Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 19: Echoes of the Aurora
La mer avait changé de visage en moins d’une heure. Le ciel, qui s’étirait pâle et indifférent à l’horizon, s’était refermé sur lui-même comme un poing. Les vagues, d’abord molles et grasses, s’étaient creusées en murailles mouvantes, leurs crêtes déchirées en embruns qui cinglaient le pont du *Sunfire* comme de la grenaille.
Elias Vance tenait la barre, les jointures blanchies, les yeux fixés sur l’écran du sonar où le signal du *Tempest* dansait encore, quelque part sous la houle. Le vent hurlait maintenant comme une bête qu’on égorge.
— Captain ! Malik jaillit de l’écoutille, ruisselant, ses mains refermées sur un ciré trop grand. La pression chute vite, cette mer-là se lève trop vite — c’est pas un front qui passe, c’est un mur qui tombe.
— Je le vois bien, Malik. Elias ajusta le cap de dix degrés pour mordre la lame de plein fouet. Bran, là-haut — je veux des yeux sur l’arrière, le treuil ne doit pas prendre l’eau.
Bran jura quelque chose que le vent mangea, mais il gagna l’échelle et grimpa vers l’étrave. Le pont tanguait sec. Le *Sunfire* gémissait de partout, vieille coque forgée pour le fret arctique, pas pour cette démence.
Aiko apparut en bas de la passerelle, cheveux fous, une main crispée sur le chambranle. Elle tenait un appareil de contrôle qu’elle brandit comme un bouclier.
— La cuve de Corbin tient, dit-elle. Elle est blindée, scellée, mais ça tangue à en vomir les poumons. Il n’a pas repris conscience depuis deux heures. Le stabilisateur me manque, Elias. Chaque minute compte. Je ne sais pas combien de temps encore il tiendra sans lui.
Elias ne répondit pas. Il regardait la mer. Elle le regardait aussi, cette mer. Elle l’avait toujours regardé.
Une secousse brutale souleva le navire. Malik cria quelque chose depuis le pont, mais sa voix fut avalée par un fracas d’eau et de fer. Le *Sunfire* piqua du nez, se redressa, et un objet rond, gris, balloté par les vagues, frappa le flanc bâbord dans un bruit sourd.
— Oh ! Un truc dans l’eau ! cria Malik, penché par-dessus le bastingage. Un truc qui flotte !
Elias lâcha la barre une seconde, confia la trajectoire à Aiko qui saisit la roue sans un mot, et sortit sous la pluie drue. Il écarta Malik d’une main ferme, s’accrocha au rail, et vit.
Un bouée de sauvetage. Pas un modèle de pêcheur, ni de plaisance. Une bouée réglementaire, cerclée de rouge, portant en son centre un anneau peint, une inscription à demi effacée. Il suait la peinture écaillée, l’eau de mer, la mémoire.
Les lettres délavées formaient un nom : *AURORA*.
Elias resta figé. Le vent lui fouettait le visage, mais il ne sentait plus que le battement de son cœur, lourd et lent, dans sa poitrine. Malik tendit une gaffe et tira la bouée à bord. Elle était abîmée, couverte d’algues et de bernacles, vieille de plusieurs mois — peut-être d’un an.
— Le nom est effacé, dit Malik, penché. Mais y’a une marque, là, un cercle avec un point au milieu, bizarre.
Elias regarda le symbole. Il savait ce que c’était. Il savait ce que ça signifiait. Il sortit de sa veste la montre de gousset — le chronomètre — dont les gravures avaient pulsé d’une lueur pâle pendant la tempête. Il la fit tourner entre ses doigts. Le cercle pointé, gravé sur le boîtier, s’alignait dans la lumière grise.
Identique. Le même symbole. Sur la bouée de l’*Aurora*, sur le chronomètre de son père, sur le gilet de sauvetage que Léa portait quand il l’avait perdue.
Il recula d’un pas au fond de la cabine. Aiko était revenue, ruisselante, les yeux allant du chronomètre au visage d’Elias. Elle lisait les visages comme des états de mer.
— Elias, dit-elle doucement. Cette bouée. C’est pas une coïncidence.
Il secoua la tête, une fois, durement. Le vent dehors semblait frapper les vitres à coups de marteau. Il remit le chronomètre dans la poche intérieure de sa veste, trop vite, comme pour l’éteindre.
— Vous me devez pas de rumeurs, marmonna-t-il, déjà en marche vers la passerelle.
Aiko l’attrapa par le poignet. Sa main était froide, ferme, féminine mais résolue.
— Pas de rumeurs, Elias. Des faits. Tu trembles. Tu as arrêté de respirer en voyant cette bouée. Dis-moi ce qu’elle veut dire, là, maintenant, avant que cette tempête n’emporte nos mensonges avec elle.
Il s’arrêta. Le navire roula si fort qu’ils durent s’agripper à la cloison. Malik jura dans le fracas. Puis la mer retomba une seconde, comme pour écouter.
Elias se tourna vers Aiko. Son visage de pierre, fissuré. Ses yeux gris, brillants.
— L’*Aurora*, dit-il. C’était mon navire avant le *Sunfire*. Dix-huit hommes. Une campagne de sauvetage au nord du cercle arctique, dans un corridor maritime peu fréquenté. On cherchait une épave disparue depuis les années soixante, signalée par un chalutier norvégien. On a trouvé mieux qu’une épave. On a trouvé une chose vivante.
Aiko ne bougea pas. Le battement du moteur semblait compter les secondes.
— Elle ressemblait à un grand poisson-chat aveugle. Vingt mètres. Des bras, pas des nageoires, couverts de cicatrices comme un vieux mur. La mer s’est retournée autour d’elle, le passage s’est refermé, et le flux nous a broyés comme des coquilles de noix.
Il passa une main sur son front, geste oublié qui trahissait plus que les mots.
— Je me suis accroché à une bouée de sauvetage pendant vingt heures. Seul. Sur une plaque de glace fondante, sur une mer déserte qui n’avait plus aucune trace du navire. Pas un débris, pas une botte, pas un homme.
— Tu n’étais pas le capitaine à l’époque, hasarda Aiko doucement.
— J’étais second. Mon capitaine, un vieux Viking nommé Jarl, s’est sacrifié pour boucher la voie d’eau avec son corps. Mon équipe de quart, mes amis, des hommes que j’avais formés — tous morts. Je les ai laissés, Aiko. J’ai survécu parce que je me suis accroché à une bouée qu’ils m’avaient jetée avant de couler. Le symbole sur le boîtier du chronomètre, c’est le même qui est peint sur la bouée de l’*Aurora*. Un cercle pointé. Une marque de ma famille. Mon père l’avait fait graver sur ses instruments, et Léa, ma femme, l’avait porté en médaillon. J’ai mené l’équipe de secours sur cette région, deux semaines après la perte de l’*Aurora*, pour retrouver les corps. On n’a rien retrouvé, sauf cette bouée.
Sa voix faillit. Elle se reprit, plus dure.
— Je leur ai dit que j’avais été le seul survivant d’un naufrage accidentel par glaciation soudaine, pas d’une attaque. J’ai fabriqué le rapport officiel. J’ai menti aux familles. J’ai menti à mes employeurs. À vous aussi. C’est une créature de Meridian Deep qui a coulé l’*Aurora*. Et je ne l’ai pas dit parce que je savais que si j’ouvrais la voix, personne ne me suivrait jamais sur ces eaux. Maintenant, vous savez pourquoi je chasse cette compagnie, pourquoi je porte ce chronomètre, pourquoi la bouée qui remonte à la surface aujourd’hui me dit que le passé n’est pas aussi enterré que je le croyais.
Aiko le regarda longtemps. Le vent hurlait. Malik, derrière eux, tenait le bastingage, le regard gravé dans la pierre du visage. Il n’y avait pas de jugement dans ses yeux, seulement le poids de la connaissance.
— Alors cette bouée, dit-elle enfin, le doigt pointé vers la cabine. Elle est remontée de la dérive, pas de l’épave. La tempête l’a arrachée d’un courant profond. Si le symbole correspond au tien, Elias, c’est que quelqu’un, ou quelque chose, a gardé cette bouée en circulation depuis tout ce temps. Et que cette chose sait où on va. Elle nous montrait le chemin.
Il ne répondit pas. Le chronomètre, dans sa poche, se mit à vibrer. Un bourdonnement sourd, continu, qui semblait répondre au signal du *Tempest* toujours à l’écran.
Le pas de la mer se fit plus lourd, comme si le monde entier retenait son souffle.
Près du plancher, sous une bâche qui avait glissé, une plaque d’acier soulevée laissait voir une cale sombre et humide. Malik, d’un geste nerveux, la rabattit.
Au même instant, une voix faible, inconfondable, monta du fond de la cale, à travers la pluie et l’acier :
— Elias ?
Corbin n’était pas censé parler. Il était en état de conscience minimale depuis des heures. Pourtant sa voix, grêle et cassée, venait de la cale.
Aiko blêmit. Elias retint sa course vers l’écoutille.
Mais ce que dit Corbin ensuite changea tout :
— Il est au fond. C’est lui qui m’appelle. Il s’appelle pas *Vault*. Il s’appelle *l’Aurora*.
Le silence tomba sur eux.
La tempête, dehors, ne fit pas de bruit suffisant pour couvrir cette révélation.
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