Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 31: Lost at Sea
La frégate britannique fendait les vagues à l’ouest, son étrave grise tranchant l’écume comme un couteau dans de la chair congelée. Elias se tenait à la proue de la Sunfire, la main en visière contre le soleil bas, et regardait le bâtiment de guerre modifier sa route vers le sud-est.
« Ils ne suivent plus le leviathan, dit Aiko derrière lui. Ils suivent *nous*. »
Elias baissa la main. Il avait les yeux rouges, les paupières lourdes d’une nuit passée au poste de commandement, l’os de la mâchoire saillant sous une barbe de trois jours. Il n’avait pas dormi depuis le harpon – depuis que le chronomètre avait hurlé dans sa tête, depuis que la bête l’avait regardé avec des yeux qui n’étaient pas des yeux mais des prisons d’implants Meridian.
« Ils ne savent pas quoi faire de nous, dit-il. On a libéré leur trophée. On a coulé leur justification. On est une anomalie statistique. »
La radio grésilla. La voix de Hart, précise, mesurée, tomba de l’interphone de la passerelle : « Elias, monte. J’ai quelque chose que tu dois voir. »
Il échangea un regard avec Aiko. Elle haussa une épaule – *va*, disait le geste, *je surveille les arrières*. Elle était encore tendue, encore méfiante, mais elle était là. Elle était restée. Elias grimpa l’échelle de coupée deux barreaux à la fois.
Dans la petite cabine qu’ils avaient transformée en centre de coordination, Hart avait déplié une carte satellite sur la table. Des cercles rouges, des annotations au feutre, une ligne pointillée qui décrivait un arc parfait autour d’un point marqué d’une croix noire.
« Zone de recherche exclusive maritime, dit-elle sans lever les yeux. Déclaration officielle : zone de sécurité environnementale temporaire sous juridiction de l’US Department of the Navy. »
Elias s’approcha. « Ce point noir. C’est là que nage la bête ? »
« C’est là que nage la bête. Et c’est là qu’est le bâtiment Meridian. À moins de quarante milles marins de la zone américaine. » Hart posa deux doigts sur la carte, comme pour stabiliser les lignes. « Le leviathan ne se dirige pas vers la zone. Il se dirige vers le centre exact de cette zone. Comme un chien rentrant à la niche. »
« Ou comme une sonde rentrant à la base », dit Elias.
Hart releva les yeux. Ils étaient gris, d’un gris d’acier trempé, et il y avait quelque chose de nouveau derrière – une décision en train de se cristalliser.
Elle dit : « Le Pentagone n’est pas un client de Meridian, Elias. Le Pentagone est le fond de la chaîne alimentaire. Les expériences ne sont pas financées par une société privée qui a dérivé – les expériences sont *demandées* par une composante de la marine américaine qui travaille sous un budget noir. »
Le mot tomba dans la cabine comme une pierre dans une eau calme.
« Je sais », dit Elias.
Hart cligna des yeux. « Tu sais depuis quand ? »
« Depuis le premier jour, dit-il. Un vaisseau de sauvetage qui voit passer trop de convois militaires dans les parages de chaque épave, ça s’appelle une escorte, pas une coïncidence. J’ai jamais pu le prouver. Mais je le savais. »
Le silence dura une seconde. Hart écarta les mains de la carte.
« Alors tu comprends ce qu’on est en train de faire, dit-elle. On est en train de nager dans une zone que la marine américaine a déclarée interdite, avec un chronomètre volé, poursuivis par une bête qu’ils considèrent comme leur propriété expérimentale. » Elle marqua une pause. « Ils ont envoyé un message pendant que tu dormais. Par canal ouvert. »
Elias sentit un froid monter le long de sa colonne vertébrale. « Quel message ? »
« Trois mots. *Dégagez ou coulez.* »
Il y eut un long silence. Dehors, le ronronnement des moteurs du Sunfire était une présence constante, un animal familier blessé qui haletait doucement. Elias regarda la carte, puis les mains de Hart, puis le point noir au centre de la zone rouge.
« Ils ne couleront pas un navire de recherche battant pavillon panaméen dans les eaux internationales, dit-il. Le tollé diplomatique— »
« Ils le couleront, coupa Hart. Ils le couleront et ils écriront ensuite que les conditions météorologiques étaient défavorables. J’ai vu ce genre de rapport. Ils sont experts pour faire disparaître un navire de la surface du monde comme s’il n’avait jamais existé. » Elle retira ses doigts de la carte. « Le problème n’est pas de savoir s’ils le feront. Le problème est de savoir si tu es prêt à parier la vie de ton équipage sur un non. »
Elias fixa la carte. Le point noir. La bête. Les implants. Le regard qu’elle avait eu, sous l’eau – un regard qui portait des siècles de captivité, des générations de souffrance industrialisée.
« Rosen, dit-il. Kennedy, Baptiste, Liao, Ortiz, et le reste. Ils ont signé pour le sauvetage maritime, pas pour une guerre avec une superpuissance. »
« Je sais. »
« Mais si on arrête ici, dit-il lentement, la bête va nager dans leur zone, et ils vont la capturer, et ils vont la recâbler, et tout ce qu’on a fait – toutes les vies qu’on a perdues – ça devient une note de frais dans un budget disparu. »
Hart ne répondit pas. Elle avait les lèvres serrées, le front plissé, et Elias réalisa à cet instant qu’elle attendait sa décision. Pas une consultation. Une décision.
« Il y a un autre problème, dit-il. Le chronomètre a synchronisé son pouls avec le signal de l’hélicoptère américain. S’ils émettent, il peut les entendre. Et s’il peut les entendre… »
« … il peut les localiser », finit Hart. « Le leviathan entend un appel. Pas un appel de sauvetage. Un appel d’attendrissement. La base le rappelle. La bête ne va pas vers la zone par hasard. Elle y va parce que quelque chose dans cette eau lui transmet un signal d’apaisement. »
Elias regarda par le hublot. L’horizon était vide à l’exception de la frégate, qui avait réduit son allure mais maintenait son cap – parallèle, patiente, menaçante.
« La bête ne va pas être capturée, dit-il. Elle va être *rendue*. »
Hart acquiesça. « Et si elle entre dans la zone, on ne peut pas la suivre sans violer l’interdiction. »
« Alors on la suit quand même. »
Le silence fut long. Elias sentit le poids de chaque vie à bord, le poids du nom de son ancien équipage, des visages disparus qu’il ne reverrait jamais – puis le regard de la bête sous l’eau, un regard qui n’accusait pas, qui demandait seulement *pourquoi*.
« On rassemble l’équipage, dit-il. On leur explique tout. On leur laisse le choix. Ceux qui veulent partir, on les dépose sur la frégate britannique – ils ont un mandat humanitaire, ils nous déposeront à terre. Mais ceux qui restent… » Il pinça les lèvres. « Ceux qui restent, on navigue vers la zone. Et on espère que la marine américaine aura un peu de pitié pour des imbéciles qui ne savent pas lâcher prise. »
Hart le regarda longtemps. Puis elle dit, avec une voix qu’il ne lui avait jamais entendue – plus douce, plus usée : « Tu sais ce que ça fait d’être du mauvais côté de la puissance, Elias ? »
« Non, dit-il. Mais je sais ce que ça fait d’être de l’autre côté des vivants. Et ça, ça m’a appris une chose : les seules batailles qu’on regrette sont celles qu’on n’a pas menées. »
Il quitta la cabine sans attendre sa réponse. Les moteurs de la Sunfire semblaient plus profonds, plus lourds, comme s’ils comprenaient ce qui les attendait.
La haute mer s’étendait devant eux, vide et immense, et au-delà de l’horizon, quelque part dans une eau interdite, une créature qui n’aurait jamais dû exister nageait vers sa prison.
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