Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 28: The Final Harpoon
Le harpon pesait une tonne dans sa main. Elias le souleva au-dessus de son épaule, les jambes écartées sur la coque renversée du canot, l’eau glacée lui mordant les mollets. L’œil du léviathan, une sphère de nacre et de sang, fixait le sien à travers la houle. Il vit la pupille se contracter — non par peur, mais par compréhension.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
Il frappa.
Le harpon traversa la cornée avec un bruit humide de verre qui se brise, s’enfonça jusqu’à la garde. Une détonation sourde annonça l’injection du sédatif dans l’orbite. Le monstre se cabra. Un rugissement — pas un cri d’animal, mais un grondement venu des abysses, un son qui fit vibrer l’eau sous ses pieds comme une cloche de plongée. La queue jaillit, fouetta la surface, et le canot se retourna.
Elias fut avalé par l’Atlantique.
Le froid lui serra la poitrine comme un étau. Il battit des bras, cherchant la surface, mais quelque chose le tira vers le bas — un courant, une aspiration. Il ouvrit les yeux dans le noir vert, et il vit.
Le léviathan descendait sous lui, immense, sa blessure laissant une traîne de sang lumineux qui dansait comme des méduses. Sa masse bloquait la lumière du soleil. Mais ce n’était pas la taille qui le figea. C’étaient les cicatrices. Des rangées de marques chirurgicales le long des flancs, des plaques de métal fusionnées à la peau, des nœuds de câbles qui suintaient une lueur bleutée. Des balises. Des implants. Le chronomètre dans sa poche pulsait en rythme, comme un second cœur.
Elias comprit.
Ce n’était pas un animal. C’était un captif. Une chose fabriquée, réveillée de force, dressée par la douleur pour obéir à des signaux qu’elle ne comprenait pas. Et elle souffrait — il le voyait dans l’unique œil qui le regardait encore, toujours ouvert, l’autre éventré par son harpon. Un œil qui le reconnaissait, non comme un ennemi, mais comme celui qui tenait la clé.
Ses poumons brûlèrent. Il fouilla sa ceinture, sortit le chronomètre — le disque d’acier trempé, les runes gravées par la Navy. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il n’avait pas de protocole. Il avait juste un cri.
Il pressa la paume contre le disque et émit sa propre voix.
Pas un mot. Une pensée. Un souvenir : le visage de son équipage d’Aurora, la dernière nuit avant la tempête, leurs rires autour de la table en acier. La douleur de les perdre. La douleur de les avoir laissés. Et ensuite, non pas la vengeance — car ce monstre n’avait tué personne de sa propre volonté — mais le pardon. Un signal qui ne commandait pas. Qui apaisait.
Le chronomètre vibra. Une onde partit dans l’eau, invisible mais tangible, et le léviathan tressaillit.
Ses muscles se relâchèrent. La tension quitta son dos. Sa queue s’affaissa, puis la créature entière parut s’abandonner au poids de la mer — plus une chute qu’un plongeon, un retour. Le sédatif faisait son œuvre. Les implants clignotèrent une dernière fois, puis s’éteignirent.
Le monstre coula, dormant.
Elias, au bout de ses forces, regarda le corps immense disparaître sous lui dans les ténèbres bleues. Une bulle d’air lui échappa. Sa vision se troubla. Il lâcha le chronomètre — non, il le serra, le mit dans sa veste, et il nagea.
La lumière était loin. La lumière était un rêve. Mais au-dessus, quelque part, il entendait des voix — des cris —, le bruit d’un moteur qui démarre malgré l’océan en furie.
— Elias ! Elias !
Une main attrapa son poignet. Deux mains. Des cordes autour de sa poitrine. Il fut hissé sur un pont de bois dur, une coque qui tanguait — le Sunfire, qu’on avait réparé en catastrophe. Il cracha de l’eau salée, toussa, le visage tourné vers le ciel gris.
Aiko était penchée sur lui, les cheveux trempés, les yeux rougis. Hart tenait un talkie-walkie, son autre main serrant la rambarde.
— Il est passé où ? cria Hart. Qu’est-ce qu’il est passé ?
Elias souleva la tête. La mer était vide. Pas de monstre, pas de tourbillon, pas de sang en surface. Juste une houle qui se calmait, comme si l’océan lui-même avait retenu son souffle.
— Il dort, dit-il. Il dort.
Un silence. Puis, au loin, un son grave — un son mécanique, pas naturel. Hart pivota, le visage dur. À l’horizon, une frégate britannique apparut, silhouettée contre le ciel blanc, ses radars tournant comme des yeux fatigués.
— Ils arrivent, dit Hart. Et quand ils verront le sédatif dans son œil, ils sauront exactement quoi chercher.
Elias ferma les yeux. Le chronomètre pulsait contre sa poitrine, encore chaud. Il savait que ce n’était pas fini. Mais pour la première fois depuis des jours, il n’avait pas besoin de se lever.
— Laisse-les venir, murmura-t-il.
La mer était immobile autour d’eux, plate comme un miroir de mercure. Et quelque part, très loin sous la surface, une créature géante respirait dans son sommeil, libérée — pour l’instant — du signal qui l’avait faite prisonnière.
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