Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 14: The Station
La barque tangua contre la coque rouillée de la jetée, et Elias leva les yeux vers la station. Elle se dressait contre le ciel gris, bloc de béton et d'acier aux fenêtres étroites, hérissée d'antennes et de capteurs météo. Une odeur de gasoil et d'algues en décomposition flottait dans l'air salin.
— On dirait un bunker, murmura Malik en sautant à terre, le sac de toile sur l'épaule.
— Les stations islandaises sont faites pour tenir l'hiver, répondit Elias. Pas pour se cacher.
Mais quelque chose clochait. La jetée était trop neuve, les amarres en fibre synthétique impeccablement tressées. Et le petit hangar à bateaux, peint en rouge vif, portait une porte blindée digne d'un coffre de banque.
Bran resta dans la barque, une main sur l'aviron.
— Je préfère garder un œil sur le rafiot. Si quelqu'un arrive par la mer, je vous siffle.
Elias hocha la tête et s'engagea sur le chemin de gravier avec Malik. La porte principale de la station s'ouvrit avant qu'ils n'atteignent le seuil. Un homme se tenait sur le pas, trapu, la cinquantaine, des lunettes à monture épaisse remontées sur un crâne rasé. Il portait une combinaison de travail bleue, propre, sans aucun logo.
— Capitaine Vance, dit-il d'une voix étonnamment posée. Nous vous attendions.
Elias s'arrêta, Malik juste derrière lui.
— Vous avez un avantage sur moi, répondit-il.
— Dr Henrik Hauk. Je dirige cette station. — Il tendit une main qu'Elias serra brièvement. — Nous avons capté votre appel de détresse sur les fréquences marines. La plupart des navires ne passent plus par ici, ajouta-t-il, presque comme une excuse.
— Pourtant vous étiez prêts à nous recevoir.
Hauk sourit, un pli étroit aux lèvres.
— Les radars ne dorment jamais, capitaine. Entrez. Nous parlerons de votre problème.
L'intérieur de la station était clinique. Couloirs blancs, sol en PVC gris, plafonds lumineux diffus. Des écrans muraux affichaient des données météo, des cartes bathymétriques, des graphiques de température de l'eau. Rien qui ressemblât à un poste de recherche halieutique classique. Aucune photo de poissons, aucune prise, aucun calendrier de pêche. Seulement des équipements propres et silencieux qui bourdonnaient comme des ruches.
Le bureau de Hauk était petit, encombré d'un ordinateur et de tasses à café vides. Il leur fit signe de s'asseoir, mais Elias resta debout. Malik posa le sac de toile près de la porte.
— Vous avez des problèmes de propulsion et de coque, dit Hauk en croisant les mains. Nous avons peu de carburant, mais suffisamment pour vous permettre de continuer.
— Vous êtes bien informé pour un homme qui ne nous a jamais vus.
Hauk haussa les épaules.
— Le message radio était clair. Vous avez mentionné des dommages structurels. La plupart des navires qui s'aventurent dans ces eaux finissent par demander de l'aide. Ce n'est pas une coïncidence, seulement une statistique.
Elias ne releva pas. Il sortit la liste de pièces que Malik avait rédigée pour le moteur et la pompe de cale.
— Nous avons besoin de ça. Vous pouvez nous dépanner ?
Hauk jeta un œil à la liste, l'air sérieux. Un silence. Puis il hocha la tête.
— La plupart de ces pièces sont en stock. Il y a un petit atelier à l'arrière. Je vous montrerai. Mais d'abord, acceptez-vous un café ? Vous semblez fatigué.
C'était une invitation qu'Elias n'était pas disposé à refuser. Il voulait du temps, un accès à l'intérieur de la station. Il prit le café, noir, brûlant, et but une gorgée. Rien d'anormal. Une simple amertume de machine.
Hauk les conduisit vers l'atelier, mais le chemin les fit passer par un couloir perpendiculaire, ouvert sur un laboratoire vitré. Elias ralentit, juste assez pour voir à l'intérieur. Des paillasses métalliques, des microscopes, des rangées d'éprouvettes. Et au centre de la pièce, dans une cuve en acier inoxydable haute de deux mètres, un hublot circulaire laissait entrevoir un liquide sombre. Quelque chose bougeait dans cette masse trouble, une forme sombre et ondulante qui se déplaçait lentement, comme une aile sous l'eau.
Il s'arrêta net, Malik le heurta presque.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Elias, en montrant la cuve.
Hauk s'arrêta, se tourna. Une fraction de seconde, son visage perdit son affabilité.
— Un spécimen de faune abyssale. Nous étudions les adaptations aux pressions extrêmes.
— « Nous » ? demanda Elias, le regard fixé sur la cuve. Je croyais que cette station était un avant-poste météo.
— Nous avons plusieurs mandats, répondit Hauk, la voix un ton plus sec. La recherche océanographique complète les relevés météo. Rien de plus sophistiqué que ce que vous verriez dans n'importe quel institut marin.
Elias n'insista pas. Il laissa l'image s'imprégner : la cuve, le liquide, la forme en mouvement. Et dans sa tête, la voix de Subject 7 résonna de nouveau, lointaine : *Ne t'approche pas d'elle.*
Hauk reprit la marche, un peu plus vite. Elias glissa la main dans sa poche, sortit une carte clé qu'il avait eue du poste de contrôle en passant — il l'avait volée quand Hauk avait montré son dos pour ouvrir une porte sécurisée. Il la glissa discrètement dans sa ceinture, sous son blouson, pendant que Malik engageait la conversation avec Hauk sur les spécifications des pièces.
L'atelier était un hangar propre, équipé d'outils professionnels. Hauk leur remit un carton rempli de filtres, de joints et d'une hélice de secours.
— Vous trouverez tout ce qu'il faut, dit Hauk. Vous pourrez réparer votre coque avec du mastic en résine, nous avons ce qu'il faut.
Elias hocha la tête, signa un reçu, puis, au moment de partir, il feignit de laisser tomber un outil. Se penchant pour le ramasser, il laissa une puce de localisation à peine plus grosse qu'une pièce de monnaie sous le châssis d'une Jeep noire garée près de l'atelier — un véhicule civil, mais dont les pneus crantés et la plaque d'immatriculation sans lettrage trahissaient une flotte privée.
Sur le chemin du retour vers la barque, Malik lui jeta un regard en coin.
— Tu crois qu'il est lié à Meridian Deep ?
— Il ment. Le labo est trop propre, les équipements trop récents. Et cette cuve, Malik. Tu as vu cette cuve ?
— J'ai vu de l'eau et de l'acier.
— Et une chose qui bougeait dedans. Une forme vivante, plus grande qu'un homme.
Malik ne répondit pas. Le clapotis des vagues contre la jetée remplit le silence.
Bran les accueillit, l'aide chargée dans la barque. Tandis qu'ils ramaient vers la Meridian, Elias sortit la carte clé qu'il avait glissée dans sa ceinture. Une bande magnétique, un logo gravé au laser : un tourbillon stylisé, identique à celui qu'il avait vu sur l'épave de l'Artemis.
Le tourbillon de Meridian Deep.
Hauk l'avait sous-estimé. Mais Elias avait une preuve dans la main — et une puce qui indiquerait où leurs véhicules allaient, quoi qu'il advienne.
Il rangea la carte dans sa poche intérieure, près du chronomètre. Le vieil objet émit un léger bourdonnement contre sa poitrine, presque imperceptible, comme s'il réagissait à la proximité de la station. Elias fronça les sourcils. Le chronomètre n'avait jamais sonné, pas même pendant l'attaque de Subject 7.
Il le sortit, le regarda. Il lisait toujours la même heure. Et pourtant, son cadran vibrait d'une énergie sourde.
— On rentre, dit-il aux hommes. On répare le rafiot. Et ensuite, on suit ce qu'on a trouvé.
Malik leva un sourcil.
— Et si on trouve autre chose avant ?
Elias serra le poing sur le chronomètre.
— Alors on se demandera ce que Hauk cache vraiment.
La barque glissa sur les vagues. Derrière eux, la station se rétrécit, tache grise dans le brouillard. Sous la station, une lumière incandescente pulsa brièvement à l'intérieur du hublot de la cuve, puis s'éteignit.
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