Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 29: The Calm
L’eau autour d’Elias était devenue un miroir noir. Le leviathan dormait à quelques mètres de lui, immense colline de chair parcourue de tressaillements lents, son œil crevé fermé, sa respiration un souffle qui soulevait la surface en ondes paisibles. Elias flottait, accroché au flanc retourné de son canot, la tête lourde, le sang du harponnage séchant dans les plis de sa combinaison.
Il entendit le moteur avant de voir la lumière. Un zodiac qui approchait, coupe nette dans le silence. La silhouette d'Aiko se découpa contre l'horizon blême, main levée pour couper les gaz.
— Capitaine ! appela-t-elle.
Elle jeta une corde. Elias la laissa tomber, trop épuisé pour la rattraper. Hart se pencha par-dessus le bord, attrapa son bras, tira. Il s'effondra dans le zodiac, genoux contre un réservoir de carburant, crachant de l'eau salée.
— Le frégate ? demanda-t-il.
— Cinq milles, dit Hart. Ils ont coupé leurs hélices. Ils ne veulent pas réveiller la bête.
Aiko indiqua l'horizon du menton. Une masse grise, basse sur l'eau, phares éteints. Le HMS *Invincible*, probablement, ou un destroyer de classe Daring. Elias compta les silhouettes à la jumelle d'Aiko : deux hélicoptères sur le pont, prêts. Des canons pointés. Pas vers eux. Vers le leviathan.
— Ils vont le tuer, dit Elias.
— Ils vont le capturer, corrigea Hart. Pour l'étudier. Pour comprendre.
Elias regarda la créature. Elle flottait, vulnérable. Son flanc portait des cicatrices comme des routes sur une carte ancienne. Des plaques de métal affleuraient sous la peau, cerclées de tissu cicatriciel. Une bête de laboratoire, échappée de sa boîte. Le chronomètre battait contre sa poitrine, chaud comme un cœur.
— Ils ne comprendront rien, dit-il. Ils verront la technologie Meridian et l'appelleront une arme.
Hart se tut. Aiko accéléra vers le Sunfire, mais Elias posa une main sur la sienne.
— Non. On reste. On attend.
— Capitaine, ils vont nous embarquer. Vous êtes recherché, je vous rappelle.
— Je sais.
Il ouvrit sa combinaison, sortit le chronomètre. Le cadran luisait d'un éclat régulier, presque paisible. Il l'avait utilisé pour calmer la créature. Il avait senti sa peur, son absence de langage, sa mémoire faite de coups et de cages. Il avait vu, dans cet œil unique, non pas un monstre, mais un animal qui avait appris à craindre les humains.
Le destroyer émit un signal sonore. Un haut-parleur cracha des mots que le vent déforma.
— Ici le commandant Reeves, marine royale. Le capitaine Elias Vance est prié de se présenter sur le pont arrière, sans arme. Je répète...
Elias laissa le chronomètre pendre à son cou. Le rythme s'accéléra, s'accéléra encore, jusqu'à devenir vibration. Il sentit la fréquence dans ses dents, dans le creux de son sternum.
— Hart, dit-il. Vous connaissez ces implants. Vous connaissez leur fréquence.
Elle le regarda longuement. Dans ses yeux, une décision se prenait, vieille de plusieurs semaines.
— Je les ai aidés à les concevoir, dit-elle enfin.
Aiko se retourna brusquement.
— Quoi ?
— Il y a six ans, j'étais ingénieur biomédical chez Meridian Atlantic. Division marine. On m'a fait travailler sur des dispositifs de contrôle à distance pour grands cétacés. Je suis partie quand j'ai compris ce qu'ils faisaient aux sujets. La partie neuro-sédative de mon travail, celle qui a servi au prototype que vous avez entre les mains, utilise une porteuse à 7,83 hertz.
La résonance de Schumann, pensa Elias. La fréquence de la Terre. Il n'avait pas besoin de comprendre. Il avait besoin d'agir.
— Si je les brise, ces implants ?
Hart secoua la tête.
— Les implants sont reliés à un stimulateur central. Il faut le surcharger. Le chronomètre ne peut pas émettre assez de puissance pour le faire. Mais vous pouvez désynchroniser les dispositifs individuels assez longtemps pour leur donner le temps de s'enfuir.
— Le temps de s'enfuir, répéta Elias. Cette bête a passé sa vie captive. Elle mérite plus que le temps de s'enfuir.
Un hélicoptère décolla du destroyer, rotors martelant l'air. Il clignota une fois, deux fois, message lumineux. Le haut-parleur reparla, plus dur.
— Vance. Vous avez soixante secondes. Nous avons des ordres de neutralisation si la créature manifeste une agressivité.
Elias regarda Aiko. Son visage était fermé, mais pas hostile. Il regarda Hart, qui tenait le chronomètre du bout des doigts, comme on tient une relique.
— Vous savez utiliser cet appareil mieux que moi ? demanda-t-il.
— J'en connais l'architecture, dit-elle. Pas le cœur.
Il rit, un son étranglé dans sa gorge.
— Le cœur, c'est simple. Il faut y croire.
Il lui prit le chronomètre. Le métal était tiède. Il ferma les yeux. Sur le pont du Sunfire, à deux cents mètres, il savait que Rosa et les autres les regardaient, impuissants. Il ne leur avait pas demandé de venir. Il ne leur avait pas demandé de rester. Mais ils étaient là.
Le leviathan bougea.
Pas un réveil. Un frémissement de surface, l'ombre d'un frisson qui parcourut la masse sous-marine. Elias vit les plaques de métal luire sous l'eau, une série d'ampoules rouges qui s'éteignirent une à une. Une membrane clignota entre deux écailles.
— Les implants s'activent, dit Hart d'une voix serrée. Le signal du destroyer est à la même fréquence de contrôle. Ils vont le réveiller à distance.
Elias leva le chronomètre, pouce sur la couronne. Il sentit la réponse du mécanisme, une résistance connue, presque intime.
— Elle était là, ta voie de sortie, murmura-t-il à la créature. Ce temps que je t'ai donné, c'était pas pour dormir. C'était pour t'en aller.
Il tourna le cadran. Non pas vers la fréquence de calme, mais à l'opposé, à la limite de la butée. Une note aiguë, presque douloureuse, déchira l'air. Le chronomètre vibra entre ses doigts, chaud, humide. Hart posa une main sur la sienne, à plat, et il sentit son souffle contre son épaule.
— Relâchez par paliers, dit-elle. Pas tout d'un coup. Vous devez désynchroniser.
Il compta. Un. Deux. Trois.
Le leviathan ouvrit son œil intact.
Un œil liquide, ambré, vertigineux. Pas un œil de machine. Un œil qui le regarda, lui, Elias Vance, à travers l'eau qui les séparait. L'œil d'une créature qui avait appris le langage de la peur et qui découvrait un autre langage. Elias sentit quelque chose céder en lui, un nœud qu'il ne savait pas porter.
— Pars, dit-il.
Le leviathan bougea. Lentement d'abord, comme si l'eau elle-même devait se souvenir comment le porter. Puis d'un seul mouvement, immense et précis, il plongea. Sa queue — hélas, on ne peut pas dire queue, il n'avait pas de croupe, mais une masse terminale de chair et d'écaille — balaya la surface dans un tourbillon qui retourna son canot. Il s'enfonça, descendant comme une colonne de bronze dans l'abîme, vers une mer plus profonde, un autre océan.
Le chronomètre se tut.
Elias resta debout dans le zodiac, le dispositif refroidissant dans sa paume. Le destroyer clignota furieusement. Un second hélicoptère prit les airs, mais trop tard : le sonar ne renverrait plus que le vide, là où la bête avait été une présence gravée dans la mer.
Hart lâcha sa main. Aiko coupa le moteur. Le silence revint, aussi grand que ce qu'ils venaient de faire.
— On devrait y aller, dit enfin Aiko, la voix feutrée.
Elias hocha la tête. Il s'assit, le chronomètre au creux des mains. Il sentait le froid, maintenant. La fatigue remontait comme une marée. Mais il y avait autre chose, dans la lumière qui pâlissait sur l'eau : une paix neuve, fragile, méritée.
— Hart, dit-il.
Elle leva les yeux.
— Mercier vous a recrutée ?
— Il m'a eue de vitesse. J'ai signé pour la recherche, pas pour la fabrication. Quand j'ai compris, j'ai collecté des preuves et je suis partie. L'ONU m'a mandatée pour enquêter. Officiellement, je suis ingénieur contractuel. Officieusement…
— Officieusement ?
— Enquêtrice spéciale du programme des Nations unies pour la protection de l'environnement marin. Division faune sauvage.
Elias la regarda. Il aurait dû être en colère. Il se découvrait juste las, et raisonnablement impressionné.
— Vous êtes la seule personne que je connaisse qui a fait pire que moi, dit-il.
Elle sourit, juste un coin.
— On a tous nos causes perdues.
Sur le Sunfire, ils distinguèrent des silhouettes sur le pont. Rosa. Il savait ce qu'elle penserait. Il avait encore des explications à donner, encore des mensonges à traquer. Pour l'instant, tout ce qu'il voulait, c'était s'asseoir quelque part et regarder la mer où le leviathan avait disparu.
Le destroyer fit demi-tour, hélices labeur, message sonore tonitruant de colère impuissante. Un officier hurla quelque chose que le vent emporta. Elias remit le chronomètre dans sa combinaison, contre sa poitrine. Le métal était froid maintenant, inerte. Pas un orgueil. Pas une arme. Un outil pour comprendre, peut-être. À utilisations plus humaines.
Aiko redémarra le moteur.
— Rentrons, dit-elle.
L'eau où le leviathan était passé bouillonnait encore par à-coups, rides qui s'élargissaient puis s'effaçaient. Elias pensa à l'œil ambré. À la peur qui s'y trouvait, muée en autre chose. À Hart, qui s'était assise à l'avant, les mains croisées, la posture d'une femme qui a depuis longtemps cessé de dormir.
Le Sunfire les accueillit au roulis. Sur le pont, Rosa attendait, bras croisés. Elias posa les pieds sur les planches et la trouva devant lui.
— Vous avez autre chose à me dire, capitaine ?
Il considéra la question un long moment, l’eau ruisselant dans son dos, le ciel s'ouvrant au-dessus du destroyer qui s'éloignait, du lieu où la créature commençait une vie nouvelle.
— Non, dit-il tranquillement. Tout est dit. Maintenant je reste, et je répare ce qui peut l'être.
Rosa le jaugea. Elle savait reconnaître une vérité, même trempée de sel et de sang. Elle s'écarta.
— On a du café, dit-elle. Et de la soupe chaude.
Elias traversa le pont vers la cabine. Derrière lui, la mer parfaitement calme.
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