. Une plaque près de la poignée portait un nom gravé en lettres capitales, aussi discrètes que possible : *R. Cross*. L'intermédiaire silencieux.
Elle était ouverte.
Adam poussa la porte. Le bureau était vide, à l'exception d'un bureau en acajou massif et d'une chaise en cuir fatiguée. Tous les dossiers, tous les documents, tous les livres qui couvraient autrefois les murs avaient disparu. Il ne restait qu'un objet posé au centre du bureau, sur un papier blanc immaculé.
C'était une enveloppe.
Adam la prit. Elle était adressée à son nom, son nom complet, Adam Harlow, écrit à la plume, selon un style qui rappelait les testaments et les actes notariés. Il ouvrit l'enveloppe et en tira une carte de visite épaisse, couleur ivoire, au bord gaufré.
D'un côté, le nom du messager : *L'entremetteur silencieux*.
De l'autre côté, une phrase écrite d'une écriture serrée et précise :
*Merci pour ta discrétion. J'aurai besoin de tes services bientôt. Les vagues montent, et tu es la seule vigie qui voit encore le rivage.*
Adam retourna la carte. Il n'y avait pas de signature. Mais il y avait, en bas de page, un symbole que la pluie n'avait pas effacé : un cercle avec des vagues, des lignes qui descendaient comme des racines vers un point central.
Le même symbole que celui de la caverne. Le même que sur les murs de Bellwether. Le même que sur le carnet d'Éléonore et sur la photo de Marcus.
L'intermédiaire silencieux avait disparu, mais il avait laissé une promesse : il reviendrait.
Adam glissa la carte dans sa poche intérieure, contre l'anneau de cuivre qui frémissait comme un cœur au repos. Il contempla une dernière fois le bureau vide, le fauteuil où l'intermédiaire avait tant de fois accueilli ses confessions, et il referma la porte derrière lui.
Il rejoignit Éléonore et Sarah sous la pluie, et ils marchèrent en silence vers la station de métro, vers le réservoir sous New Cross, vers le frère enfoui vivant dans la pierre et l'eau.
La ville pesait sur leurs épaules, mais Adam la portait plus légèrement qu'il ne l'avait fait depuis longtemps. Il avait une carte, un nom, une dette. Il avait un vœu non dit, qui grandissait en lui comme une racine sous le pavé.
Il avait commencé à comprendre ce que cela signifiait d'être la vigie.
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