Lumen Reads

Le Sillage du Léviathan

Lire le chapitre 6: The Mutiny

La salle des machines du *Meridian* empestait le fioul et la sueur. Les quatre membres d'équipage présents — Jacques, Leclerc, Dubois et la jeune mécanicienne Sané — s'étaient regroupés autour du tableau de commandes, mais aucun ne regardait les jauges. Tous regardaient Jacques.

— Capitaine Vance a perdu la tête, articula Jacques, les bras croisés sur sa poitrine de taureau. On remorque un navire maudit, avec des morts en haut du mât et un truc qui gratte sous nos pieds. Et lui, il veut continuer vers les îles Féroé ?

— Il veut des réponses, le coupa Sané, sans lever les yeux de sa tablette.

— Il veut nous faire tuer, c’est ce qu’il veut. Depuis le *Kestrel*, il n’est plus lui-même. On le sait tous.

Le silence qui suivit pesa plus lourd que la pression de l’océan. Dubois cracha par terre, un geste qui tenait lieu de vote. Leclerc, plus âgé, garda les yeux sur les écoutilles comme si une réponse pouvait en surgir. C’est là qu’Elias descendit l’échelle, ses bottes claquant sur les caillebotis. Il s’arrêta à mi-hauteur, le visage dur, le chronomètre en cuivre un peu trop visible dans sa poche de veste.

— Réunion non planifiée ? demanda-t-il doucement. C’est une habitude que je n’ai pas.

Jacques s’avança, mais sa carrure ne fit pas reculer Elias d’un centimètre.

— Vous nous mettez en danger, capitaine. L’*Artemis* est un piège. Les gars veulent rentrer.

— Les gars. Et toi ?

— Moi je dis que vous ne nous dites pas tout. Vous n’avez jamais dit tout depuis cette nuit-là.

Elias soutint son regard. Les machines du remorqueur vibrèrent sourdement, comme un chien qui sent l’orage.

— Il est trop tard pour tourner le dos, Jacques. Cette chose sous la coque… elle nous connaît. Elle connaît nos noms. Vous voulez partir ? Dites-le clairement. Mais sachez que si on détache la ligne, on ne la représentera plus jamais. Ni moi, ni vous.

Sa main indiqua le plafond, la mer au-delà. Il y eut un grincement métallique, d’une violence telle qu’il coupa la dispute. Tout l’acier du *Meridian* sembla soupirer en même temps. Puis le choc.

Ce ne fut pas un bruit. Ce fut un déplacement d’eau colossal, un mur liquide qui frappa le flanc tribord du remorqueur avec la force d’un express. Le navire gîta de trente degrés en une seconde. Elias fut projeté contre le tableau de commandes, Sané roula sur le pont en se protégeant la tête. Les alarmes hurlèrent, et quelque chose de vivant — quelque chose de trop grand pour le corps d’un animal que la raison pouvait concevoir — s’abattit sur le pont supérieur. Le métal hurla en se déchirant.

Dubois, posté le long du bastingage, n’eut pas le temps de crier. Un tentacule, large comme un tronc de séquoia et couvert de ventouses aussi grandes que des roues de camion, traversa le toit de la cabine et fouetta le pont, semant la tôle comme des confettis. Il emporta Dubois dans son mouvement — le matelot disparut par-dessus le bastingage dans un geyser d’écume et de sang.

Elias ne pensa pas une seconde. Instinct. Formation. Le code. Il se jeta vers l’échelle, décrocha la gaffe de secours au passage.

— JACQUES ! Moteurs ! T’inquiète pas de la ligne ! On récupère notre homme !

— Capitaine, c’est de la folie — commença Jacques.

— C’est un ordre !

Le *Meridian* redressa lentement sa gîte, l’étrave pointant vers le point de chute. Elias grimpa quatre à quatre vers le pont exposé. La mer autour du navire s’embrasa. Une lueur vert électrique montait des profondeurs, en nappes mouvantes, comme si l’océan lui-même s’était transformé en champ de lucioles psychédéliques. Chaque vague qui claquait contre la coque laissait une traînée phosphorescente. Chaque goutte rejetée dessinait des spirales de lumière dans l’air nocturne.

Elias atteignit le pont. L’eau était un lac de néon liquide. Dubois flottait à quinze mètres, bras levés, sa veste de survie déchirée, son visage blême illuminé par la mer en feu. Et sous lui, à peine visible dans ce cauchemar incandescent, une ombre massive épousait la courbe des vagues. Une ombre qui ne bougeait pas pour le sommer de sortir. Elle attendait. Patiente. Élégante. Comme un chasseur qui aime chanter avant de tuer.

— Dubois ! cria Elias. Ne nage pas ! Nage PAS ! Reste immobile !

Dubois se figea. Elias dénoua la ligne de vie, la griffa entre ses doigts. Il vit l’ombre dessiner un cercle lent autour de l’homme. Les tentacules, eux, avaient disparu d’un côté. De l’autre côté de la coque du *Meridian*, une nouvelle série de coups résonna — un contre le métal, trois rapides, pause, deux lents. Le motif s’accélérait.

Elias lança la corde. Le lancer fut parfait, au-delà de Dubois, retombant juste dans sa portée. Le matelot l’attrapa, le visage tordu par la terreur pure, et Elias commença à le haler. Sa main gauche toucha machinalement sa poche, le cuivre froid du chronomètre *Artemis* lui rappelant sa promesse. Il halait. Le mer luisait. L’ombre suivait sous la surface, un courant de vert plus profond qui filait pareil à un message.

Quand Dubois toucha le pont, une détonation sourde secoua le navire venant des profondeurs. Elias l’enveloppa d’une couverture de survie, puis il se releva, la gorge serrée. Autour du *Meridian*, la mer semblait retenir son souffle.

Il se tourna vers Jacques, les yeux toujours écarquillés de colère — mais d’une colère qui commençait à se teinter d’autre chose. De peur. Ou de respect. Elias savait faire la différence. Il savait surtout que cette différence ne durerait pas.

Il baissa le regard vers l’océan. Des ondes concentriques de bioluminescence formaient un motif circulaire parfait autour du navire. Les trois coups dans sa direction — il les attendait. Il les compta. Il se souvint du signal du *Kestrel*, sept ans plus tôt, trois coups écrasés contre sa coque d’acier, avant que l’engloutisse ne l’emporte rien.

Le motif reprit sous la coque : trois, pause, trois. Puis un long grattement répété, comme une phrase apprise par cœur.

Le capitaine ne sut pas ce qu’il redoutait le plus : la mort qui le suivait, ou l’espoir fou que le message ne fût pas pour lui.