Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 27: The Trap Springs
La mer explosait en colonnes de furie blanche lorsque le Leviathan frappa l’Artemis. Le choc traversa l’eau comme un coup de tonnerre liquide, soulevant une vague qui gifla la coque du Sunfire, le faisant gîter dangereusement. Elias, cramponné à la rambarde de la passerelle, vit la créature émerger dans un rugissement qui fit vibrer l’acier jusqu’à la moelle.
« Maintenant ! » hurla-t-il dans la radio.
La détonation déchira la nuit. Les charges plastique, dissimulées dans les cales de l’Artemis, embrasèrent le bâtiment en une boule de feu orangée qui éclaira l’horizon sur des kilomètres. L’onde de choc souleva le Sunfire comme un jouet, projetant Elias contre la cloison. Le verre de la passerelle vola en éclats.
Quand la lumière retomba, le Leviathan émergea de la fumée, titubant. Ses écailles, noires comme la faille la plus profonde, portaient des zébrures de brûlure. Un de ses bras, celui qui avait frappé l’Artemis, pendait, arraché à l’épaule, dégoulinant d’un sang sombre qui teintait l’écume. Sa gueule s’ouvrit dans un cri muet de douleur, révélant des rangées de crocs brisés.
Le Sunfire trembla de nouveau. Pas une vague—un coup. Le Leviathan, fou de rage, avait plongé et frappé la coque sous la ligne de flottaison. L’alarme de voie d’eau hurla dans toute la passerelle.
« Il nous a repérés ! » cria Malik depuis la salle des machines. « La cloison étanche tient, mais la barre est morte ! On dérive ! »
Elias jeta un œil à la mer. L’Artemis n’était plus qu’une coque en flammes, dérivant lentement. Les charges avaient fait leur office—le Leviathan saignait, il était affaibli. Mais il n’était pas mort, et le Sunfire, immobilisé, devenait une cible.
« On ne peut pas le finir au canon, il est trop massif », dit Rosa, le visage fermé, les mains serrées sur les commandes du treuil. « Il faut le toucher au cœur ou au cerveau. »
Elias regarda le canon harpon, toujours chargé de l’obus explosif. Trop lent, trop imprécis. Il fallait autre chose.
« La seringue », dit-il.
Rosa se tourna vers lui, les yeux écarquillés. « La seringue de sédatif qu’on a préparé pour le moment où il serait coincé dans la baie ? Elias, on n’a pas de baie. On a un monstre blessé qui fout le camp sous nos pieds. »
« C’est notre seule chance. » Il décrocha le petit réservoir pressurisé—le narcotique, développé à partir de venin de méduse abyssale, assez puissant pour endormir un rorqual. « Je vais le harponner à l’œil, injecter toute la dose, et prier pour que ça le fasse couler. »
Un silence tomba sur la passerelle. Malik, Aiko, Rosa—tous le regardèrent. Pas besoin de mots.
« Tu vas mourir », dit Rosa, sans colère. Juste un constat.
« Peut-être. » Elias ajusta le détendeur de sa combinaison de survie. « Mais si je ne le fais pas, ce monstre va couler un paquebot avant l’aube. Le chronomètre peut le suivre, mais moi seul peux l’approcher. Il répond à moi, il m’attend. C’est le moment. »
Il descendit vers le petit canot semi-rigide, fixé à la poupe. La mer autour était une soupe d’écume et de sang. Le Leviathan avait cessé sa cavalcade—il flottait à quelques centaines de mètres, haletant, sa blessure géante arrosant l’océan. Il semblait… fatigué. Mais ses yeux—ces deux lucioles jaunes, si intelligentes, si froides—étaient fixés sur le Sunfire.
Sur lui.
Elias poussa le canot dans l’eau, les moteurs hors-bord crachant une fumée noire. Il posa le canon-harpon à l’avant, fixa le réservoir de sédatif à la tige creuse de la flèche, et vérifia une dernière fois le chronomètre autour de son cou. Sa lueur pulsait—un battement régulier, presque amical.
« Elias ! » La voix de Malik cracha dans la radio. « Les radars montrent une frégate britannique qui approche de la zone d’exclusion à vingt nœuds. Ils vont arriver dans moins d’une heure. »
« La on aura fini ou on sera morts. » Elias coupa la radio.
Le canot bondit sur les vagues. Le Leviathan tourna sa masse énorme vers lui, l’observant. Elias ne détourna pas le regard. Chaque coup de vague le rapprochait. Chaque battement de son cœur, une prière silencieuse.
À cinquante mètres, la créature ouvrit la gueule. Elias vit la pupille de son œil droit—la cible—se dilater, se focalisant sur lui. Il arma le harpon, cala le canon contre son épaule, et visa.
La bête chargea.
L’eau explosa devant lui, une muraille liquide qui souleva le canot. Elias tira dans le chaos. La flèche siffla, traversa l’écume, et se planta—pas dans l’œil, mais juste en dessous, dans la chair tendre entre le globe et l’os. Le réservoir de sédatif se vida en un jet brumeux.
Le Leviathan hurla. Un son qui n’était pas un son—une vibration qui traversa la mer, le ciel, les os d’Elias, le jetant à genoux dans le canot renversé. L’eau glacée l’engloutit. Il se débattit, remonta à la surface, toussa du sel et du sang.
Quand il rouvrit les yeux, le Leviathan était immobile—pas mort, mais lourd, titubant, sa tête massive oscillant comme celle d’un homme ivre. Le sédatif faisait effet. Mais il ne coulait pas. Il flottait, immense, vulnérable, son œil droit fermé par la douleur.
Elias nagea vers le canot renversé, attrapa une corde, et s’y hissa. Il était à moins de dix mètres de la créature. Il pouvait sentir sa chaleur, son odeur d’iode et d’abysse. Le chronomètre battait contre sa poitrine, plus vite maintenant—un appel, ou une réponse.
Il se releva dans le canot, une main sur la coque retournée, et regarda le Leviathan.
« Alors, dit-il à voix basse, la mer dans les poumons. C’est entre toi et moi maintenant. »
Le Leviathan entrouvrit ses paupières lourdes. Son œil jaune, terne, hébété, chercha le petit homme qui l’avait blessé. Et dans ce regard, pendant un instant, Elias vit quelque chose qu’il ne voulut pas nommer.
Il dégaina le harpon de rechange.
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