Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 8: The Specimen
L’eau montait dans la cale n°3, noire comme l’encre, et Aiko s’y tenait jusqu’aux genoux, sa lampe torche braquée sur une masse translucide coincée entre deux conteneurs effondrés. Elle avait entendu un bruit—pas le martèlement codé, non, quelque chose de plus humide, un gargouillement de créature à l’agonie.
« Capitaine, vous devriez voir ça. »
Elias la rejoignit par l’échelle de maintenance, son haleine formant un nuage dans l’air froid. L’odeur de saumure et de décomposition lui pinçait les narines. La coque du *Artemis* gémissait autour d’eux, les plaques de métal fatiguées se plaignant à chaque vague.
Il vit la créature, et son sang se glaça.
Elle mesurait près d’un mètre—un amphipode, oui, mais muté au-delà de toute reconnaissance. Son exosquelette était si pâle qu’on voyait presque à travers, une gelée pulsante d’organes internes. Ses pinces, démesurées, s’ouvraient et se fermaient lentement, comme si elle cherchait encore à attraper quelque chose. Trois yeux vitreux, disposés en triangle sur sa tête, fixaient Aiko avec une lucidité terrifiante.
« Il est vivant, murmura Aiko. À peine. »
Elias s’approcha lentement. La créature ne bougea pas, mais ses yeux suivirent son mouvement. Une intelligence maladive y dansait—quelque chose d’ancien et de corrompu.
« On ne dit rien aux autres, dit-il à voix basse.
— Capitaine, on ne peut pas cacher ça.
— On ne peut pas leur montrer ça non plus. Tu as vu leur état. Jacques parle encore de partir. Si on leur dit qu’on traîne un monstre demi-mort dans notre sillage, on n’aura plus d’équipage d’ici une heure. »
Aiko hésita. Son visage, tanné par les embruns, restait indéchiffrable. Depuis leur conversation sur l’Aurora, une distance prudente s’était installée entre eux. Elle avait prononcé son ultimatum, et il l’avait entendue.
« On la garde dans le conteneur isotherme, trancha Elias. Le n°7. Il est vide et scellé. Je m’en occupe moi-même. Toi, tu retournes sur le *Valkyrie*, tu surveilles l’équipage, et tu ne dis rien.
— Et Dubois ? Il est encore sous sédatifs, mais quand il se réveillera…
— Je m’occupe de Dubois aussi. »
Aiko le dévisagea un long moment. Puis elle haussa les épaules et remonta l’échelle sans un mot. Elias resta seul avec la créature, qui faiblissait visiblement, ses pinces s’agitant avec moins de vigueur.
Le chronomètre dans sa poche vibra soudain.
Elias sursauta. Ce n’était pas une vibration subtile comme celles qui s’étaient propagées à travers le pont du *Valkyrie*. C’était un frémissement aigu, presque douloureux, comme si le vieil instrument tentait de retenir un cri. Il le sortit de sa veste. Le couvercle de cuivre était chaud au toucher.
La créature tourna ses trois yeux vers le chronomètre. Une lueur laiteuse s’était allumée au fond de son corps translucide, pulsant en rythme avec quelque chose d’invisible.
Elias regarda l’objet, puis le monstre. Le même symbole était gravé sur le capot du chronomètre—celui qu’il avait découvert dans la cabine du capitaine du *Artemis*, celui qui se retrouvait sur les coques des navires disparus, celui qui avait marqué la quille du *Kestrel* avant que son propre équipage ne se volatilise.
La créature ouvrit la bouche—une fente verticale qui révéla une langue rose, trop humaine—et émit une série de cliquetis.
Le chronomètre vibra plus fort.
Clik-clak-clik. Trois sons. Pause. Trois sons.
Le motif 3-3. Le même que celui que tapait quelque chose contre la coque du *Valkyrie*. Le même que celui que le *Kestrel* avait envoyé à la mer avant de sombrer dans les rapports officiels.
« Bon Dieu », souffla Elias.
Il enfonça le chronomètre dans sa poche, coupant le contact. La créature cessa ses cliquetis, ses yeux se fermant à moitié dans une semi-conscience douloureuse. Il s’en voulut presque—senteur de la nature de l’animal à l’agonie—puis chassa cette pensée. Ce n’était pas un animal, pas comme les autres.
C’était une expérience. Un résultat de laboratoire abandonné.
Et elle lui parlait.
Elias souleva une caisse de métal éventrée sur le côté, la vida des débris de verre cassé, et revint vers la créature. Elle ne résista pas lorsqu’il la glissa à l’intérieur. Ses pinces, assez fortes pour sectionner un câble d’acier, restèrent repliées contre son abdomen. Elle semblait épuisée, rendue.
Il scella le couvercle avec du ruban adhésif volé à la réserve du *Artemis*, puis percenta trois trous pour la ventilation—assez grands pour l’air, trop petits pour une évasion. Il chargea la caisse sur son épaule et gravit l’échelle, le métal froid mordant ses doigts.
Sur le pont, la nuit était tombée. Les projecteurs du *Valkyrie* balayaient l’océan dans un mouvement lent et hypnotique. Aucune trace de la créature tentaculaire qui les avait attaqués. La bioluminescence s’était éteinte, laissant une obscurité si dense qu’elle semblait solide.
Elias posa la caisse dans le conteneur n°7, soigneusement rangé sur le pont du *Artemis*, entre les cheminées et une grue. Il l’accrocha avec des sangles, puis s’assit sur un bollard, reprenant son souffle.
Sa main glissa vers sa poche. Le chronomètre, de nouveau chaud.
Il le regarda. Le cadran indiquait une heure absurde—23h57—mais l’aiguille des secondes tournait à l’envers. Depuis que la créature était montée à bord, l’instrument semblait vivant, agité d’une fièvre qu’il n’avait jamais connue.
Un craquement puissant ébranla la coque du *Artemis*. Elias se leva d’un bond, sa main crispée sur le chronomètre. Mais il n’y avait rien à voir—seulement l’océan, qui semblait désormais plus calme, presque retenu.
C’était pire. Une mer qui se tait n’est pas une mer apaisée. C’est une mer qui écoute.
Le conteneur n°7 émit un léger cognement, de l’intérieur.
Elias se figea. La créature était affaiblie, à moitié morte. Elle ne pouvait pas frapper contre les parois.
Il défit une sangle, entrouvrit la porte du conteneur. L’intérieur était éclairé d’une lueur bleutée, froide—la lumière de la bioluminescence qui les avait entourés lors de l’attaque. La caisse de métal était ouverte. Vide.
Les trous de ventilation n’étaient pas en cause. Le couvercle avait été arraché de l’intérieur, le métal tordu comme du papier.
La créature n’était nulle part dans le conteneur. Mais sur le sol, dans une substance visqueuse et phosphorescente, une trace de pas : non pas forme humaine, mais une empreinte de pince, suivie de traînées épaisses qui menaient dehors, vers le bord du pont.
Elias regarda la mer. Quelque chose ondulait sous la surface, lumineux et immense, et cette forme se déplaçait avec une lenteur délibérée, comme si elle n’avait plus besoin de se cacher.
Il pensa aux trois marins morts sur le mât, au signal lumineux qu’ils envoyaient encore, et au second message de détresse corrompu que le *Artemis* avait reçu d’un navire inconnu.
Ce qu’il venait de faire—amener cette créature à bord—n’était pas un sauvetage. C’était une invitation.
Le chronomètre dans sa main émit un dernier bourdonnement, puis se tut.
L’océan, lui, recommença à chuchoter.