Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 18: The Descent
La houle s'était aplatie comme une peau tendue, et le ciel, d'un gris uniforme, semblait peser de tout son poids sur l'océan. Sur la passerelle du *Sunfire*, Elias Vance tenait l'antenne de fortune dans ses mains gantées — un câble coaxiale soudé à un récepteur de navigation, fixé à un mât bricolé avec des écoutes et du ruban adhésif. Le signal du mouchard émettait un bip régulier, têtu, qui dessinait sur l'écran une trajectoire implacable vers le sud-est.
« Il file droit vers le talus continental, » murmura Malik, penché sur la carte électronique. Ses doigts tachés de graisse traçaient une ligne invisible. « Personne ne va par là. C'est le cimetière des cargos, ce coin. »
« Et pourtant le *Tempest* y va, » répondit Elias. Sa voix raclait comme du métal rouillé. Il jeta un regard autour de lui. Bran tenait la barre, les mâchoires serrées; Lina vérifiait les jauges de carburant en silence; Corbin était étendu sur une couchette dans la cabine inférieure, un masque à oxygène sur le visage, la peau déjà cireuse malgré l'antidote partiel d'Aiko.
Aiko sortit de la cale, les cheveux tirés en arrière, les mains encore gantées de latex. « Il tient trente heures, peut-être moins. Après, sans stabilisateur… » Elle n'acheva pas sa phrase. Personne ne le lui demanda.
Le sondeur émit un long gémissement électronique. Bran se pencha par-dessus la console, les yeux écarquillés. « Putain, regarde ça. »
L'écran affichait une chute brutale du fond marin — une dénivellation si subite qu'elle semblait taillée au couteau. Six cents mètres. Douze cents. Deux mille cinq cents. La ligne continuait de tomber, hors d'échelle, comme si la carte du monde s'arrêtait net au bord d'un abîme.
« Tranchée non cartographiée, » dit Bran à voix basse.
« Non. Cartographiée par personne de vivant. » Malik recula d'un pas. « Capitaine. On a un remorqueur de sauvetage, pas un bathyscaphe. Notre coque est conçue pour l'écume, pas pour la pression. »
Elias ne répondit pas tout de suite. Il contempla l'écran du sondeur, la ligne qui continuait de descendre, et le signal du mouchard — toujours là, net, régulier — qui menait droit dans ce gouffre. Le chronomètre dans sa poche, celui qu'il avait cru perdu sur le *Tempest*, pesait comme un plomb. Mais comment ? Il avait vu le garde l'emporter. Et pourtant, ce matin, il l'avait retrouvé posé proprement sur la table de la cuisine, le cadran gravé d'un symbole qu'il n'arrivait plus à ignorer.
« On suit le signal, » annonça-t-il.
Un silence de plomb s'abattit sur la passerelle.
« Capitaine, » commença Bran, les jointures blanchies sur la barre. « Ce n'est pas une question de courage. C'est une question de calcul. On n'a pas le matériel. On ne pourra jamais redescendre à la surface si on va trop loin — pas avec cette coque. »
« Et Corbin, hein ? » La voix d'Elias monta d'un cran. « On le regarde mourir, c'est ça ? Parce que t'as peur du noir ? »
« On n'a pas peur du noir ! » Malik frappa la console du plat de la main. « On a peur de crever à six cents mètres de profondeur quand la pression éclatera nos joints d'étanchéité comme du papier ! Tu nous as fait suivre ce fichu vaisseau, tu nous as fait croire que tu savais ce que tu faisais, et maintenant tu veux qu'on plonge dans un trou qui n'est sur aucune carte, avec un blessé, un quart de carburant et un équipage qui n'a jamais fait de plongée profonde ! »
Le chronomètre émit un bourdonnement sourd. Tout le monde le remarqua — le son semblait venir de la poche d'Elias lui-même, une vibration qui semblait répondre au signal du mouchard comme deux instruments qui s'accordent.
« Écoutez, » dit Elias, sortant l'engin. Les marques sur le cadran semblaient plus nettes qu'avant, comme si le temps les affinait. « Ce truc… je ne sais pas ce qu'il est. Je ne sais pas d'où il vient. Mais il m'a mené vers vous, vers le *Meridian*, vers ce que Meridian Deep cache. Et il sait où il va. »
« Il t'a mené, toi, » dit Bran d'une voix posée, presque douce. « Pas nous. Nous, on t'a suivi parce qu'on avait confiance. Mais je n'en ai plus, Eli. Je ne sais plus ce que tu poursuis là-bas. »
Le silence retomba. L'image de Léa — sa femme, sa première officière, avalée par l'Atlantique Nord trois ans plus tôt — flotta derrière les yeux d'Elias. Il l'avait cherchée pendant des mois. Il avait hanté chaque port, chaque épave signalée. Il avait cru mourir de chagrin. Et puis le chronomètre était apparu — dans les débris d'un chalutier russe, disaient les pêcheurs qui l'avaient trouvé, il l'avait acheté à un ferrailleur d'Islande — et il avait commencé à vibrer, à se réchauffer, à pointer vers quelque chose.
Vers elle.
« Je vais vous dire, » reprit Elias rauque, les doigts crispés sur le boîtier. « J'ai vu ce truc dans des ruines de glace, dans la falsification d'une épave au large de Terre-Neuve. Il m'a conduit à la station Heimdal, au *Meridian*, au *Tempest*. Il me conduit quelque part, et je n'ai pas encore compris si c'est vers un monstre ou vers un refuge. Mais je vais vous dire aussi quelque chose que vous savez déjà : sur ce navire, Corbin n'est pas débranché d'une machine à faire de l'ombre. Ce n'est pas un numéro. C'est l'homme qui m'a sauvé la vie quand notre remorque a chaviré par douze mètres de creux à la sortie du Labrador. Je lui dois ma peau. Et je ne vais pas le regarder crever parce qu'on a peur du noir. »
Un long silence. Malik détourna les yeux. Bran passa sa main sur sa nuque, ferma les yeux.
« On a combien de temps avant qu'il ne signale ? » demanda Bran.
« La fosse est à soixante-dix milles, » répondit Lina. « À cette allure, trois heures. »
« Et le stabilisateur est dans la cale du *Tempest*, à des centaines de mètres sous la surface, » dit Aiko. « Même si on le retrouve, sans plongée… »
« J'irai seul, » dit Elias. « Le sas est équipé pour les scaphandres lourds jusqu'à huit cents mètres. Je connais ce truc. On l'a utilisé pour le sauvetage du *Wexford* en 2021. On m'a calibré là-dessus. »
« Tu vas te tuer, » constata Malik.
« On s'en fout. » Elias remit le chronomètre dans sa poche. Le bourdonnement cessa aussitôt. « On descend. On récupère. On remonte. Personne n'en parlera. »
Bran lança un regard à Malik, puis à Aiko. Un accord muet passa entre eux. Bran poussa la barre vers le sud-est.
« Bran, » dit Elias, surpris.
« Je ne te fais pas confiance, capitaine, » répondit Bran, sans détourner les yeux de la route. « Mais je fais confiance à Aiko. Et Aiko dit que Corbin mourra sans ce stabilisateur. Et je ne veux pas la responsabilité de ça sur la conscience. Alors je descends. Mais si on touche le fond, tu me devras une bière. »
Elias hocha lentement la tête. L'écran du sondeur affichait des profondeurs impossibles. Le signal du mouchard demeurait ferme, patient, comme un phare au fond de l'abîme.
Le *Sunfire* vira de bord et entama sa descente vers la fosse.
Le chronomètre vibra de nouveau. Cette fois, le marquage sur le cadran s'illumina légèrement — une ligne fine, gravée, qui ressemblait à un symbole qu'Elias avait vu ailleurs. Sur une bouée de sauvetage, dans un rêve, sur le visage de Léa. Quelque chose cliqueta dans sa tête.
Il n'était pas seul à descendre. Quelque chose les attendait dans le noir.
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