Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 25: The Weight of Truth
La porte de la cabine s’ouvrit sur le silence des machines. Le Sunfire ronronnait autour d’eux—un bruit de veille, pas de fuite—et pourtant Elias sentait chaque seconde couler comme du sable dans un sablier renversé. Il avait les vêtements encore humides de sel et de sueur, les mains tremblantes d’une manière qu’il ne pouvait plus attribuer au froid.
Il trouva Malik dans la timonerie, Aiko à la console de navigation, Ji-hoon dans la salle des machines, et Rosa sur le pont, adossée au bastingage, les yeux sur l’horizon vide où le destroyer de Volkov avait disparu—pour l’instant. Ils étaient tous là. Quatre visages fatigués. Quatre silences.
Elias coupa la radio du pont. Il posa le chronomètre sur la table de la timonerie, dans son écrin de laiton terni, comme une pièce à conviction.
— J’ai quelque chose à vous dire, commença-t-il. Et cette fois, je vous dois la vérité entière.
Malik croisa les bras. Aiko releva la tête, ses doigts s’arrêtant au-dessus du clavier. Rosa entra, s’essuya les mains sur son pantalon. Ji-hoon monta l’échelle, s’arrêta à mi-hauteur.
Elias inspira. Il avait répété ce discours dans sa tête pendant l’ascension du sous-marin de secours. Les mots étaient là. Mais les prononcer, c’était autre chose.
— Il y a huit ans, l’Aurora n’a pas sombré dans une tempête. Pas comme je l’ai rapporté. Nous avons été coulés—par une créature. Une chose qui est montée des profondeurs et qui a brisé la coque comme du verre. Sur vingt-deux hommes, onze sont morts cette nuit-là. Moi, j’ai survécu en mentant.
Rosa ouvrit la bouche, puis la referma. Malik ne bougea pas. Le vent sifflait autour du mât radio.
— J’ai dit que c’était une vague scélérate. Un accident. La compagnie d’assurance a payé, la marine a classé, et j’ai gardé le silence pour protéger les familles—pour protéger mon brevet, pour protéger ma peau. Le rapport officiel est un mensonge. Et ce mensonge, Mercier l’a utilisé contre moi. Contre nous.
— Ce chronomètre, dit doucement Aiko, c’est ce qui a réveillé la chose ?
— Oui. Il l’a réveillée, il l’appelle, et il peut la suivre. C’est un dispositif de l’US Navy. Autrefois, ils s’en servaient pour marquer les léviathans. Pour les suivre, les étudier—et peut-être pour s’en servir.
— S’en servir ? répéta Ji-hoon, la voix étranglée.
— Comme arme. Comme épouvantail. Je ne connais pas tous les détails. Ce que je sais, c’est que cet objet contient des données—des trajets, des fréquences, des souvenirs qui ne m’appartiennent pas. Et que Meridian le voulait pour le même usage. Pour lâcher cette chose sur les routes maritimes, ou pire, pour en réveiller une autre ailleurs.
Le silence retomba. Ce n’était plus un silence de fatigue. C’était le silence de quatre personnes qui mesuraient soudain la profondeur de l’eau sous leurs pieds.
Rosa parla la première.
— Tu nous as fait naviguer vers cette chose. Tu nous as fait risquer nos vies pour un secret que tu cachais depuis huit ans.
— Oui.
— Et maintenant ? demanda-t-elle, les mâchoires serrées.
— Maintenant, je vous demande de m’aider à l’arrêter. Pas parce que je vous le dois—parce que je vous dois au moins de vous demander.
— L’arrêter comment ? demanda Malik. Avec quoi ? Une remorqueuse et trois fusées de détresse ?
— Avec un appât, répondit Elias. Et avec le chronomètre.
Il ouvrit l’écrin. L’objet luisait, paresseux, comme un œil entrouvert. Des marques de fabrication militaire, des numéros gravés, un cadran qui ne tournait pas selon les lois du temps—c’étaient des pulsations régulières, un battement de cœur programmé.
— La créature suit ce signal. Elle nage vers sa source. Si nous la menons là où nous le voulons, dans un endroit qu’elle ne connaît pas, où nous pouvons préparer le terrain…
— Tu veux l’attirer dans un piège, dit Aiko. Avec quoi comme explosif ?
— Les réservoirs de l’Artemis. Elle est encore presque pleine de gaz et de carburant. Avec des charges positionnées le long de la coque, nous pouvons en faire une bombe flottante.
— Et vous, demanda Ji-hoon, vous serez à bord ?
— Quelqu’un devra y être pour déclencher les charges.
— Et qui ça ? dit Rosa.
Elias rencontra son regard. Il ne détourna pas les yeux.
— Moi.
— Tu es fou, capitaine.
— Peut-être. Mais c’est la seule carte que nous ayons.
Aiko tourna la chaise pour faire face à Elias.
— C’est toi qu’elle entend, dit-elle. Dans le signal—quand nous avons écouté les fréquences, avant la Vault, cette chose a réagi à toi. Pas seulement au chronomètre. À toi.
Elias resta immobile.
— Peut-être à cause des souvenirs encodés, dit-il. Peut-être parce que cette saleté d’objet m’a choisi comme porteur. Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que si nous la laissons continuer vers les routes maritimes, nous parlons de centaines de morts, de milliers peut-être. Et c’est à cause de nous qu’elle est réveillée. À cause de moi.
Il ne leur avait pas encore parlé du vote. Mais il n’avait pas besoin de le faire. Ils étaient marins. Ils savaient ce que c’était que de suivre un capitaine dans une nuit sans étoiles.
Malik fut le premier à rompre le silence.
— Moi je m’occupe des charges, dit-il. Sur l’Artemis. J’ai travaillé sur des pétroliers avant de rejoindre cette péniche. Je sais comment faire sauter un réservoir sans faire sauter tout le navire.
— Moi, dit Aiko, je peux rester sur le Sunfire et tenir les systèmes de communication. Programmer des leurres à distance, faire dévier sa trajectoire si nécessaire.
— Tu vas en avoir besoin, dit Ji-hoon, d’une voix plus ferme que d’habitude. À bord de l’Artemis, quelqu’un devra manoeuvrer pendant que vous poserez les charges.
— Ji-hoon ? dit Elias.
— Les machines me parlent. Et je suis bon à la barre d’un navire mort.
Rosa resta un long moment silencieuse. Elle regarda le horizon, puis le chronomètre, puis Elias.
— Je vais te dire une chose, dit-elle. Je ne te fais pas confiance. Tu as menti pendant huit ans. Tu nous as fait risquer nos vies pour une histoire que tu nous as cachée. Mais—elle marqua un temps—personne d’autre ne sait où est cette chose. Personne d’autre n’a ce qu’il faut pour l’arrêter. Et si tu as raison, si nous ne laissons pas cette chose continuer, alors je suis avec toi.
Elle tendit la main. Elias la serra. Une poignée de main qui ne scellait pas une amitié, mais une trêve—entre un capitaine et son équipage, entre une dette et un devoir.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps, dit Elias. D’après nos estimations, elle atteindra les routes maritimes dans une dizaine d’heures. Si nous partons maintenant, nous pouvons attirer l’Artemis dans la baie au nord de Rockall, là où les fonds sont assez hauts pour la piéger, mais assez profonds pour qu’elle s’approche sans méfiance.
— La zone d’exclusion navale est à deux heures d’ici, dit Aiko en consultant son écran. Et les relevés du Vault indiquent qu’elle passe souvent par ces eaux. Mais la marine britannique sillonne ce secteur depuis deux jours. Si nous y traînons un navire-citerne miné, on va se faire repérer.
— C’est pour ça que nous larguerons le Sunfire à distance, dit Elias. Nous enverrons l’Artemis en avant-garde, avec des leurres à bord et les charges près de la coque. Puis nous nous éloignerons vers le banc de brume pour masquer notre fuite.
— Tu veux abandonner le Sunfire ? demanda Malik.
— Je veux le cacher. Une fois la créature engagée avec l’Artemis, nous reviendrons le récupérer—si nous sommes encore en état de le faire.
Il y eut un moment d’échange de regards. Puis Malik hocha la tête.
— On aura besoin de deux heures pour préparer les charges.
— Vous en avez trois, dit Elias. Puis nous levons l’ancre.
La timonerie vibra doucement lorsque Ji-hoon redescendit vers la salle des machines. Malik et Rosa partirent inspecter l’Artemis, amarrée au flanc du Sunfire depuis la veille, leurs voix graves portées par le vent.
Elias resta seul avec le chronomètre. Il le prit entre ses doigts, sentit le froid du métal contre sa paume, la vibration subtile qui semblait monter de ses entrailles. L’objet, silencieux, semblait écouter. Non, pas écouter—attendre. Comme un chien au bout de sa laisse, les yeux tournés vers la mer, dévoré d’impatience.
— Tu vas nager vers moi, murmura Elias. Et cette fois, je serai prêt.
Le pont était vide à part le sifflement des écoutes. La mer, autour d’eux, s’étendait aussi plate et grise qu’un miroir d’étain. Dans quelques heures, elle se changerait en piège.
Il referma l’écrin, le posa sur la carte étalée à la table, et sortit rejoindre son équipage.
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