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Le Sillage du Léviathan

Lire le chapitre 10: The Chase

La sirène du radar déchira la pénombre de la passerelle comme un cri d'oiseau blessé. Elias se pencha sur l'écran, les mâchoires serrées. Le contact lumineux se rapprochait—rapide, régulier, implacable. Trois milles nautiques, et il ne répondait à rien.

« Toujours rien aux appels ? » demanda-t-il sans détourner les yeux.

« Rien, capitaine », répondit Pavek, le jeune officier de quart, la voix tendue. « Silence radio complet. Ils coupent nos fréquences, nerveusement, comme s'ils savaient qu'on allait les chercher. »

Elias attrapa le micro de la radio interne. « Jacques, à la salle des machines. On a un visiteur qui file à douze nœuds vers nous. Je veux tout ce qu'on a dans les turbines. »

La réponse de Jacques grésilla, chargée de réticence. « Capitaine, on tire un monstre de dix mille tonnes derrière nous. Si on force, on risque de casser l'aussière. »

« On ne la cassera pas si on manœuvre intelligemment. Active les propulseurs latéraux, et prépare-toi à larguer le câble sur mon ordre. »

Un silence, puis la voix de Jacques, presque inaudible : « Larguer… Le remorquage ? »

« C'est une option. Pas une décision. Contente-toi d'être prêt. »

Dans la lumière verte du radar, le contact se scinda en deux—non, il grossissait, révélant une coque plus large que prévu. Un patrouilleur, mais un gros. Elias compta mentalement les secondes entre les balayages. Deux milles et demi. À leur allure, il aurait trois, peut-être quatre minutes avant qu'ils soient à portée.

« Aiko, descends à la réserve. Je veux que tu sécurises le journal de Hart et le lecteur crypté dans le coffre blindé de ma cabine. Tout de suite. »

Aiko leva la tête du poste de communication, ses yeux sombres inscrutables. « Et la créature dans la cale ? »

« Elle est partie. Occupe-toi des preuves qui restent. »

Elle ouvrit la bouche, la referma, puis quitta la passerelle sans un mot. Elias se retourna vers la baie vitrée. La mer s'était calmée, anormalement plate, comme si elle retenait son souffle. Une couche de brume commençait à s'accrocher aux flots, là-bas, vers le nord-ouest. Un sourire mince lui tira les lèvres.

« Pavek, cap au nord-ouest. Plein régime progressif. On va aller se perdre dans ce banc de brouillard. »

« Il est trop loin, capitaine. On ne l'atteindra pas avant qu'ils nous rattrapent. »

« Pose-les dans dix minutes. »

Le patrouilleur se rapprochait, silhouette grise qui émergeait de l'horizon en accélérant. Elias sortit des jumelles, régla la focale. Coque sombre, profil bas, pas de marque visible. Pas de pavillon. Mais un équipement radar et une proue renforcée qui trahissaient un usage militaire. Meridian Deep ne lésinait pas sur les moyens.

Tu veux le navire, hein ? pensa-t-il. Ou ce qu'il contient.

Une voix monta de l'écran radio, enfin, hachée par les parasites. « Meridian, — grésillement —, ordre d'interrompre le remorquage. Vous naviguez dans des eaux — grésillement — restriction de pêche. Obéissez ou nous — coupure —. »

Elias saisit le micro, son pouce hésitant au-dessus du bouton. Il pouvait répondre, négocier, gagner du temps. Mais une voix au fond de lui, celle qui avait survécu à l'Aurora, lui dit que les hommes qui abordent sans signal n'écoutent plus les mots.

« Pavek, coupe la communication. On ne les entend pas. »

« Capitaine, c'est de la provocation— »

« C'est un ordre. »

À mille mètres, le patrouilleur dévia brutalement de sa trajectoire, s'allongeant sur tribord. Trop rapide pour une manœuvre d'évitement. Trop précise pour un simple transfert de cap. Elias vit le tube à l'avant pivoter, un bref jet de vapeur, et quelque chose siffla dans l'air.

L'impact secoua le pont arrière. Un câble d'acier se tendit dans un hurlement de métal, tirant le Meridian par l'arrière, brisant leur élan. Le treuil gémit sous la tension.

« Ils nous accrochent ! » cria Pavek. « Câble de grappin à l'arrière ! »

Elias bondit hors de la passerelle, dévala l'escalier métallique deux marches à la fois. Sur le pont, l'équipage se figea. Lena—non, la mécanicienne, Sanna—tenait un fusil de chasse, le canon tremblant légèrement.

« Capitaine ? »

« Coupe-le. »

Elle épaula, visa le câble sous tension, et tira. La détonation roula sur l'eau plate. Le câble frémit, mais tint bon. Un second coup, puis un troisième. Éraflements, étincelles, et enfin, un craquement sec comme un os qui casse. Le câble fouetta l'air, retomba dans la mer avec un plouf sourd.

Le Meridian trembla, libéré, son hélice mordant l'eau à nouveau. Mais le patrouilleur avait gagné deux cents mètres de terrain. Un homme sur son pont avant, une arme longue dans les mains, prit position.

« Ils vont nous tirer dessus », murmura Sanna.

Elias ne répondit pas. Il regarda la brume, plus proche maintenant, ses premières volutes grises effleurant les vagues. Encore un mille. Peut-être moins.

« Tous à l'abri ! » hurla-t-il. « Pavek, zigzague ! »

Le Meridian heurta une lame plus forte, gîta sur bâbord, et un projectile traça un sillon dans l'eau à trente mètres de leur flanc. Le patrouilleur tira à nouveau—un impact sourd dans la coque arrière, un bruit de métal déchiré. Elias serra les poings.

Ils ne cherchent pas à couler le navire. Ils cherchent à le ralentir. Ils veulent l'aborder.

« Ils vont nous rattraper, capitaine », dit Sanna, la voix brisée.

« Attends. »

La proue du patrouilleur fendait l'eau, taillée pour la vitesse, laissant un sillage blanc qui semblait presque lumineux dans l'obscurité croissante. La brume se refermait autour du Meridian comme une main, avalant leurs contours dans ses volutes épaisses.

Elias compta. Dix secondes. Cinq. Un dernier impact sonna contre la poupe, un bruit mat, puis le patrouilleur fut happé par le voile blanc, ses lumières se brouillant, devenant floues, pâles.

Le radar grésilla. Le contact disparut.

Le silence retomba sur le Meridian, troublé seulement par les moteurs qui gémissaient sous l'effort et l'eau qui chantait le long de la coque. Elias expira longuement. Il se tourna vers Sanna, dont le visage luisait de sueur et de poudre.

« Dommages ? »

« Coque percée à l'arrière, au-dessus de la ligne de flottaison. Le carburant, le réservoir principal… »

Un nouveau cri, celui de Pavek, tomba de la passerelle : « Capitaine ! Le câble de remorquage est toujours accroché à l'Artemis. Mais les capteurs montrent quelque chose… derrière eux. Quelque chose sous le patrouilleur. »

Elias remonta les escaliers quatre à quatre. Sur l'écran, le contact du patrouilleur était revenu, faible, tremblotant au cœur du brouillard. Et juste au-dessous, un autre contact. Plus grand. Beaucoup plus grand. Immobile.

Le chronomètre dans sa poche était brûlant, sa trotteuse tournant à l'envers, comme prise de folie.

« Pavek, capte la voie… » commença Elias, mais il s'arrêta. Le contact sous le patrouilleur ne bougeait pas. Attendre. Étudier. Exactement comme la mer l'avait étudié, lui, depuis des heures.

Le patrouilleur disparut soudain du radar, sans signal de détresse, sans bruit.

Le Meridian ne fit plus qu'un avec la brume, flottant dans un blanc total, seul avec la mer qui retenait son souffle et quelque chose qui venait de prouver qu'il pouvait effacer un navire de guerre de mille tonnes en une seule minute.

Elias regarda l'écran vide. Vers le fond, murmura-t-il. C'est là qu'ils veulent qu'on aille. Tous.