Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 7: The Lie
La mer s'était tue.
Elias Vance s'accrochait à la rambarde du pont, les jointures blanches, tandis que le remorqueur *Meridian* roulait dans la houle résiduelle. Le projecteur balayait une étendue d'eau noire et calme, là où quelques minutes plus tôt, la bioluminescence avait dessiné des cercles parfaits autour de la coque. Autour d'eux.
« Dubois est à bord », souffla Aiko d'une voix rauque, surgie de l'ombre derrière lui. Sa combinaison de survie était déchirée au coude, ses cheveux trempés collés à son visage. « Il respire. Il a perdu beaucoup de sang, mais il respire. »
Elias hocha la tête sans se retourner. Il fixait la ligne d'horizon, là où le *Artemis* émergeait confusément de la brume, masse noire et silencieuse. Les entailles sur sa coque — ces gouges parallèles, profondes comme des tombes — brûlaient sous ses paupières.
« Les dégâts ? » demanda-t-il.
« Le câble de remorquage n°2 est hors service. Le n°1 tient. La cabine arrière est foutue — Pont-neuf vous devra une nouvelle literie. Le poste de commande est indemne. »
Il perçut une pause hésitante dans sa voix, un blanc chargé de toutes les questions qu'elle ne posait pas encore.
La porte de la coursive claqua. La voix de Jacques éclata, râpeuse, au milieu des jurons. Elias se retourna : le maître d'équipage s'avançait vers lui, encore ruisselant, une lampe torche à la main. Derrière lui, trois matelots s'étaient regroupés près de l'écoutille, hésitants, leurs visages mangés par l'ombre et la houle.
« Capitaine. » Jacques cracha le grade comme une insulte à moitié avalée. « Vous allez nous dire quoi, maintenant ? Qu'on a cogné un conteneur dérivant ? Une baleine de cent tonnes avec des bras ?
— C'était un animal », dit Elias d'une voix plate.
Le silence qui suivit fut plus dense que la brume. Jacques s'arrêta net, à deux pas de lui, la lampe pointée vers le sol entre eux.
« Un animal. » Le matelot répéta le mot avec une lenteur délibérée.
« Un calmar géant. Ça arrive, dans ces eaux. Il a dû être attiré par les lumières du pont, ou par le bruit du cabestan. La plupart du temps ils fuient les navires. Celui-là a dû être blessé, ou désorienté. »
Quelqu'un rit dans le groupe, un rire nerveux, coupé court.
« Il a soulevé Dubois comme une crevette, capitaine. Il a traversé l'acier du local capteur de vitesse. »
Elias soutint son regard sans ciller. Il avait déjà fait ce trajet — du mensonge nécessaire au poids qui s'installe dans la poitrine, sous le sternum, qui ne part plus.
« Des calmars géants attaquent parfois. Des spécimens anormaux ont été signalés par les chalutiers depuis quelques mois. Migration inhabituelle. Changement de route des courants, zones d'eaux plus chaudes. »
Jacques avança d'un pas. Il sentait le fioul et le sel. Son poing serré sur la lampe avait les veines tendues comme des aussières.
« Et les lumières sous la coque ? Et le tapotement régulier contre la carène ? Le calmar géant vous rappelle ses codes morse à sa maman ? »
Elias sentit dans son dos le poids muet de l'équipage entier, des huit hommes restés sur le navire, rassemblés l'un après l'autre dans la nuit. Ils attendaient. Huit paires d'yeux braquées sur lui comme des projecteurs de veille.
Il passa une main sur sa barbe de trois jours — rituel, calculé, le geste d'un homme qui hésite à répondre, pas d'un homme qui construit un mensonge.
« J'ai servi sur des navires de recherche pendant six ans. J'ai vu des filets remontés pleins de créatures dont vous ne lirez jamais le nom dans un manuel de pêche. Des bêtes qui se défendent quand on leur tape dessus sans faire exprès. Ce calmar, il n'a pas frappé le navire. Il a frappé l'eau près du navire. Le bruit de l'hélice, la vibration de nos machines — pour un animal des profondeurs, nous sommes le monstre qui entre dans sa maison. »
Il laissa la phrase flotter. Puis, plus bas, comme une confidence :
« La coque va tenir. La remorque tient. Les réparations de fortune prendront six heures. Je ne vais pas vous demander de dormir tranquilles. Je vais vous demander de travailler. Et de finir la nuit. On parlera au lever du jour, quand on aura le soleil pour regarder l'eau. »
Jacques détourna la lampe. Il la pointa vers la mer, l'éteignit, l'alluma, comme pour vérifier que la mécanique simple lui obéissait encore.
« Le soleil n'y changera rien, capitaine. Mais je veux bien qu'on finisse la nuit. »
Il tourna les talons. Les autres le suivirent, un à un, traînant des outils et des regards en arrière. L'écoutille se referma. Il resta seul avec Aiko sous le ciel noir.
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« Un calmar géant. »
Elle n'avait pas bougé. Elle se tenait là, bras croisés, tête légèrement inclinée, les yeux plus sombres que la mer. Elias ne répondit pas tout de suite. Il vérifia la tension du câble n°1, les yeux sur les jauges.
« Tu me prends pour qui, Elias ? »
Il se redressa. La question lui fit mal dans la poitrine, pas parce qu'elle était injuste, mais parce qu'elle était juste.
« Aiko. Nous avons huit hommes sur ce pont qui viennent de voir leur collègue presque avalé sous leurs yeux. Ils ont besoin d'une explication qu'ils peuvent ranger dans leur tête. Pas de la vérité.
— Quelle vérité ? » Elle s'approcha. Sa voix, calme, précise, la voix de la fille qui avait grimpé aux mâts pendant dix ans, portait le poids d'un réquisitoire. « Parce que tu ne m'as pas vue seulement ce soir. Tu m'as vue à Reykjavik, avec le dossier ouvert sur la table de ta cabine. Le rapport du *Aurora*. »
Il tourna le dos à la mer, au câble, aux jauges. Il se retrouva face à elle.
« Le *Aurora* a coulé il y a quatre ans. C'était un chalutier. Mon chalutier. Tempête, erreur de navigation, avarie de coque. Le rapport du bureau d'enquête maritime est public. Tu peux le lire. »
« Je l'ai lu. » Elle sortit de sa poche un téléphone satellite, l'alluma. L'écran blanc troua la nuit entre eux. « Page douze. Section photo. Figure B. »
Elle fit pivoter l'écran vers lui. Elias regarda la photo, sans la voir — il la connaissait par cœur. Il la voyait dans ses cauchemars, agrandie, granuleuse, penchée sur l'épave du *Aurora* trois jours après le naufrage : des entailles parallèles dans la coque, profondes de plusieurs centimètres, s'étirant de la proue à la ligne de flottaison comme des griffures sur une boîte de conserve.
« Parallèles, espacées de trente centimètres, profondes, bords nets », récita Aiko d'une voix mécanique. « Identiques aux entailles qu'on a relevées sur le flanc du *Artemis* cet après-midi. J'ai pris les mesures moi-même. Je sais compter, Elias. Je sais lire un rapport de recherche et sauvetage. Et je sais que le rapport du *Aurora* mentionne une « avarie de coque inexpliquée » avant d'être reclassé en erreur de navigation par l'assureur. »
Elias saisit le téléphone, l'éteignit, le lui rendit. Ses gestes étaient lents, précis, épuisés.
« Le *Aurora* est une affaire classée. Le *Artemis* est une épave qu'on doit remorquer. Ce qui s'est passé sous cette coque ce soir — cet animal, quelle que soit sa taille — n'a rien à voir avec une affaire classée. »
« Alors pourquoi tes mains tremblent ? »
Il regarda ses mains. Elles ne tremblaient pas. Elles s'étaient posées sur la rambarde avec une immobilité parfaite, celle qu'on acquiert quand on apprend à ne pas laisser les souvenirs prendre le contrôle. Aiko le fixait. Il ne sut pas si elle avait vu un frémissement qui n'existait pas, ou si elle cherchait à en provoquer un.
« Elles ne tremblent pas, Aiko. »
« L'Aurora est un nom que tu n'as jamais prononcé devant moi. Je l'ai vu sur tes papiers, pas dans tes conversations. Il y a quatre ans, tu perds un chalutier entier, un équipage entier, et tu repars six mois plus tard comme capitaine de remorqueur, sans jamais en parler. Ce n'est pas du deuil, Elias. C'est de la fuite. Et maintenant, tu tombes sur une épave avec les mêmes marques. Tu choisis de la remorquer au lieu de l'abandonner. Tu caches une montre gravée d'un symbole dans ta poche au lieu de la déclarer. Tu racontes aux hommes une histoire de calmars géants que tu ne crois pas toi-même. »
Elle avait fait trois pas vers lui. Ils étaient maintenant séparés par moins d'un mètre. Elias sentit qu'il ne pouvait plus reculer sans paraître fuir.
« Qu'est-ce que tu sais vraiment, Elias ? Qu'est-ce que tu as vu sur l'Aurora ? »
Il resta muet un long moment. Le sel lui piquait les yeux. La mer clapotait contre la coque, paresseuse, régulière, et il perçut — ou crut percevoir — un rythme dans le clapot. Un battement. Un appel. Il l'écrasa.
« J'ai vu mes hommes mourir. C'est tout ce que j'ai vu. »
« Non. Tu as vu autre chose. Et tu vas nous emmener — toi, moi, les hommes, Dubois — vers autre chose, sans nous dire quoi. »
Elle détourna le regard la première. Elle regarda l'horizon, ou ce qu'elle en devinait dans le noir.
« Je ne te dénoncerai pas. Ce soir. Mais si tu me mens encore une fois — si un autre homme passe par-dessus bord parce que tu protèges je ne sais quel secret — je prendrai la barre du canot de sauvetage avec le reste de l'équipage, et je te laisserai remorquer ton fantôme tout seul au milieu de l'Atlantique. »
Elle tourna les talons sans attendre de réponse.
Ses pas s'éloignèrent dans la coursive, réguliers, sans hâte. La porte claqua.
Elias resta seul sur le pont, les doigts posés sur le métal froid de la rambarde. Il sortit le chronomètre de sa poche. Le boîtier de laiton était tiède contre sa paume. Sous ses doigts, il crut sentir une vibration imperceptible, à peine plus qu'un frémissement — comme un cœur minuscule qui aurait appris à battre dans le métal. Il le referma dans sa poche.
Il leva les yeux vers l'épave du *Artemis*, silhouette noire dans la brume grise. Derrière lui, le point lumineux de la vigie du *Meridian* clignait seul dans la nuit.
Il ne dirait rien. Pas encore. Mais le mensonge était fragile, et il voyait à travers les étoiles nouvelles de ses propres fissures : Aiko savait. Jacques se doutait. Et quelque chose sous la coque attendait, indéfectiblement, patiemment, comme le patient frappe un code qu'on ne lui a jamais appris.
Il descendit dans sa cabine. Pour la première fois, il n'alluma pas la lumière. Il s'allongea tout habillé sur la couchette, le chronomètre au creux de la main, et il écouta la coque. Le silence total. La mer. L'absence.