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Le Swing de la Seine

Lire le chapitre 10: First Gig at Chez Nous

Il faisait presque froid dans la cave, malgré la foule qui commençait à s’y presser. Chez Nous sentait le vin renversé, la sueur et le tabac blond. La fumée rampait sous les voûtes de pierre comme un brouillard paresseux. Assise sur un tabouret de bois derrière le rideau de velours rouge qui servait de coulisse, Évie inspira longuement, les paumes moites.

Un frôlement de costume dans son dos. Julien apparut, son veston sombre déboutonné, une mèche lui barant le front. Il tenait sa partition roulée serrée comme une arme.

— Tu es prête ?

— Je crois. (Elle se leva, lissa sa jupe noire, unique tenue de scène qu’elle possédait.) Et toi ?

— J'ai les doigts lourds. Trop de voix dans ma tête.

Elle comprit sans qu'il précisât lesquelles. Les siennes, probablement, celles de Passy et des salons parisiens, qui ignoraient que deux musiciens allaient scandaliser un sous-sol de la rive gauche pour quelques francs et un peu d'espoir.

— Laisse-les dehors, dit-elle doucement. Ce soir, il n'y a que toi, moi, et le piano qui ne juge pas.

Il sourit faiblement, et une chaleur brève traversa son regard — cette lueur qu'elle avait cessé d'analyser. Elle se retourna vite pour ne pas s'y noyer.

Le rideau s'écarta. Lucien se tenait là, en chemise blanche les manches relevées, sa barbe rousse soignée, un cigare éteint coincé au coin des lèvres.

— Cinq heures du matin, dit-il sans préambule. Tu as la salle jusqu'à la fermeture. Une heure semaine, pour trois semaines. Si le public revient, on en reparle sérieusement.

— Il reviendra, dit Julien d'une voix ferme.

— Ah. (Lucien cligna de l'œil vers Évie.) Le prodige parle à nouveau. Tant mieux — je le préférais muet, mais au moins il a des couilles quand il s'agit de sa musique.

Évie rit malgré elle. Lucien leur fit signe, tira le rideau, et le claquement du velours fut le seul applaudissement qui les précéda.

La salle était petite — cinquante, soixante personnes, peut-être. Des étudiants au fond, les cheveux brillants de pommade, des filles en robes courtes et colliers de perles, un couple d'Américains ouvriers en veste de cuir, une femme âgée à chapeau cloche qui buvait son absinthe lentement comme si elle avait peur d'en manquer. Et trois ou quatre visages attentifs, dont le garçon offrant des tournées à la table près de l'escalier.

Pas les bourgeois du Faubourg, pas les mécènes des concerts. Que des curieux.

C'était exactement ce qu'il fallait.

Julien s'assit au piano droit, un instrument éraflé aux ivoires jaunies qui avait connu bien pire que des airs de salon. Il fit courir ses doigts sur une gamme pure, cristalline, qui trancha dans le brouhaha comme un fil d'or dans du charbon.

Quelques conversations s'éteignirent.

Évie s'avança, saisit le micro — un vieux modèle téléphonique monté sur pied, déjà pris de rouille. Elle n'avait pas besoin d'amplification. Sa voix remplissait les petits espaces mieux que les grands.

— Bonsoir, dit-elle, et son accent américain traînait un peu trop sur les françaises. Nous sommes deux. Lui au piano, moi à la voix, et entre nous, un peu de musique que personne n'a jamais entendue.

Des rires. Une femme applaudit du bout des doigts.

Julien attaqua. Doucement, il inventa une introduction — pas la sonate telle quelle, mais une version resserrée, enlevée, avec des syncopes glissées entre les arpèges. On y entendait le Ravel qu'il avait tant aimé, et sous la peau, le blues qu'il apprenait chaque soir en écoutant les disques qu'elle lui faisait découvrir.

Évie ferma les yeux.

Elle entra sur la neuvième mesure — un soupir plus qu'un mot, un cri retenu. Puis les paroles vinrent, celles qu'elle avait écrites en anglais et qu'elle avait abandonnées pour le français imparfait. Le texte était simple : une femme qui attend à une gare, un train qui n'arrive jamais, l'aube qui se lève sans elle.

Elle ne savait pas pourquoi cette chanson-là. Seulement qu'en chantant, elle voyait la gare de l'Est, une valise cabossée, une silhouette écarlate qui s'éloignait dans la fumée.

Lily.

Dans les profondeurs du piano, Julien la rattrapa soudain — un accord dissonant, presque douloureux, puis une résolution en majeur qui faisait chaud au ventre. Elle ouvrit les yeux, le chercha. Il lui adressa une petite inclinaison de tête, juste perceptible. On continue.

Ils continuèrent. Un deuxième morceau, plus enlevé, qu'ils répétaient depuis trois jours : elle scattait sur des motifs de ragtime, lui riait littéralement avec les mains en bas du clavier. Un troisième, plus lent, presque une berceuse de bar.

Et quand ils finirent sur une longue note tenue à la gorge puis lâchée dans le silence, il y eut une seconde — un silence immense, comme une salle qui respire ensemble.

Puis les applaudissements. Timides d'abord, puis franchement désordonnés. Des sifflets. Le garçon américain à la table du fond se leva et agita sa casquette en hurlant quelque chose qu'on n'entendit pas.

Évie fit une révérence approximative, tendit la main à Julien, qui se leva et la prit. Il la serra fort — trop fort, comme pour vérifier qu'elle était réelle, que ça avait eu lieu.

— Tu as été incroyable, murmura-t-il à son oreille, sous le vacarme.

— Nous avons été incroyables, répondit-elle en se dégageant doucement.

Elle alla s'asseoir au bar, commanda un café. Ses mains tremblaient. Derrière elle, des gens passaient la tête vers le petit espace où le piano mourait en silence, qui devenait déjà une scène.

— Évie Hart ?

La voix était américaine, décontractée, légèrement éraillée par le whisky.

Elle se retourna. Le garçon à la casquette, celui de la table du fond, s'approchait — un grand type mince, cheveux blond paille en désordre, une peinture aux doigts sous les ongles, veston de velours brun. Il avait un regard franc, ouvert, plus jeune que ses trente ans approchants.

— Oui ?

— Scott Bellamy. (Il tendit la main ; elle la serra.) J'étais dans le public. Putain, vous êtes — (il rit, comme incapable de finir sa phrase) — vous êtes autre chose.

— Merci.

Il hésita, se gratta la nuque, sembla reconsidérer une phrase puis la laissa passer quand même.

— Dites-moi si je me trompe. Ce n'est pas un truc qu'on dit tous les soirs. Mais je connais une femme, une chanteuse, elle ressemblait à ça — (il imita un timbre grave et ébréché) — une voix qui fait mal aux os. Lily Hart, elle s'appelait. Vous seriez pas sa sœur ?

Évie arrêta de respirer.

— Lily ? (Le mot sortit avant qu'elle pût le contenir, comme un coup de poing.) Comment — où l'avez-vous connue ?

— À New York, y a deux ans. J'étais à l'Art Students League. Elle chantait dans un club près de Washington Square — Le Corbeau noir, quelque chose comme ça. (Il s'arrêta, mal à l'aise.) Puis elle a disparu du jour au lendemain. Y a des rumeurs, mais personne n'a su. Vous êtes sa sœur, hein ? Vous avez ses yeux.

Évie sentait le monde se resserrer autour d'elle, comme une barrière de fer. Le piano de Julien jouait encore quelque part, mais elle ne l'entendait plus.

— Vous savez où elle est ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas.

Scott secoua la tête, désolé.

— Pas depuis ce soir. Mais écoutez, y a un type, un peintre, un Russe — il vit à Montparnasse, il fréquente tous les clubs. Il m'a juré avoir vu à l'automne une chanteuse blonde qui faisait la même chose que vous, qui scattait sur des trucs impossibles. Je peux vous le présenter si vous voulez.

Derrière elle, Julien arrivait, son veston sur l'épaule, une question sur le front.

Évie regarda le Russe, regarda Julien, puis le plafond bas de la cave.

Paris venait de lui rendre une piste.

Et elle savait, d'instinct, qu'elle allait devoir la suivre seule.