Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 13: Damage Control
L’eau montait. Pas vite, mais assez pour qu’Elias sente le froid lui mordre les chevilles quand il s’agenouilla dans l’inondation du compartiment arrière. La coque du *Meridian* avait été ouverte comme une boîte de conserve, et l’Atlantique Nord s’engouffrait dans la plaie avec une patience obstinée.
— Là ! Par ici ! cria-t-il.
Malik et Bran arrivaient déjà, pliés sous le poids des plaques d’acier et du mastic époxy. Elias leur indiqua la déchirure, large d’un mètre, aux bords retournés vers l’intérieur comme des pétales de fer. La créature n’avait pas frappé au hasard. Elle avait visé la ligne de flottaison, juste derrière la salle des machines.
Pourtant, il n’y avait pas de colère dans ce geste. Pas de rage. Juste une précision chirurgicale qui ressemblait étrangement à une mise en garde.
— Tu tiens la plaque, je soude, ordonna Elias en sortant le chalumeau de sa ceinture.
Le métal crépita, rougeoya, éclaboussa des étincelles dans la pénombre. Malik grogna sous l’effort, les veines de son cou saillantes tandis qu’il maintenait l’acier contre la coque. L’eau continuait de gicler autour de leurs bottes, mais goutte à goutte, la pression diminuait.
Le silence qui suivit fut presque assourdissant. Plus de turbine, plus de vrombissement. Le moteur du *Meridian*, déchiqueté, ne tournerait plus. Elias s’assit sur un caisson, retira ses gants trempés, et regarda ses hommes. Malik, la mâchoire serrée, le front en sueur malgré le froid. Bran, pâle, les mains tremblantes, encore sous le choc de la nuit.
— On est immobilisés, dit Bran d’une voix blanche.
Elias hocha la tête. Pas besoin de nier l’évidence. Ils étaient morts sur l’eau, à la merci de la créature — ou de ce qui déciderait de croiser leur route.
— Mais on flotte, reprit-il. Ils ont réparé la boîte étanche. Le reste… on verra à la lumière du jour.
La lumière du jour mit quatre heures à arriver. Elias passa ces heures entre le pont et la cale, à faire taire les questions, à distribuer les tâches. Il avait ordonné qu’on boucle le corps d’Okafor, qu’on range la hache ensanglantée loin du regard. Le matin, quand il monta sur le pont, une brume laiteuse enveloppait toujours le *Meridian*, le coupant du monde comme un linceul.
Aiko était assise près du bastingage, les jambes croisées, l’ordinateur de Lena Hart ouvert sur ses cuisses. Ses yeux cernés disaient qu’elle n’avait pas dormi.
— Les coordonnées sont là, dit-elle sans lever la tête. Dans le fichier journaux de Lena. Elle trace une route, avec des étapes. Des stations de recherche abandonnées, des bouées météo, des épaves.
— Et la plus proche ?
Aiko tourna l’écran vers lui. Une carte bleu sombre, un point vert au nord-est.
— Station de recherche Heimdal. Petite. Islandaise. À environ quatorze kilomètres par bâbord. Elle est sur le passage de la créature.
Elias se força à garder un visage impassible. Quatorze kilomètres, sans moteur, sans radio longue portée. Mais un canot de sauvetage avec une voile, et deux bons rameurs, ça se traversait.
— On n’y va pas, dit-il.
— Capitaine…
— Ces gens, on ne les connaît pas. On ne sait pas à qui ils appartiennent. Meridian Deep a des antennes partout, et si je pose le pied sur une de leurs plates-formes pour demander du secours, on se retrouve disséqués comme la mutante dans la cale de l’*Artemis*.
Aiko secoua la tête.
— On est à quatorze kilomètres d’un point où il y a des gens, du carburant, peut-être une radio. La nuit dernière, la créature a détruit notre hélice, pas nos bras. On peut encore bouger si on décide de le faire.
Elias resta silencieux un long moment. Il regarda les deux hommes qui s’affairaient à vérifier les filières, les voiles de rechange dans la soute. La houle, faible, berçait le navire, les coques battant doucement contre l’eau. La brume, immobile, ne se dissipait pas.
— Le problème, dit-il enfin, ce n’est pas de rejoindre la station. Ce qu’on a dans les cales, on connaît. Ce qu’on trouvera là-bas ?
Il s’arrêta, la gorge serrée par la fatigue et cette phrase de la créature, ces mots qui résonnaient encore dans sa tête, pas *ne t’approche pas de moi*. Pas *ne me suis pas*. Mais *ne t’approche pas d’elle*.
— On envoie un canot, dit-il. Deux hommes. Ils touchent terre, évaluent la situation, et reviennent avec du carburant. On ne bouge pas le *Meridian* tant qu’on ne sait pas à qui on a affaire.
Aiko se leva, refermant l’ordinateur contre sa poitrine.
— Je vais.
— Non. Tu restes.
— Capitaine, je suis la seule capable de lire le fichier de Lena, de décoder les signaux de la créature. Si quelque chose arrive pendant que tu es parti…
— Justement. Si quelque chose arrive, il faut que quelqu’un puisse comprendre ce que la mer essaie de nous dire. Et regarde-toi. Tu tombes de fatigue. Sur l’eau, entre ici et Heimdal, tu ne serviras à rien. Tu t’endormiras sur les rames et on te repêchera en aval.
Elle le fixa, lèvres pincées, mais ne protesta pas. Elias se tourna vers Bran, qui s’était approché, un rouleau de ficelle à la main.
— Toi et Malik, vous m’accompagnez. Aiko reste responsable du navire. Immobiles tant qu’on ne revient pas.
— Et la créature ? demanda Bran. Et la mutante ? S’ils viennent pendant que t’es pas là ?
Elias n’avait pas de réponse à ça. Il laissa le silence prendre le poids de la question, puis dit simplement :
— Elle a eu sa chance de nous tuer. Elle ne l’a pas fait.
Il ne savait pas si c’était vrai. Mais c’est ce qu’ils avaient besoin d’entendre.
Ils mirent le canot à l’eau une heure plus tard. La brume s’était levée, découvrant un ciel gris et une mer d’huile, lisse comme une plaque de zinc. Elias, debout dans le canot, les jambes écartées pour l’équilibre, tourna une dernière fois la tête vers le *Meridian*. La silhouette se découpait, basse et mutilée, ses glaces éteintes, son flanc bandé d’acier brut. Sur le pont, Aiko le regardait partir, silhouette immobile au milieu du chaos figé.
— Rentre, dit Malik à mi-voix, un sourire triste au coin des lèvres. Va pas la regarder tout le trajet.
Elias s’assit, saisit la barre, et poussa un soupir qui sentait le sel.
— On y va.
Ce quatorze kilomètres se fit en quatre heures et demie de rame, entrecoupées de la voile quand un souffle de vent se montrait. La côte islandaise apparut comme un trait sombre à l’horizon, rocheuse et nue, sans un arbre pour en adoucir la solitude. La station Heimdal s’accrochait à une falaise basse, faite de trois bâtiments préfabriqués, d’un mât radio et d’une antenne parabolique qui paraissait neuve. Trop neuve.
Malik fit remarquer le ponton. Une jetée découpée dans la roche, des bollards en inox, un réservoir de carburant visiblement récent. La station semblait habitée par une propreté presque stérile qui jurait avec le paysage sauvage.
— Une station de recherche islandaise standard mettra une larme de temps à obtenir un financement pour ce genre d’équipement, murmura Bran.
Elias acquiesça. Il avait passé sa vie sur ces côtes, à traiter avec des dizaines de petits postes avancés. Ce niveau de précision, ce genre de matériel clinique, portait une signature qu’il connaissait bien : celle d’un budget corporatif déguisé.
— On garde les plans d’eau, dit-il. On laisse le canot amarré au large, et on marche.
Il sauta dans l’eau peu profonde, l’eau glacée lui mordant les cuisses, et tira le canot sur la plage de galets. La porte principale de la station s’ouvrit avant qu’ils n’atteignent les vingt mètres. Un homme en sortit, grand, les cheveux gris, vêtu d’une veste de travail impeccable, un badge à la ceinture.
— Dr Elias Vance ? appela-t-il.
Elias marqua un temps, la main sur la hanche, près du couteau.
— Qui demandez-vous ?
— Je suis le Dr Hauk, responsable de la station Heimdal. Votre nom est sur la liste des convois qui entrent dans la zone.
Elias sentit le sang se glacer. La liste des convois ? Il n’avait aucun lien officiel avec cette région, en dehors d’un permis de sauvetage. Et ce permis n’était pas déclaré à une station de recherche ordinaire.
— On a eu une avarie moteur, dit-il, avançant lentement, les mains ouvertes. On cherche du carburant, une radio, et votre liste de convois, elle nous dit quoi exactement ?
Hauk haussa les épaules, un geste apaisant apparemment naturel.
— Meridian Deep a un accord de partage des données avec toutes les stations biomarines de la région. Vous naviguiez dans notre périmètre. Le système a enregistré votre transpondeur cette nuit. Simple affaire informatique.
La tête d’Elias fonctionnait à plein régime. Le Dr Hauk — s’il s’appelait bien ainsi — savait qu’ils étaient là avant qu’ils n’aient frappé à la porte. Cela voulait dire que le *Meridian*, même mort, ne l’était pas assez pour échapper aux radars de Meridian. Et cela voulait dire, d’une manière plus inquiétante encore, que la question qu’il n’avait pas posée était déjà dans toutes les têtes.
Pourquoi une créature qui nettoyait les navires de Meridian, qui les détruisait un par un, avait-elle laissé la station Heimdal intacte ?
Hauk les invita à entrer, contre les consignes de sécurité, pour prendre du café et examiner la possibilité d’un bidon de carburant. Elias passa la porte, les yeux balayant l’intérieur. Le laboratoire principal était visible depuis l’entrée : une salle blanche à double paroi, des hottes aspirantes, des tables de dissection. Rien de choquant en soi. Mais juste à côté de la paillasse centrale, au fond du laboratoire, se trouvait une cuve.
Pas une cuve de stockage longue durée. Une cuve de confinement. Cylindrique, d’environ deux mètres de large, dotée d’une fenêtre ovale de surveillance, percée de ports d’échantillonnage. Et à l’intérieur — même à cette distance, même à travers le verre teinté, il pouvait voir un mouvement. Une masse sombre, hésitante, qui glissait le long de la paroi.
Le Dr Hauk suivit son regard. Pendant un court moment, son visage resta ouvert, puis se referma, comme une porte qu’on claque.
— Spécimen de zooplancton élevé pour les études océanographiques, dit-il. Sujets en captivité. Routine.
Elias hocha la tête. Il nota qu’il y avait une carte magnétique sur le comptoir, à côté d’une tasse vide, avec un code tamponné au dos. Il la glissa dans sa poche sans détourner le regard. Deux heures plus tard, il marchait sur la plage avec Malik et Bran, traînant un bidon de carburant de cent cinquante litres et, dans un sac étanche, un transpondeur de la taille d’une pièce de monnaie qu’il avait chipé dans le laboratoire de l’électronique.
— Alors ? demanda Malik quand ils hissèrent le bidon dans le canot.
Elias regarda la station, dont les lumières froides perçaient la grisaille de l’après-midi. La cuve, les regards trop aiguisés de Hauk, la facilité avec laquelle ils avaient obtenu de l’aide. Dans son expérience, la gentillesse n’arrivait jamais sans frais cachés.
— On retourne au Mérédien. On répare. Et quand on saura quelle direction prendre, on aura au moins la réponse.
Il s’assit à la barre, tendit la main vers la voile.
— À présent, on rentre.
La brume commençait à retomber sur la mer, effaçant peu à peu la silhouette sombre de la côte. Derrière lui, le *Meridian* attendait, silencieux, et quelque part dans les profondeurs, la créature savait qu’ils avaient franchi la limite d’« elle ». Elias n’avait pas de preuve formelle. Juste un frisson qui lui descendait le long de la colonne.
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