Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 22: Alliances
La cellule était un cercueil d'acier et de condensation. Trois mètres sur deux, une lumière blafarde qui pulsait au rythme d'un moteur lointain, et l'odeur entêtante du sel et du sang séché. Elias Vance avait les poignets liés par des menaces magnétiques scellées dans le mur, et il comptait les secondes depuis que Mercier avait quitté la pièce, sa dernière menace encore suspendue dans l'air humide comme un fil de couteau.
Une heure. C'était tout ce qu'il avait pour trahir son équipage, ou condamner Corbin et les autres à la colère de Volkov.
Le bruit arriva sans prévenir – un grattement à peine perceptible, puis un cliquetis métallique. La porte de la cellule s'ouvrit dans un soupir hydraulique. La femme qui se tenait dans l'embrasure n'était plus la silhouette en blouse blanche qu'il avait vue enchaînée au monstre. Grand-mère, les cheveux gris tirés en arrière, une cicatrice fine coupant son sourcil gauche, elle tenait un pistolet à impulsion pointé vers le sol.
« Vous avez cinq secondes pour décider si je suis une menace ou une alliée, capitaine Vance. »
Elias la dévisagea. Le Dr Hart avait parlé avec la voix d'une prisonnière lorsqu'il l'avait aperçue, enchaînée, ses mains courant sur le flanc du monstre comme si elle en dressait l'inventaire. Mais là, debout devant lui, elle avait la posture d'une femme qui n'avait jamais été totalement captive.
« Mercier vous a mis dans cette cellule pour me faire parler, dit-il. C'est lui qui vous envoie ?
– Mercier croit que je suis retournée dans mon laboratoire pour vérifier les niveaux de sédatif du spécimen. Il me reste environ quatre minutes avant qu'il ne devienne méfiant. Alors, monsieur, votre réponse ?
– Vous avez un couteau ?
Elle ne sourit pas, mais un muscle tressaillit à la commissure de ses lèvres. Elle s'approcha et, d'un geste preste, tira un scalpel de la ceinture de sa combinaison. Une pression sur le boîtier magnétique, et les menaces tombèrent. Elias frotta ses poignets, jaugea la femme.
« Qu'est-ce que vous êtes exactement, docteur ?
– Je suis quelqu'un qui a passé trois mois dans cette boîte à sardines à observer les créations de Mercier. Trois mois à faire semblant de collaborer, à nourrir des monstres et à cataloguer leurs défauts. Je suis la seule personne dans ce complexe qui sait où sont les sorties, les codes d'accès du scientifique, et la faille dans son système de sécurité.
– Et pourquoi un agent de l'extérieur se serait-il laissé capturer aussi longtemps ? »
Le Dr Hart marqua une pause. Elias lut la surprise dans son regard – elle n'avait pas prévu qu'il déchiffre aussi vite.
« Parce que je voulais savoir ce qu'il fabriquait. Le renseignement militaire – disons que je travaille pour des gens qui paient mieux que la NOAA – avait des rapports sur des disparitions de navires dans cette zone. Des routes bien précises, toutes convergeant vers ce point de la fosse. Nous avons envoyé un bathyscaphe automatique. Il n'est jamais remonté.
– Et donc vous vous êtes infiltrée, vous laissez Mercier vous enchaîner à sa création, et vous attendez que quelqu'un d'autre que des militaires se pointe pour vous sortir de là ? »
Elle ne répondit pas. Mais son silence était une réponse en soi. Elias se leva, testa ses jambes.
« Vous voulez quoi ?
– Ce que Mercier veut éviter à tout prix : le projet doit être exposé. Les expériences doivent cesser. Mais pour le prouver, j'ai besoin de données. Le journal de bord du navire qui a amené les spécimens – le Sunfire. Votre navigateur a les coordonnées satellites, les relevés acoustiques qui ont guidé le vaisseau jusqu'ici. Les premiers essais de Mercier ont été menés en surface, à bord de ce bâtiment.
– Aiko. Vous voulez que je lui donne l'ordre de vous transmettre ses données.
– Oui. Et en échange, je vous sors de là, je vous rends votre chronomètre – Mercier l'a confisqué après votre capture – et je vous aide à rejoindre votre remorqueur. Mais il faut le faire maintenant. Mercier a activé un compte à rebours sur le spécimen principal. Dans moins de vingt heures, il lance sa démonstration finale. Si nous ne sommes pas remontés avant, rien de ce qui vous est cher ne survivra à ce qui sortira de cette fosse. »
Elias la dévisagea. L'image du chronomètre – le cadran ancien, son symbole étrange, la décharge douloureuse près de la créature – lui traversa l'esprit. Il savait que cet objet était lié à Mercier d'une manière qu'il ne comprenait pas encore. Mais il savait aussi qu'il n'avait guère le choix.
« Mes hommes, sur le Sunfire. Ils sont en surface, sous une tempête. Ils ne peuvent rien faire pour moi à cette profondeur.
– Votre radio peut porter jusqu'à la surface. Il y a une fréquence codée que j'ai installée dans le laboratoire principal – je la gardais comme plan de secours. Vos hommes ont un opérateur radio compétent ?
– Malik. Le meilleur que j'aie jamais connu.
– Alors vous allez lui parler. Et vous allez lui dire exactement ce que je vous dirai de dire. C'est le seul moyen. »
Elias acquiesça lentement, une décision prise dans le silence tendu de la cellule. Le pacte était fragile – l'alliance de deux opportunistes qui se méfiaient l'un de l'autre – mais c'était mieux que rien. Il tendit la main ; elle la regarda un instant, puis la serra d'une poigne sèche.
« Allez-y, dit-il. Montrez-moi la sortie. »
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Le corridor extérieur était une cathédrale de métal rouillé et de lumières fissurées. Le Vault était posé sur le fond de la fosse comme une araignée de fer endormie, ses multiples bras de couloirs s'étendant vers des laboratoires et des salles de confinement. Le Dr Hart se déplaçait avec une aisance qui témoignait de longues semaines d'arpentage silencieux. Elle s'arrêta devant une porte marquée d'un symbole triangulaire, posa sa paume sur le capteur.
« Le laboratoire principal était son cabinet de travail. Je vais vous déverrouiller la cellule de communication. Vous parlerez à votre équipage. Trois minutes, pas une de plus. Et ne mentionnez pas mon nom à moins d'y être obligé. »
Dans la pièce, une console encastrée bourdonnait faiblement. Elias s'assit, ajusta le casque, et composa la fréquence codée que le Dr Hart avait mémorisée pour lui. Le grésillement statique fut remplacé au bout de quelques secondes par la voix tendue de Malik.
« Capitaine ? Elias, putain, tu m'entends ? On te croyait mort.
– Pas encore, Malik. Écoute-moi bien. J'ai besoin que tu me branches Aiko sur ce canal. Je n'ai pas le temps d'expliquer.
– Le signal traverse le fond de la fosse ? On est sous une tempête ici, Elias, la réception est…
– Malik. Fais-le. »
Un silence, puis un clic. La voix d'Aiko, plus calme mais marquée d'une inquiétude sourde :
« Capitaine ? Qu'est-ce qui se passe ? Votre descente a été… compliquée ?
– Je me suis fait capturer, Aiko. Mercier me tient. Mais j'ai trouvé de l'aide à l'intérieur. J'ai besoin de votre journal de bord – coordonnées satellites, relevés acoustiques de notre approche du trench, tout ce que vous avez collecté depuis que nous avons quitté Halifax.
– C'est classé sur mes fichiers sécurisés. Je peux vous transmettre des résumés, mais pas la base brute, pas sans…
– Transférez tout. Je vous expliquerai après. Malik, prépare un plan de remontée pour le Sunfire. Je veux que vous soyez prêts à larguer les amarres à mon signal.
– C'est un remorqueur de sauvetage, Elias, pas un sous-marin. On ne peut pas plonger pour vous chercher.
– Je sais. C'est pour ça que je vais remonter à pied. Malik, tu me couvres à la surface avec le grappin télécommandé si jamais j'ai besoin d'une remorque express. D'ici, une heure, peut-être moins.
– On sera là, capitaine. Vous pouvez compter sur nous. »
Elias coupa la communication. Le Dr Hart, adossée au chambranle, l'observait avec une expression indéchiffrable.
« C'est une belle équipe que vous avez là, capitaine.
– Oui. Et c'est pour ça que je les protégerai, quoi qu'il m'en coûte. Alors maintenant – où est ce chronomètre, docteur ?
– Cabinet de Mercier. Troisième section, accès par le laboratoire de biologie. La serrure est biométrique – votre main n'est pas enregistrée, et la mienne non plus. Mais j'ai un moyen de la contourner.
– Je vous écoute.
– Le malheureux Dr Hart, dit-elle avec une ironie pincée, a passé trois mois à prélever des échantillons pour Mercier. Les salles de confinement utilisent des badges d'identification temporaires. La salle de Mercier est verrouillée, mais elle est reliée au système de purge d'urgence. Si je simule une contamination dans le laboratoire adjacent, le système déclenche la fermeture hermétique des portes internes – et ouvre toutes les autres, y compris celle de son bureau.
– Et quand il comprendra que c'est une fausse alerte ?
– Vous avez dit que vous vouliez le chronomètre et sortir d'ici, pas faire de la dentelle. Si nous sommes rapides, nous aurons disparu avant même qu'il ne consulte ses alertes. S'il s'en aperçoit avant nous… nous improviserons. »
Elles furent silencieuses un moment. Puis Elias hocha la tête.
« Contamination simulée. D'accord. Montrez-moi comment déclencher l'alerte. »
Le Dr Hart lui tendit un petit dispositif encastré dans un tube à essai.
« Vous appuyez sur l'extrémité. Ça émet un signal de fuite que les senseurs du laboratoire ne sauront pas distinguer du vrai. Cinq secondes après, les portes basculent. Vous aurez environ quarante secondes pour entrer dans le bureau de Mercier, prendre le chronomètre et ressortir avant que le processus de décontamination ne se remette en place.
– Et vous ?
– Je serai à la sortie nord, à sécuriser le couloir. Si Mercier se pointe, je vous sifflerai. Après ça, je vous conduirai au sas de maintenance – le seul chemin qui mène à la surface encore fonctionnel. »
Elias examina le dispositif un instant, puis le glissa dans la poche de sa combinaison. Il se tourna vers le Dr Hart, la dévisageant avec une intensité nouvelle.
« Vous avez un nom, docteur ? Outre celui qui est griffonné sur vos plaques d'identification ?
– Grace. Grace Hart.
– Eh bien, Dr Grace Hart – si jamais je sors de cet enfer vivant, je vous devrai une bouteille de quelque chose de très cher.
– Si vous sortez vivant, capitaine, je m'offrirai moi-même cette bouteille. Et je vous aiderai à la boire. Mutuellement.
Un sourire – le premier – étira ses lèvres, brisant la façade de froideur professionnelle. Elias le lui rendit. Deux individus que la méfiance avait réunis, que la nécessité cimentait. Cela ne durerait peut-être pas, mais ce serait suffisant pour l'instant.
« Allez-y, dit-il. Je vous suis. »
La porte du laboratoire s'ouvrit devant eux, et la pénombre du Vault les avala ensemble. Derrière eux, quelque part dans les profondeurs du vaisseau englouti, une chose massivese retourna dans son rêve liquide. Elias sentit le frémissement à travers la coque, et un instant – peut-être l'écho de sa propre peur – il crut entendre un énorme soupir, repris par le poids invisible de l'eau au-dessus de sa tête.
Il serra le poing autour du petit tube à essai froid, et se mit en marche. Le chemin vers le chronomètre, vers la vérité, et vers la surface venait de commencer. Il ne savait pas ce qui l'attendait au bout – mais il n'avait plus le luxe de se le demander. Aller de l'avant était la seule direction possible. C'était, pour des gens comme lui et Grace Hart, une manière de respirer. Une éthique. Une prière, peut-être, murmurée dans le noir.
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