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Le Sillage du Léviathan

Lire le chapitre 4: The Leak

Le capitaine Elias Vance referma le poignet du chronomètre dans sa paume. Le tic-tac du mécanisme ancien semblait étrangement fort dans le silence de la cabine, comme si l'objet lui-même protestait contre l'endroit où il était posé.

« Capitaine ? »

La voix d'Aiko monta de l'échelle métallique. Il rangea le chronomètre dans la poche intérieure de son ciré et souffla une longue expiration.

« Toulon, l'est du port. Je lis ça de mes yeux. »

Elle descendit sur le plancher de la cabine de commandement, une tablette à la main, le visage éclairé par l'écran. Ses pommettes hautes se dessinaient durement sous l'éclairage de secours jaune qui pulsait du plafond.

« J'ai retrouvé le manifeste de chargement. Enfoui sous un faux rapport d'inspection, mais la signature du propriétaire est la même que sur le registre de bord. Et il y a plus que des équipements de plongée. » Elle tourna la tablette pour lui montrer. « Colonne dix-sept. Expéditeur : Meridian Deep Technologies. »

Elias prit l'appareil. Le nom lui rendit un écho plus sourd que celui d'un mécanicien à bord de corsaires qui se grattaient dans le ventre de l'Artemis, sous ses pieds.

« Qu'est-ce qu'ils expédiaient ? »

« Des intégrateurs biologiques. Des cuves de culture cellulaire. Des... » elle fit défiler, « spécimens marins, étiquetés "non standard". Le nom du consignataire à destination était M. Van der Hek, un agent pour le Havre. Et le manifeste date de deux semaines avant le dernier contact. »

« Le mystère du Havre, on l'écarte pas trop vite », dit Vance. La vantardise lui coûta un effort. Il ferma les yeux un instant, revoyant la coque de son ancien voilier—le Kestrel—groupe de blessures parallèles qui se dessinaient comme de grosses dents dans l'acier. Même marque. Même empreinte. Ce n'était donc pas une coincinence.

Il parcourut la pièce des yeux. La porte de la cabine de commandement était encore entrouverte, et de là, il voyait l'extrémité du pont principal, un rectangle de surface fendue par des éclats de lune. Le ciel, dehors, restait découpé par les superstructures de l'Artemis. Et sous leurs pieds, le signal reprit : trois coups, pause, trois coups. Régulier comme un pouls.

Elias saisit son téléphone par satellite dans le compartiment de son gilet et pesa l'appareil un moment avant de composer un numéro mémorisé, les doigts fatigués dans les gants de sécurité.

« Capitaine ? » demanda Aiko, la voix contenue.

« Je dois passer par Mikhail. Il a des filets dans les ports nordiques, il saura ce que ce manifeste signifie. »

À la seconde sonnerie, une voix rocailleuse, imprégnée de cigarettes anglaises et de disputes au comptoir, répondit :

« On s'est trompés de numéro, j'espère ? »

« Mikhail. C'est Elias. »

Un silence, puis un rire sans chaleur : « Elias. Le loup. J'ai cru qu'il était en chaîne de remorquage entre l'Islande et le Maine. Qu'est-ce que tu fais sur une fréquence ouverte à cette heure-ci ? »

« Je suis sur une épave. L'Artemis. Tu dois l'entendre aux nouvelles, ou plutôt pas. »

Il y eut un froissement de tissu. « L'Artemis ? Le cargo qui a signalé une avarie moteur et s'est tu en trente heures ? Les espagnols disaient qu'on se renflouait, eux ont envoyé un remorqueur de Bilbao il y a trois jours. Ils l'ont trouvée vide. Vide. »

« Ils ont pas cherché assez bien. Il y a du monde ici, Mikhail. » Vance respira un coup court. « Il y a du monde qui n'était pas sur le registre. Et un laboratoire avec des cuves si profondes qu'on pourrait y plier un sous-marin. Écoute-moi : le manifeste de chargement, il mentionne une entreprise. Une entreprise de biotechnologie dont tu m'as parlé une fois, quand tu faisais ce travail pour la Commission des épaves. Meridian Deep. Le même nom que mon bateau mais sans une lettre près. »

Il y eut une inspiration presque sifflante de l'autre côté de l'Atlantique. La voix de Mikhail changea de fréquence, devint plus basse, plus froide, presque inflexible.

« Écoute-moi bien, Vance. Je connais ta division à Brest. Je l'ai peut-être même un jour financée. Aujourd'hui ces jours sont finis. Ce bateau-là, celui où tu es, tu dois l'oublier. Ce nom, tu dois l'effacer de ta mémoire comme de l'aquarelle qui ne tient pas. Tu t'entoures d'une éponge et tu pars. Tu coupes tout lien avec l'épave. Tu laisses derrière les documents, les objets, les souvenirs. Et surtout... » il fit une pause lourde, « surtout tu ne rentres pas dans les cales. »

« C'est pas toi qui m'as appris à mourir de faim. »

« Non. C'est toi qui m'as fait apprendre que face à des faits comme ceux-là, une bonne retraite vaut mieux qu'une mauvaise prime. J'ai fait plonger un de mes hommes une fois, dans l'est du Grand Banc, il y a huit ans. Il m'a rapporté un morceau de carapace noire, avec des crêtes longitudinales, je les ai ratées dans mon cabinet une semaine avant de rêver d'en retirer les bords. On a décidé ce jour-là que le fond des mers n'appartenait à personne, et que ce qui s'y cache parfois devrait y rester. » Il y eut un bruit de mâchoire qui se serre. « Je te dois une dette, capitaine. Pas de celle qui se rembourse avec des mains chaudes. Nous soldons ça maintenant : tourne les talons. Décroche. Et tu paieras comptant la prochaine fois qu'on rentrera dans le port d'Aberdeen. »

Elias regarda le plafond, où le sang des personnes disparues avait formé une traînée brune très claire, qui descendait jusqu'aux quartiers des officiers. « Mikhail. Je t'ai connu quand tu pleurais dans ton latte quand un corsaire disparaissait entre deux dépressions. Je suis pas vieux. Je m'appelle comme un homme qui a perdu une équipe, il y a sept ans, et qui n'a jamais compris comment c'était arrivé. Cette coque, là, elle porte les traces du même événement. Je n'ai pas tout l'amour du monde pour ce bateau, mais j'ai pour règle de ne pas marcher sur mes morts pour filer à la nage vers la terre. »

« Alors tu creuses ta tombe », dit Mikhail, et sa voix devint dure comme un clapot de nord.

« Je vais le descendre, cette épave », dit Elias, « pour la déposer dans les cales ou au tribunal. »

Il coupa la communication avant que Mikhail ne réponde.

Il glissa le téléphone dans son gilet avec une lenteur délibérée et se tourna vers la tablette d'Aiko. Il y fit défiler la page, remonta à la première entrée du manifeste, tapota sur la signature du chargeur : un sceau gravé, une algue dans un polygone. La même gravure que sur le cadran chromé du chronomètre posé dans sa poche.

« Aiko. » Il releva la tête. Elle se tenait près de lui, les bras croisés. Sur son visage, il vit le même regard qu'il avait posé sur la mer, sept ans plus tôt, quand il avait regardé le moteur déclencher un voyant qu'il ne pouvait pas éteindre. « Quelque chose parle sous la coque. Le temps que nous avons pour comprendre ce qui s'est passé ici est peut-être plus court que ce que nous pensions. »

Un coup sec résonna, puis deux autres, frappés dans l'acier. La cadence s'accéléra : cinq coups, pause, deux, pause. Personne ne produit ce type de langage pour dire « bonjour. » Le bruit venait de l'avant, sous le poste de commandement.

« T'a jamais entendu un morse frapper des coups comme ceux-là, capitaine ? » demanda Aiko, la voix métallique.

« Si. » Il baissa les yeux vers sa poche, où sonnait le chronomètre. « Une fois seulement. Et j'ai mis sept ans à me dire que je n'avais pas rêvé. »

En dessous, plus profond que les cales à marchandises, plus profond que le bruit de la mer, un grattement se leva—long, lent, régulier, comme des ongles le long d'un tableau en acier. Quelque chose sur l'Artemis n'était pas seulement venu d'un laboratoire. Quelque chose était venu pour lui.