Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 9: The Scientist's Note
La proue de l’Argo fendait une houle grise et lourde, le ciel bas pesant sur l’horizon comme un couvercle. Elias Vance tenait la barre d’une main, l’autre crispée sur la tasse de café froid que Dubois lui avait laissée avant de descendre aux machines. Le câble de remorquage tendu derrière eux vibrait dans un gémissement sourd et continu, mais cette vibration-là était juste celle de la corde, pas l’autre. Pas le cognement codé.
Il avait besoin de savoir. Il avait besoin de voir.
« Aiko, je descends sur l’Artemis. »
Elle leva les yeux de son écran radar, les sourcils froncés. Mèche noire tombant sur la tempe, elle le dévisagea comme on lit une carte à moitié effacée.
« Seul ? Encore ? »
« Il y a une écoutille d’accès côté tribord, à hauteur du pont B. Je veux voir ce qui traîne dans la salle de contrôle. »
« Tu m’as dit que tu voulais juste la remorquer, Elias. Pas fouiller. » Sa voix portait l’avertissement d’une lame qu’on sort à moitié de son fourreau. « Tu as dix minutes avant que je rappelle l’équipage. Dix minutes, et si tu mens encore, je pars. »
Il hocha la tête. Dix minutes, ça suffirait. Peut-être.
Le saut de l’Argo à l’Artemis était un exercice de funambule. Un vent de travers faisait tanguer les deux coques, et il dut s’y prendre à deux fois pour accrocher sa ligne au bastingage rouillé. Le pont de la cargaison était vide, mais l’air y sentait le sel et le soufre mêlés, une odeur qu’il connaissait de trop. Celle du ventre des choses enterrées.
Il descendit par l’écoutille latérale, torche allumée. Le métal des cloisons suintait une humidité grasse. Ses bottes frappaient les pas de la coursive au rythme régulier qu’il imposait. Le calme était pire que le bruit.
La salle de contrôle de l’Artemis était un capharnaüm bureaucratique : moniteurs morts, papiers éparpillés par une main pressée, et sur la console centrale, un carnet de laboratoire à couverture plastique. Il l’ouvrit.
Les pages étaient couvertes d’une écriture fine, pointue, féminine sans être hésitante. Des notes de biologie marine, des dates, des relevés d’ADN fragmentés, puis un passage récurrent : « Les spécimens ne réagissent pas aux stimuli normaux. Le 3-3 persiste. Nous en avons perdu un après quarante-huit heures de confinement. Pourtant, la paroi était intacte. »
Le sang d’Elias se glaça en lisant la signature en bas de la page : Dr Lena Hart. Il connaissait son nom. Deux ans plus tôt, l’affaire avait fait la une des journaux maritimes : une biologiste brillante, disparue en mer avec une mission de recherche subventionnée par une firme privée. Meridian Deep. Le nom s’allumait dans sa tête avec l’éclat rouge d’une sirène.
Il fouilla la console, poussa des dossiers. Sous une pile de rapports, au fond d’un tiroir fermé par un code qu’il força en quatre essais, il trouva un disque dur externe, enveloppé dans un scotch fragile, puis une petite boîte en velours. À l’intérieur, une alliance. Gravé à l’intérieur : « L.H. & S.T. »
Un nom sur le disque, un nom sur la bague, et aucune trace de l’homme, seulement cette initiale : S.T. Son cœur cogna contre ses côtes. Il savait ce que ça voulait dire. Elle était venue ici, avec son mari peut-être, et Meridian l’avait embarquée dans ce cauchemar. Elle était soit morte, soit pire.
Le chronomètre accroché à son cou vibra.
Elias ne baissa pas les yeux, mais la sensation grimpa le long de sa gorge comme un insecte. La trotteuse inversait son cours, frénétique, comme si elle essayait de remonter le temps. Il claqua la paume dessus. Le métal était brûlant. Sous lui, la coque de l’Artemis émit un grattement doux, glissant, insistant, comme une main qui cherchait une prise le long des tôles.
Pas un marteau. Une main.
Il se dirigea vers l’écoute, le disque serré contre son torse, l’alliance dans la poche de son manteau. Il fallait qu’il parle à Aiko. Il fallait qu’elle voie ce que c’était, ce n’était plus une question de cargaison. C’était une question d’une femme que personne n’avait cherchée.
Dehors, le ciel avait viré au gris sale. Une brume naissait à l’est, poussée par le vent. Le remorqueur était là, fidèle à son câble, mais quelque chose avait changé dans l’eau. Autour de l’Argo, des taches livides de bioluminescence s’étiraient en traînées concentriques, comme un dessin que l’on fait dans le sable pour appeler quelqu’un.
Quelqu’un ou quelqu’une.
Aiko l’attendait sur le pont, les bras croisés. « T’as trouvé quoi ? »
Il ne mentit pas. Il ne pouvait plus. « Le nom de la scientifique qui a travaillé sur cette cargaison. J’ai son disque dur, sa bague de mariage. Elle a disparu il y a deux ans, avec un homme qui portait les initiales S.T. »
Le visage d’Aiko se ferma. « Et tu veux la trouver ? »
« Je veux savoir ce qui est arrivé à cette femme. » Il leva les yeux vers la cheminée du remorqueur, puis vers la mer. « Parce que je crois que ce qui est dans cette eau-là, c’est ce qui lui est arrivé. »
Le chronomètre continua de vibrer contre sa poitrine, de plus en plus chaud, comme s’il répondait à un appel venu d’en dessous — un appel régulier. Trois coups. Trois coups.
L’alliance pesait lourde dans sa poche, plus lourde que le métal, plus lourde qu’un secret. Et pour la première fois depuis qu’il avait posé les yeux sur la coque griffée de l’Artemis, il sut qu’il ne lâcherait pas avant d’avoir trouvé la vérité.
Il rentra dans la salle des machines du remorqueur, ouvrit le disque dur, et lut le premier fichier sans mot de passe. Un journal, en quelque sorte, daté de dix-neuf mois avant sa mort. À mesure qu’il lisait, la mâchoire se serrait.
« Dr Lena Hart — protocole 4. Nous avons introduit le sujet en chambre hermétique. Il émet le même signal que le grand. Si nous gardons le confinement, nous pouvons contrôler la croissance. Mais elle se souvient. Elle se souvient de la surface. »
Au-dessus, sur le pont, une voix. Dubois. « Capitaine ! Radar ! Un contact — un patrouilleur, à vitesse de croisière, venant droit sur nous. Il n’a pas répondu à notre appel. Il ne transmet rien. »
Elias se leva d’un bond, le disque toujours dans la main. Le secret de Lena menait quelque part, mais il allait devoir d’abord survivre à la route qui y menait.