Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 3: The Chronometer
La cabine du capitaine sentait le renfermé, le métal froid et l’absence des hommes. Elias Vance en fit le tour, sa lampe torche balayant les couchettes vides, les vêtements abandonnés en hâte, une tasse de café encore pleine, sa surface ridée par une lente moisissure. Le silence du *Artemis* pesait sur ses épaules comme une toile de coton mouillée.
Il s’arrêta devant un bureau en acajou, incrusté dans la cloison. Le tiroir du haut était entrouvert. Pas par hasard. Quelqu’un l’avait fouillé, et mal refermé dans la précipitation.
Elias tira le tiroir. Papiers, calepin de navigation, un vieux couteau à gaine de cuir. Et au fond, sous une liasse de factures, un chronomètre de marine. Du laiton ancien, patiné par les embruns et le temps. Il le prit, le retourna.
Le cadran était brisé, les aiguilles figées à 3h47. Mais ce n’était pas le mécanisme qui arrêta son souffle. Sur le dos du boîtier, gravé dans le métal en traits fins et précis, un symbole : un cercle, traversé d’une ligne brisée en zigzag, trois éclats se détachant du centre. Comme une étoile qui se désagrège.
Elias connaissait ce symbole. Il l’avait vu sept ans plus tôt, sur un morceau de cuivre arraché de la coque du *Kestrel*, repêché par les plongeurs de la marine islandaise. Le même zigzag, la même signature anonyme d’une ingénierie trop propre pour être un hasard.
Il referma le poing sur le chronomètre. Le métal froid s’imprima dans sa paume.
— Capitaine.
La voix d’Aiko Tanaka monta de l’écoutille, accompagnée de pas rapides sur l’échelle de fer. Il glissa le chronomètre dans la poche intérieure de sa veste de survie.
Aiko apparut dans l’encadrement, sa combinaison orange tachée de rouille et de sel. Son visage, d’habitude impassible, portait une tension nouvelle autour des yeux.
— On a un problème.
— J’en ai l’habitude depuis ce matin. Précise.
— La baleinière de tribord. Elle n’y est plus.
Elias fronça les sourcils.
— La baleinière ? Le *Artemis* est un cargo. Ils n’ont qu’une embarcation de secours, et elle devrait être arrimée sous la grue de pont.
— Elle n’y est plus. Les saisines ont été ouvertes de l’intérieur. Du côté du poste de commandement.
Il passa devant elle, sortit sur la coursive extérieure. Le vent du Nord lui gifla le visage, chargé d’embruns froids et d’une odeur d’iode qu’il connaissait trop bien. L’océan était gris fer, houleux, sans horizon. Le *Artemis* roulait lentement, son pont immobile dans la désolation du matin.
Il se pencha par-dessus le bastingage. Le berceau de la baleinière était vide, ses chaînes pendantes, leurs émerillons encore graissés. Les saisines n’avaient pas été forcées. Elles avaient été ouvertes proprement, par des mains qui savaient ce qu’elles faisaient.
— Ils sont partis avec un canot de sauvetage, dit-il.
— On l’a vu.
Aiko était derrière lui, ses mains refermées sur le rail.
— Et il y a autre chose. Le long de la coursive menant au poste d’accostage. Des traces de sang. Par terre, sur les tôles. Une traînée irrégulière, comme si quelqu’un avait rampé.
Elias se retourna. Le regard d’Aiko ne le lâchait pas.
— Ou comme si quelqu’un avait été traîné.
Elle hocha lentement la tête.
— J’ai suivi la piste. Elle mène directement au bord du pont, mais pas au berceau du canot. À une section de la rambarde où le métal est tordu, et où des griffures profondes s’enfoncent dans la peinture jusqu’à l’acier nu.
Les griffures. Les mêmes traces énormes, en éventail parallèle, qu’il avait vues sur la coque du navire. Et sur le *Kestrel*, avant qu’il ne sombre.
Elias absorba l’information en silence. Le vent siffla entre les superstructures.
— Le canot n’était pas pour fuir le navire, dit-il lentement. Il était pour autre chose.
Aiko attendit. Elle savait que son capitaine réfléchissait à voix haute.
— On a un équipage de huit personnes volatilisé, un laboratoire clandestin avec des aquariums qui contiennent des choses qui ne devraient pas exister, une coque labourée par une créature de taille — il consulta ses souvenirs — industrielle, et maintenant un canot libéré et du sang sur le pont.
— Et un chronomètre.
Il marqua une pause. Aiko avait remarqué la bosse dans sa poche.
— C’est une affaire de mort ou de vie, dit-il. Le sang, il est encore frais ?
— Il n’a pas coagulé. Moins d’une heure. Peut-être moins.
Elias revint vers l’intérieur, Aiko sur ses talons. Sa décision était déjà prise, mais il la laissa mûrir en descendant l’échelle.
Le plan initial était de fouiller le navire, identifier la cause du signal de détresse, sécuriser les cargaisons dangereuses et appeler un remorqueur auxiliaire pour le prendre en charge. Un travail rentable, si les assureurs jouaient le jeu. Mais le chronomètre avait déplacé les lignes. Et le sang sur le pont les avait effacées.
Il s’arrêta dans l’accès au local des machines, se retourna vers Aiko.
— Qui est à bord du *Meridian* ?
— Nakamura aux commandes, Petrov en pont, Singh aux machines. Le reste en attente.
— Personne ne bouge. On termine la fouille du navire, étage par étage, cabine par cabine. Je veux tous les listes de cargaison, les manifestes, tout ce qui concerne le dernier voyage. On cherche des indications sur ce qu’ils transportaient, d’où ils venaient, et ce qui a bien pu les faire monter dans un canot de sauvetage en pleine nuit.
— Personne monte dans un canot en pleine nuit, capitaine. Pas sans une raison.
— T’as raison. Et c’est ça qui me casse les pieds.
Il sortit le chronomètre de sa poche, le tint entre eux. Le cadran brisé captait la lumière grise de la baie vitrée.
— Je le connais, dit-il. Ce symbole. Il vient du dossier du *Kestrel*. J’avais demandé une analyse par un expert en forensique maritime, un vieux à Halifax. Il m’avait dit que ce zigzag était une signature, un logo non officiel. Il l’avait vu sur des épaves, des plates-formes, des unités sous-marines. Toujours lié à des travaux de biologie expérimentale. Mais il n’a jamais pu identifier l’entreprise derrière.
— Mais toi, tu as une idée.
Elias regarda l’océan par la baie. Le ciel se couvrait, la houle montait.
— Le propriétaire du *Artemis* s’appelle Daedalus Dynamics. Ils m’ont déjà fait perdre sept ans, huit hommes, et une réputation. Je ne crois pas aux coïncidences.
Il remit le chronomètre dans sa poche, la main posée dessus.
— On reste. On fouille. Et si cette chose revient contre la coque, on sera prêts cette fois.
Aiko ne répondit pas, mais son regard était clair. Elle partageait son obsession, même si elle n’en comprenait pas encore tous les contours.
En dessous d’eux, quelque chose frappa la coque.
Un coup. Sourd, régulier, comme un coup de bélier contre l’acier.
Elias et Aiko échangèrent un regard. Ce n’était pas le vent. Ce n’était pas la houle. C’était un battement. Trois coups. Une pause. Trois coups.
Un signal.
Un signal qu’Elias avait entendu une seule fois auparavant, dans les profondeurs, le soir où le *Kestrel* avait coulé.
Il dégaina sa radio.
— Nakamura, prépare les moteurs. On ne quitte pas encore le navire, mais on se tient prêt à larguer les amarres.
Il coupa la transmission, puis il s’adressa à Aiko, la voix basse.
— Et cette fois, on aura quelqu’un pour témoigner.
Aiko jeta un coup d’œil vers le pont, vers la rambarde tordue et les traces sombres encore visibles sur les tôles.
— Capitaine, ce qui signale depuis la coque… ce n’est pas un équipage disparu.
Elias secoua lentement la tête.
— Non. C’est ce qui les a fait disparaître.