Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 26: The Bait
La brume collait à la peau comme un suaire. Debout à la proue de la *Sunfire*, Elias regardait l’*Artemis* tanguer au bout du câble de remorque, sa silhouette fantomatique découpée sur l’aube grise. Derrière eux, la masse sombre de Rockall émergeait de l’eau telle une dent cariée, et au-delà, la zone d’exclusion navale — un ruban de bouées jaunes que les cartes de Malik marquaient d’un rouge sinistre.
« Encore deux milles, capitaine. » Aiko était à ses côtés, les mains tachées de graisse, une torche à la ceinture. Son visage tiré disait ce que sa voix ne disait pas : elle n’aimait pas ça.
Elias non plus. L’*Artemis* était un bon bateau. Un rafiot, mais un bon bateau. La sacrifier pour un leurre, c’était comme brûler une photo de sa mère pour se chauffer.
« Les charges ? » demanda-t-il.
« Posées. Douze kilos de plastic répartis sur les membrures basses, à la ligne de flottaison. Aïeux électroniques activés à distance, portée de trois milles. » Aiko tapota la télécommande scellée dans une poche étanche de son ciré. « Un signal, et elle se transforme en bouquet de fleurs sous-marin. »
— « Sous-marin » n’est pas le mot que j’aurais choisi, grogna Rosa, qui montait l’échelle de passerelle, un fusil de chasse à la main. Elle jeta un regard mauvais à Elias. « On sacrifie un bateau qu’on aurait pu vendre pour payer tes dettes. Et on prie pour qu’un monstre préhistorique ait le sens du spectacle. »
Elias ne releva pas. Il n’en avait pas le temps. Il sortit le chronomètre de sa veste, le métal froid contre sa paume. Toujours silencieux. Toujours mort. Mais il sentait quelque chose — un poids, une tension, comme si l’instrument attendait.
« On le largue ici, dit-il. On s’éloigne de deux milles, on se met sous l’horizon radar. Si le chronomètre fait son travail, la bête suivra le signal de l’*Artemis*. »
— C’est un tracker, pas un appeau, rappela Hart, qui se tenait en retrait, les bras croisés. Elle portait encore une combinaison de Meridian trop grande pour elle. « On l’a vu suivre la chose, oui. Mais l’attirer ? On n’a aucune certitude. »
— On a une certitude, répliqua Elias. C’est la seule carte qu’on ait. Et le temps qu’il nous reste se mesure en heures. Malik, lâche le câble.
Le bosco obéit. Le croc de remorque claqua, et l’*Artemis* commença à dériver lentement vers les bouées jaunes, son moteur au ralenti, sa radio diffusant une boucle d’appels de détresse enregistrés — la voix d’Elias lui-même, trois ans plus tôt, hurlant les coordonnées d’un naufrage qui n’avait jamais existé. Pauvre détail. Pauvre leurre.
Elias pressa un bouton du chronomètre. Une impulsion muette, indiscernable à l’oreille humaine, fila vers l’horizon sud.
« On bouge », ordonna-t-il.
La *Sunfire* fit machine arrière, s’enfonçant dans l’ombre de Rockall. L’équipage se tut. On n’entendait plus que le souffle des machines et le clapotis de l’eau contre la coque.
Vingt minutes passèrent. Puis quarante.
Rien.
Aiko surveillait le sonar, le visage éclairé en vert par l’écran. « Rien à moins de vingt milles, capitaine. Si elle suit, elle est lente. »
— Ou elle n’est pas intéressée, murmura Rosa.
Elias ne répondit pas. Il regardait l’horizon, le chronomètre serré dans sa main. Sa paume commençait à suer. Il pensa à l’*Aurora*, à ses hommes, à l’eau noire qui les avait pris. Il pensa à ce que Mercier avait dit : *le temps de la démonstration est venu*. Une démonstration pour qui ? Pour quoi ?
« Capitaine. » La voix de Malik, tendue. « Le sonar. Quelque chose… »
Elias se tourna. Sur l’écran, une tache lumineuse se détachait du fond marin — immense, oblongue, remontant à vitesse régulière. Elle ne se dirigeait pas vers l’*Artemis*. Elle se dirigeait vers eux.
« Merde », souffla Aiko.
La tache accéléra. Soudain, la mer se souleva à cinq cents mètres de la proue. Un mur d’eau blanche, puis une masse noire émergea — pas la tête, non, mais une nageoire dorsale haute comme un immeuble de trois étages, triangulaire, scarifiée, qui fendit la surface dans un rugissement sourd avant de replonger.
« Elle nous a repérés », dit Rosa, levant son fusil comme si cela pouvait servir.
— Elle a suivi le signal, corrigea Elias. Le chronomètre est ici. Pas sur l’*Artemis*. Elle va droit à la source.
La bête décrivit un cercle autour du rocher. Large. Calme. Comme si elle étudiait le terrain. Puis elle plongea, et le sonar montra qu’elle filait vers l’*Artemis*.
« Elle mord à l’hameçon », murmura Aiko, la main sur la télécommande.
Mais la créature ne toucha pas le leurre. Elle passa à vingt mètres de l’*Artemis*, à peine une perturbation dans l’eau, et continua sa route vers le nord, vers les bouées de l’exclusion. Elias regarda le chronomètre : l’aiguille tremblait, indécise.
« Elle ignore l’appât », dit Hart, la voix basse. « Elle sait. »
— Elle ne sait rien, elle suit le signal. Mais le signal est sur Nous, pas sur l’*Artemis*. »
— Alors change la donne. Envoie le signal sur l’*Artemis*.
— Impossible, le chronomètre est codé sur ma fréquence. Je suis la balise. »
Un silence tomba sur le pont. Rosa baissa son fusil, les yeux fixés sur Elias.
« Tu es le leurre, capitaine. Tu nous as dit qu’on sacrifierait l’*Artemis*. Mais c’est toi qu’il faut sacrifier. »
Elias regarda la mer. La nageoire réapparut, plus proche, décrivant un autre cercle. Le monstre tournait autour du rocher comme un requin autour d’une proie. Il ne cherchait pas l’*Artemis*. Il cherchait Elias.
« Malik, prépare le canot », dit-il d’une voix calme.
— Capitaine ?
— Tu m’as entendu. Le canot, le harpon, et deux bonbonnes du sédatif qu’on a chargé à Reykjavik. Si la bête veut moi, elle m’aura. Mais je vais lui faire payer le voyage.
Hart posa une main sur son bras. « Elias. Réfléchis. Elle est plus intelligente qu’on pensait. Elle sait que l’*Artemis* est vide. Si tu t’approches d’elle en pleine mer, elle t’écrasera avant que tu lances quoi que ce soit. »
— C’est pour ça qu’on ne restera pas en pleine mer. On va où elle ne peut pas nous suivre. »
Il montra du menton l’*Artemis*, toujours dérivant vers la passe entre deux récifs — une trouée d’eau peu profonde, à peine douze mètres, encadrée de roches à fleur d’eau.
« On la rentre dans cette passe. Le chronomètre avec moi. On la fait venir là où elle ne pourra pas manœuvrer. Et pendant qu’elle essaie de m’attraper, Aiko déclenche les charges. À bout portant. »
Rosa ricana, sans joie. « Et qui, dans ce plan, ne risque pas de mourir ? »
Elias la regarda. « Personne. C’est le principe. »
Mais au fond de lui, il savait que c’était faux. Le chronomètre vibrait dans sa main, plus fort qu’avant. Et sur le sonar, la bête avait cessé de tourner. Elle faisait route vers la passe — vers l’*Artemis*, vers lui, comme si elle avait compris le plan avant même qu’il ne l’annonce.
Aiko leva les yeux de l’écran. Son visage était blême.
« Capitaine. Elle ne va pas vers l’*Artemis*. »
— Elle va où ?
— Elle va chercher quelque chose, sous nous. Ça bouge sous la *Sunfire*. »
L’eau se souleva à dix mètres de la coque. Pas la nageoire. Une tête. Une tête noire, lisse, massive, aux yeux blancs comme des lunes mortes. Elle fixa Elias. Puis elle ouvrit une gueule grande comme une porte de grange, et quelque chose tomba dans l’eau — un objet lourd, métallique, gluant de bave.
Une balise. Une balise Meridian, identique à celle qu’ils avaient trouvée sur la coque de l’*Artemis*.
Le chronomètre vibra plus fort. Puis il émit un son aigu, continu — un appel.
Et au sud, très loin, un autre chronomètre répondit.
La démonstration n’avait pas commencé. Elle venait à peine de commencer.
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