Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 16: Intrusion
La nuit enveloppait le *Tempest* comme un linceul. Elias se tenait accroupi derrière un conteneur graisseux, le souffle court, la main crispée sur le chronomètre dans sa poche. Le navire de ravitaillement de Meridian Deep était amarré à un kilomètre du *Meridian*, ses feux de pont diffusant une lueur jaunâtre sur une mer d'encre. Il avait vu le signal du mouchard clignoter depuis la passerelle du remorqueur, et il avait pris une décision solitaire : s'introduire à bord avant que la nuit ne s'achève.
Le vent lui fouettait le visage, chargé d'iode et de quelque chose d'autre — une odeur fétide, presque organique, qui lui retournait l'estomac. Il avait laissé Malik et Bran derrière lui, avec pour consigne de garder le *Meridian* prêt à appareiller au moindre signe de trouble. Aiko l'avait regardé partir sans un mot, ses yeux sombres reflétant une inquiétude qu'elle ne formulait pas.
Il contourna la rampe d'accès principale, repérant une écoutille latérale à peine éclairée. Sa main glissa sur le métal froid. Verrouillée. Il sortit la carte magnétique volée au poste de Hauk — celle ornée du logo dentelé de Meridian Deep — et la passa dans le lecteur. Le verrou émit un clic sec, presque poli. La porte s'ouvrit sur un corridor étroit, baigné d'une lumière blafarde.
L'intérieur du *Tempest* était un labyrinthe de tuyauteries et de câbles. À chaque intersection, les marquages au sol indiquaient des secteurs codés : AR-MER, BIO-CONT, EXP-7. Le cœur d'Elias battait plus fort. Ce navire n'était pas un simple transporteur. C'était un abattoir flottant.
Il suivit le corridor jusqu'à une lourde porte blindée étiquetée BIO-CONT. La carte fonctionna de nouveau, et la porte s'ouvrit avec un sifflement hydraulique. La puanteur le frappa de plein fouet — urine, chairs en décomposition, chlore et antibiotiques. La salle était vaste, alignée de cages modulaires en acier et plexiglas. Chacune abritait une forme vivante.
Elias s'approcha de la première cage. Une masse de tentacules blêmes, parcourue de veines noires, pulsait dans un liquide visqueux translucide. L'une des créatures leva une tête plate, dépourvue d'yeux, et émit un cliquetis sourd qui résonna dans sa poitrine. Il recula. Plus loin, une créature mi-poisson mi-crustacé, grande comme un veau, battait des branchies dans une eau rosâtre — du sang dilué, réalisa-t-il. Dans une autre cage, une silhouette plus petite, presque humaine, était recroquevillée, le dos zébré de cicatrices et de plaques bioluminescentes.
Le chronomètre dans sa poche se mit à vibrer faiblement. Il le sortit. L'aiguille des secondes tremblait, le cadran émettait une lueur verdâtre et la masse de métal émettait ce bourdonnement continu, plus intense que jamais à proximité de la station. Les créatures dans les cages réagirent : celles qui pouvaient bouger se tournèrent vers lui, leurs corps vibrant à l'unisson.
— Qu'est-ce que tu es ? murmura Elias, en contemplant l'appareil.
Une console fixée au mur attira son regard — un terminal à écran tactile, laissé allumé. Elias s'en approcha, jetant un œil aux notations de laboratoire affichées. Des coordonnées. Des noms de code. Et puis, un dossier récurrent : *LA CHAMBRE FORTE*.
Il appuya sur l'onglet. L'écran s'ouvrit sur un diagramme bathymétrique : une dépression océanique à plus de trois mille mètres de profondeur, marquée d'une balise rouge. Des annotations défilaient en anglais technique et en japonais tronqué. *« La Vault — installation secondaire, capacité d'auto-suffisance de 48 mois, protocole de confinement de niveau 7. Programme Meridian — phase finale. »*
Le sol venait de se dérober sous lui. Ce n'était pas un simple complot maritime. C'était une base sous-marine, un repaire construit dans l'abysse, là où aucune loi n'avait de prise. Lena Hart n'avait pas fui pour témoigner — elle avait découvert l'ampleur véritable du projet.
Un bruit derrière lui. Un pas. Puis un autre.
Elias fit volte-face. Un homme se tenait dans l'embrasure, silhouette massive contre la lumière du corridor. Un pistolet paralysant à la main, prêt. Il portait l'uniforme sombre des agents de sécurité de Meridian Deep, un insigne brodé à l'épaule le désignant comme chef d'équipe.
— Capitaine Vance, dit l'homme d'une voix plate. Nous vous attendions plus tôt.
Elias lâcha la console, les mains légèrement écartées. L'agent avança, pas lourds et mesurés, ses yeux ne quittant pas ceux d'Elias.
— Posez vos mains sur la tête. Vous êtes en infraction de protocole de sécurité international.
— Vous m'avez suivi depuis le Heimdal, souffla Elias. Vous saviez que je venais.
L'agent ne répondit pas. Il fit un signe vers la droite, et deux autres gardes émergèrent de l'ombre, armes pointées. Elias n'avait aucune chance de fuite — la porte derrière lui s'était refermée à son insu, et les cages, de l'autre côté, formaient une impasse.
— Le chronomètre, ordonna l'agent. Donnez-le-moi.
Elias serra l'appareil dans sa main. Le métal froid lui semblait vivant, vibrant contre sa paume comme un cœur.
— C'est un bien personnel. Un héritage de famille.
— Ce n'est pas une requête, capitaine.
Un garde s'avança, et Elias recula d'un pas. Son dos heurta la console. Puis une chose étrange se produisit. Les créatures dans les cages — toutes, d'un coup — se mirent à frapper leurs parois de plexiglas en cadence. Trois coups. Pause. Trois coups. Le bourdonnement du chronomètre monta en fréquence jusqu'à devenir strident. La lumière dans la salle vacilla.
L'agent de sécurité jeta un regard nerveux autour de lui.
— Que... ?
Le chronomètre vibra si fort qu'il échappa à la main d'Elias, tomba au sol et rebondit avec un bruit sec. L'appareil émit une lueur éblouissante pendant une fraction de seconde, projetant des ombres déformées sur les parois. Puis tout s'arrêta d'un coup, le silence retombant comme une chape.
L'agent se baissa, ramassa le chronomètre, l'examina.
— Confisqué.
Elias tendit la main, les yeux brûlants de rage.
— C'est à moi. Il n'a aucune valeur pour vous.
— Il n'a aucune valeur pour vous non plus, apparemment, répondit l'agent, le glissant dans une poche de son gilet. Emmenez-le. Larguez-le sur le premier canot récupérable.
Deux gardes empoignèrent Elias par les bras, le poussant vers l'écoutille. Il ne résista pas — ce n'était pas le moment. Mais en franchissant le seuil, il vit autre chose sur l'écran de la console, entre deux clignotements d'alarme : une fenêtre de communication entrante, identifiant l'expéditeur. *HART, LENA – signal crypté.*
Le cœur d'Elias manqua un battement.
Elle était vivante.
Elle cherchait à les joindre.
Et il venait de laisser aux mains de Meridian Deep l'unique moyen qu'il avait de la retrouver.
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