Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 15: The Bug
La brume s’était levée sur le Heimdal quand Elias, Malik et Bran hissèrent les derniers barils de carburant dans la chaloupe. Les silhouettes de la station s’effaçaient derrière eux, mais Elias gardait les yeux rivés sur le petit écran du tracker posé contre ses genoux. Le signal clignotait, faible mais régulier, à une quinzaine de kilomètres au nord-est.
« Il bouge, dit Malik en s’accroupissant près de lui. Lentement. Cap constant. »
Elias hocha la tête. Le bug qu’il avait glissé sous le pare-chocs du véhicule de Heimdal émettait toujours. Le véhicule, lui, n’avait pas quitté la station à leur départ. Alors à quoi répondait cette fréquence ?
Bran s’assit à la barre, la mâchoire serrée. « On rentre au Meridian, ou on suit le signal ? »
Elias regarda l’horizon. Le ciel s’était couvert, et la mer roulait une houle grise. Il savait ce qu’ils devaient répondre : le Meridian avait besoin de réparations, pas d’une course-poursuite. Mais le signal bougeait, et quelque chose en lui, quelque chose de viscéral, lui disait que c’était une piste.
« On suit », dit-il.
Ils mirent le cap au nord-est. La visibilité tomba à quelques encablures, et le moteur de la chaloupe ronronnait sous leurs pieds, monotone. Elias sortit le chronomètre de sa poche, celui que Lena Hart lui avait confié dans un autre temps, une autre vie. Il ne savait pas pourquoi il l’avait pris, là, dans sa cabine, avant de quitter le navire. Juste une intuition. Il le tenait dans sa paume quand le signal s’amplifia.
Sous ses doigts, le métal vibra. Un bourdonnement faible, à peine perceptible, qui sembla épouser parfaitement la fréquence du tracker. Elias fronça les sourcils.
« Tu entends ça ? »
Malik tendit l’oreille. « Le moteur ? »
« Non. Ça. »
Il souleva le chronomètre. Le bourdonnement s’intensifia, une note grave, presque imperceptible dans le tumulte des vagues. Bran coupa le moteur, et la silence tomba.
Le bourdonnement était là. Clair. Continu. Comme un organe de verre qui aurait chanté dans la nuit.
« Il réagit au signal », murmura Malik.
Elias ne répondit pas. Il regarda le chronomètre, puis l’écran du tracker. Le point lumineux sur l’écran et le bourdonnement pulsait au même rythme. Le même cœur.
« Lena savait ce qu’elle faisait », dit Elias. « Elle m’a donné cet objet pour une raison. »
Il remit le chronomètre dans sa poche, remit le moteur en route, et poussa l’accélérateur.
À la tombée du soir, ils aperçurent le navire.
Un cargo de charge moyenne, peint en gris souris, portant le nom « Tempest » à la poupe. Pas de pavillon. Pas de lumières, en dehors d’une unique lampe de quart à la passerelle. Il dérivait lentement, presque immobile, au milieu d’une zone de calme étrange dans la mer remuante. Elias coupa le moteur, laissa la chaloupe approcher dans le silence.
« C’est un Meridian Deep ? » demanda Bran en scrutant les flancs du navire.
« Pas de logo, répondit Elias. Mais le signal est fort. Le bug est là, à bord. »
Il sortit la paire de jumelles de son sac. Le pont était désert. Aucune activité visible sur la passerelle. Un navire fantôme, mais propre, sans rouille apparente, comme s’il n’avait jamais affronté les tempêtes de cette mer.
« Personne à bord ? »
Elias balaya la ligne de flottaison. Il repéra une écoutille entrebâillée près de la proue, une lueur chaude qui s’en échappait, à peine visible dans la pénombre.
« Quelqu’un est là. Quelque part. »
Il se tourna vers ses hommes. « Malik, tu restes avec la chaloupe. Bran, tu m’accompagnes. On monte, on regarde, on en ressort avec ce qu’on peut. Dix minutes, pas plus. »
Malik serra la mâchoire. « Et si quelque chose va mal ? »
« Alors tu rentres au Meridian et tu dis à Aiko de nous attendre. »
Malik ne dit rien. Il s’accroupit, le fusil à portée de main, et les regarda partir.
Ils longèrent le flanc du Tempest avec des gaffes pour étouffer le bruit, s’arrimèrent à une échelle de coupée juste sous la ligne de pont. Bran monta le premier, souple, silencieux. Elias le suivit, le chronomètre dans sa poche, le bourdonnement toujours présent — plus fort maintenant, presque insistant, comme s’il les guidait lui aussi.
Le pont était vide. Le vent frais, salé, balayait des sections désertes de rouille et de tuyaux. Elias jeta un œil dans une coursive : des fluorescents tremblotants, une machine à café encore en train de mijoter. Un navire occupé, récemment. Pourtant il n’y avait personne.
Bran désigna une porte, au fond du couloir, marquée d’un panneau usé : « Zone Recherche — Accès Restreint ». Le bourdonnement, dans la poche d’Elias, se fit plus aigu. Il la poussa.
La salle était immense, une cale transformée en laboratoire improvisé : des générateurs, des cuves de verre alignées sur deux rangées, chacune alimentée par une trame de câbles et de tubulures. L’air était lourd, chargé d’iode et d’odeur métallique. Dans les cuves, des ombres se mouvaient lentes.
Elias s’approcha de la première. À l’intérieur, une créature nageait dans une eau glauque, phosphorescente. Un poisson, sans doute, plus tordu par la science que la nature — nageoires multiples, corps de baleineau juvénile, et des lueurs qui s’allumaient et s’éteignaient, lentes, régulières. Comme un battement de cœur.
Bran blêmit. « Doux Seigneur… »
Elias passa la main sur le verre. La créature réagit : elle vint coller son œil vitreux contre la paroi, comme si elle le reconnaissait. Elle savait qu’il était là. Elle attendait.
Il arriva au fond de la cale, où un bureau traînait, jonché de fichiers et d’un ordinateur portable allumé. Il ouvrit les dossiers : un rapport, daté de la veille. Et un nom, glissé dans une note de frais.
« Commandant Lena Hart. Réaffectation précipitée. Destination : le Vault. »
Elias relut le nom trois fois. Elle était vivante. Elle avait été quelque part, quelque part appelé le Vault, avant que les choses ne tournent mal.
Le chronomètre, dans sa poche, se mit à vibrer plus fort. Il le sortit. Il ne bourdonnait plus — il émettait un signal sonore, court, impérieux, comme si la machine elle-même tentait de répondre à la piste. De lui dire : ici. C’est ici. Il ajusta l’écran du traceur. Le point du bug suivait son propre chemin, mais une autre fréquence, plus faible, s’ouvrait dans le sud-est.
Le Vault. C’était ça. Sa destination. Celle vers laquelle Subject 7 courait depuis le début.
Un bruit. Derrière lui. Le grincement d’un talon sur le pont métallique.
Elias jeta un regard au-dessus de son épaule. Une silhouette, debout dans l’embrasure arrière de la cale, une arme au poing.
« Vous êtes bien entrés, capitaine », dit une voix, calme et féminine. « Mais vous avez posé le pied sur un navire interdit. »
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