Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 11: The Deep Strain
Le brouillard s’accrochait aux mâts comme une peau malade. Dans la cabine exiguë du Meridian, Aiko avait posé l’ordinateur portable volé sur la table à cartes, ses doigts dansant sur le clavier avec une précision rageuse. Elias se tenait derrière elle, torse nu, une compresse sanglante plaquée contre l’entaille que le câble de remorquage avait laissée sur son épaule.
« Trois couches de chiffrement », murmura Aiko sans lever les yeux. « Lena n’était pas une scientifique naïve. Elle savait que quelqu’un lirait ça un jour. »
Elias s’accroupit près d’elle. « Et toi, t’es une pirate de plus sur cette mer, ou quoi ? »
« Docteure en cryptographie numérique, Tokyo, deux brevets. Puis j’ai compris que je préférais la mer libre aux bureaux verrouillés. » Elle fit défiler une liste de fichiers qui s’alignaient soudain à l’écran, les noms s’affichant en caractères verts sur fond noir : EXP_071, EXP_084, EXP_112, SUJET_7.
« On y est », souffla Aiko.
Elle cliqua sur SUJET_7. Une fenêtre s’ouvrit, chargée de rapports horodatés, de photos satellites, de diagrammes anatomiques. Les images montraient une créature marine — une masse de tentacules et de crocs, les yeux phosphorescents comme des lanternes noyées. L’annotation en pied de page était signée *Dr Lena Hart, supervision S.T.*
Elias sentit son estomac se serrer. « C’est quoi, ce truc ? »
Aiko tourna l’écran vers lui. « Lis toi-même. »
Il lut à voix haute, lentement, en français, traduisant presque mot à mot. « Projet Meridian : modification génétique d’organismes bioluminescents profonds pour créer une arme de dissuasion océanique… Reproduction contrôlée par signaux acoustiques codés… Sujet 7, échappé du confinement primaire, niveau de menace : rouge. »
Il s’arrêta, le doigt posé sur l’écran. « Une arme. Ils fabriquaient une arme vivante. »
Aiko hocha la tête. « Et le Sujet 7 a brisé son plafond de verre. » Elle fit défiler plus bas, jusqu’à un enregistrement audio daté de quarante jours plus tôt. « C’est la voix de Lena. Dernier jour de log. »
Elle pressa lecture. La voix de la femme était calme, mais une tension la traversait, comme une corde de piano sur le point de céder.
« Jour quarante-trois. Le Sujet 7 a démontré une capacité d’apprentissage imprévue. Il ne se contente plus de suivre les signaux, il les comprend. Il a désactivé le système de contrôle ce matin —, coupé les chaînes, ouvert les vannes de son propre bassin. S.T. veut le détruire. Je refuse. Cette créature n’est pas agressive par nature. Elle est paniquée. Elle cherche une issue. »
Un silence sur la bande, puis la respiration de Lena, plus rapide.
« Il a répondu à mon signal, ce soir. Trois coups, trois coups, trois coups. Un code que je lui ai appris pour les changements de bassin. Il est intelligent, Elias. Je veux dire, vraiment intelligent. Et elle —, je crois qu’elle cherche quelque chose. Pas un refuge. Une direction. Quelque chose dans l’eau… quelque chose qui l’appelle. »
La bande s’arrêta net.
Elias resta figé. Le mot *elle* résonnait dans la pièce, au moins aussi fort que le *trois coups* qui martelait sa mémoire.
« Elle », répéta-t-il lentement. « Le Sujet 7 est une femelle. Et elle cherchait une direction. »
Aiko referma le dossier avec un clic sec. « Quelque chose qui l’appelle. Tout ce après quoi elle tremble… » Elle leva les yeux vers lui, et leurs regards se croisèrent dans un éclat de compréhension froide. « Les serres sur l’Artemis, les serres sur ton Aurora, les attaques contrôlées, la destruction du patrouilleur. Ce n’est pas un monstre en liberté. C’est une créature qui suit un chemin de retour. »
« Vers quoi ? » demanda Elias.
« Vers ce qui l’a créée. Ou vers ce qui la détruira. »
Elias s’approcha de la fenêtre, le front contre la vitre légèrement embuée. Dehors, le brouillard s’épaississait à n’en plus finir, absorbant les couleurs, le son, le temps lui-même. Il pensa à la pointe de son chronomètre qui tremblait, à Aiko qui connaissait les griffures de son Aurora sans qu’il ait jamais parlé de la nuit de cette perte, à cette voix de femme sur une bande magique qui portait à la fois la vie et la damnation.
« Lena Hart a perdu le contrôle, dit-il lentement. S.T. voulait la faire taire. Et le Sujet 7 a massacré le patrouilleur en moins de trente secondes. »
Aiko se leva, s’étira, les vertèbres craquant. « Ce n’est pas juste une fuite d’un labo, Elias. C’est pas juste un essai raté. » Elle poussa vers lui une page de rapport couverte de notes manuscrites. « S.T. a utilisé Lena. Il a utilisé la créature. Et quand elle lui a échappé, il a voulu la couler avec le navire sur lequel elle était — le navire qu’on remorque depuis six jours. »
« Le laboratoire était à bord de l’Artemis. »
« En partie. Les installations principales sont ailleurs. Lena a laissé des coordonnées sur son drive — des formes de balisage submergées. » Aiko rencontra ses yeux. « Le Sujet 7 ne suit pas ton navire. Elle suit les coordonnées. Et elle garde le chemin propre. »
Un silence. Puis un bruit sourd, très bas, contre la coque du Meridian. Une fois. Deux fois. Un raclement lent, presque interrogatif, qui se déplaça le long de la quille comme un doigt le long d’une épine dorsale.
Elias attrapa son manteau et se tourna vers la porte, mais Aiko l’arrêta d’un geste.
« Attends. »
Elle ouvrit son drive, poussa la vidéo à plein écran. Une image granuleuse, filmée depuis le pont d’un navire de recherche, de nuit, des projecteurs percent une eau noire. Et sous la surface, une ombre massive glisse — les tentacules se déployant comme des anémones de cauchemar, et entre eux, une partie centrale qui ne ressemblait à rien de connu, un assemblage de chitine et de chair marquée de cicatrices symétriques.
Elias regarda la créature, puis les griffures sur la plaque de blindage de l’Artemis qu’il serrait dans sa main, tordues et profondes comme des lames de charrue.
« Ça correspond », murmura-t-il. « Les serres. Les coups. Même la taille. »
Aiko coupa la vidéo. « Si c’est bien elle, alors ce n’est pas un accident qu’on l’ait trouvée. Elle veut qu’on l’aide à rentrer. »
« Nous aider ? » Elias eut un rire sec, sans joie. « Elle a détruit un vaisseau de guerre, Aiko. Elle a tué des hommes. »
« Elle a tué des hommes de Meridian Deep », corrigea Aiko, la voix calme comme l’eau morte du brouillard. « Des hommes qui venaient nous couler, toi et moi. »
Le chronomètre d’Elias vibra à sa ceinture, un tic nerveux, insistant. Il consulta l’écran : le chiffre 3, trois fois, puis le signal se coupa d’un coup. Un message bref, presque conventionnel, comme un adieu poli.
Dehors, le faible rayon d’un projecteur avant perça le brouillard. La coque émit un gémissement métallique sous une pression qu’aucune vague ne justifiait. Puis le silence revint, épais et pesant, et Elias comprit — non parce qu’il avait des preuves, mais parce que son corps entier le savait — que la créature n’avait pas seulement étudié son navire.
Elle avait écouté ses codes. Elle avait répondu. Et elle attendait désormais une réponse de leur part.
« Prépare le moteur », dit-il à Aiko. « On ne remorque plus l’Artemis. On la suit. »
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