Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 17: The Price of Secrets
La salle des machines empestait le métal brûlé et la sueur. Corbin était allongé sur une bâche graisseuse, le visage grisâtre, la peau tendue sur les os. Sa main droite avait doublé de volume, striée de veines noires qui remontaient le long de l'avant-bras comme des racines vénéneuses.
— Il s'est pris une éclaboussure quand la chose a percé la coque, dit Malik, agenouillé près de lui. Il a cru que c'était de l'eau de mer.
Corbin ouvrit des yeux injectés de sang. Sa voix n'était qu'un râle :
— Ça brûle. Comme si on me vidait de l'intérieur.
Aiko tendit une seringue prélevée sur le stock médical, poussa une petite dose d'antidouleur dans le bras du blessé, puis examina la plaie à la lampe frontale. Les veines noires palpitaient, presque visuellement, en rythme avec son cœur.
— C'est du venin, murmura-t-elle. Pas une toxine simple. Une protéine complexe, qui attaque le système nerveux et se nourrit des tissus environnants. Le corps de Corbin essaie de la rejeter, mais il ne peut pas. Elle se réplique.
— Combien de temps il lui reste ? demanda Elias.
Aiko ne releva pas tout de suite la tête. Elle fixait sa main, puis le cadavre d'un amphipode géant qui gisait dans un bac de dissection improvisé, la moitié du corps découpée en lamelles régulières.
— Je peux synthétiser un antidote. Les amphipodes que nous avons récupérés portent une souche de cette même protéine, mais inactive. Une adaptation locale. Comme un vaccin naturel. Il me faut trois choses : du temps, un environnement stérile, et un produit chimique stabilisant que je n'ai plus à bord. Le phosphène stabilisant. On l'utilise pour la cryogénie.
Un silence. Elias le connaissait, ce silence. Celui qui précède une mauvaise nouvelle.
— Où on en trouve ? fit Bran, depuis le seuil.
— À la station Heimdal. Ils en ont forcément dans leur labo de biologie marine. Peut-être même dans celui du _Tempest_, s'il est équipé en laboratoire mobile.
Elias ferma les yeux une seconde. Sa main retrouva le contact de la paroi d'acier, comme si la réalité du navire pouvait l'ancrer.
— Le _Tempest_ a quitté la zone il y a six heures. Il file vers le nord-nord-ouest. Il a rejoint une route maritime qui n'apparaît sur aucune carte publiée.
— Comment tu sais ça ? demanda Malik d'une voix tendue.
Elias sortit le petit écran de sa poche. Un point rouge pulsait sur une carte marine, accompagné d'un vecteur de cap tracé en pointillés.
— La puce que j'ai posée sur leur véhicule est toujours active. Je l'ai interrogée en arrivant. Leur cap est constant. Pas de dérive, pas de changement de vitesse. Ils se déplacent comme un train sur des rails.
Bran s'approcha, les yeux plissés.
— Des rails. Vers quoi ?
Elias ne répondit pas. Il agrandit la carte, fit glisser son doigt le long du tracé rouge, l'arrêta sur un point situé au-delà du rebord continental. Les sondes océanographiques autour de cette zone étaient rares, elliptiques, remplies de zones blanches. Une fosse, peut-être. Ou un plateau sous-marin. Quelque chose que les cartes commerciales ne montraient pas.
— Le Vault, dit-il.
Le mot tomba dans la pièce comme une enclume. Aiko releva la tête.
— Tu n'en sais rien. Tu n'as vu que des références dans un carnet.
— Le carnet disait "le Vault à 2 400 mètres, approche par le canyon ouest". Le canyon ouest ne figure sur aucune carte, mais la forme du relief à cet endroit… regarde.
Il tendit l'écran. Malik s'en empara, le fit pivoter dans la lumière verdâtre des néons.
— Il y a une dépression. Profonde. On dirait que le fond marin s'ouvre.
— Et c'est exactement là que se dirige le _Tempest_.
Corbin toussa, une quinte violente qui lui arracha un cri. De la bave noire coula à la commissure de ses lèvres. Aiko se précipita, lui posa une main sur le front.
— Sa température monte. Il n'a plus que quelques heures si on ne fait rien.
Elias regarda son équipage. Malik, massif, les bras croisés, le regard dur. Bran, plus jeune, l'inquiétude à fleur de peau, la main sur son couteau de plongée. Corbin, au sol, entre la vie et la mort. Et Aiko, les yeux brillants, les mâchoires serrées, qui attendait son ordre.
— On a deux options, dit-il. La première : on met le cap sur Heimdal, on demande du phosphène à Hauk, on soigne Corbin et on réfléchit. Mais Hauk est aux ordres de Meridian Deep. Il saura que nous cherchons le Vault. Il le saura avant que nous ayons atteint la station.
Il marqua une pause.
— La deuxième : on suit le _Tempest_. On le garde en vue à distance, sans être vus. Et quand il arrive au Vault, on entre.
— Entre ? répéta Bran. Dans une base sous-marine à 2 400 mètres ? Avec un navire dont l'hélice est en morceaux et un sous-marin d'observation qui n'a qu'une autonomie de deux heures à cette profondeur ?
— La coque est réparée. Le moteur de secours peut nous amener au-dessus de la fosse. Et pour descendre… on utilisera la capsule de plongée remorquée. On l'a déjà utilisée pour des inspections. Elle peut supporter la pression si on descend lentement.
Malik s'avança, la lumière des néons découpant ses traits.
— Elias. Corbin va mourir si on ne lui donne pas cet antidote. Tu veux nous laisser l'abandonner en mer pour suivre un hypothétique Vault ?
— Non. Je veux sauter sur le _Tempest_ avant qu'il ne plonge. Leur laboratoire a forcément ce qu'il faut. On prend le phosphène, on redescend, on soigne Corbin, et on les suit à distance.
— En pleine nuit, un navire de guerre, avec des gardes armés, et on vient de voir ce qui s'y trouve. Des cages entières de créatures mutantes, Elias. Et une seule éclaboussure de l'une d'elles a failli tuer un homme.
Elias soutint son regard.
— Je sais ce que je demande.
— Non, tu ne sais pas. Parce que tu nous demandes de prendre le même risque pour une chose qui n'est pas encore prouvée. Moi, j'ai vu le chronomètre tomber en cendres entre les mains de ce garde. Ce truc qu'on croyait unique, qui nous a guidés jusqu'ici… il est perdu. Et tu veux continuer sur la seule foi d'une trace GPS ?
Aiko se leva.
— Malik a raison sur un point. On ne peut pas suivre le _Tempest_ sans aveugle. Si on perd la piste, on est seuls dans l'Atlantique nord avec un blessé grave et un navire impossible à manœuvrer en état de plonger.
Elias sortit le chronomètre de sa poche.
Le silence se fit. L'objet était là, petit, lumineux, son cadran parfaitement intact.
— Je l'ai récupéré avant de quitter le _Tempest_. Le garde l'avait posé sur un poste de contrôle. Quand je suis passé pour fuir, je l'ai pris dans sa veste. Il n'a pas vu la différence.
Malik le dévisagea, incrédule d'abord, puis un sourire contraint, admiratif.
— T'es un sacré filou, capitaine.
Le chronomètre bourdonna. Doucement, régulièrement, une vibration que l'on percevait presque autant dans les os que dans l'oreille. Il semblait vibrer plus fort du côté du nord-ouest, là où le _Tempest_ avait disparu sous l'horizon.
— Il n'a jamais fait ça avant, murmura Bran.
Elias remit l'objet dans sa poche, la paume plaquée sur le métal froid.
— Je sais. Il répond à quelque chose qui se trouve là-bas. Pas à la station, pas au _Tempest_. Quelque chose de plus profond, là où descend le navire.
Il se tourna vers son équipage.
— On suit le _Tempest_. Corbin tiendra si on lui administre les soins de maintien d'Aiko toutes les heures. Et on prendra ce phosphène en route. Personne ne restera derrière.
Bran hésita une seconde.
— Et si le _Tempest_ plonge avant qu'on soit dessus ?
— Alors on le suivra dans la fosse. Capsule de plongée à l'arrière, dérive à la balise optique. Et on verra ce que ce Vault a de si précieux pour tuer après eux des gens armés jusqu'aux dents pour le défendre.
Il jeta un dernier regard à la salle des machines. Dehors, la nuit était tombée. L'Atlantique roulait des vagues lourdes, patientes, infinies.
— Parce que si les choses sont si cachées là-dessous, alors c'est là qu'il faut regarder.
Corbin souleva une paupière, la voix brisée :
— Et si c'est un piège ?
— Alors je le referai. Comme toujours.
Il posa une main sur l'épaule de son blessé.
— Repose-toi. Tu as besoin de forces pour nous engueuler quand tout ça sera fini.
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