Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 9: A Family Dinner
Le salon des Hartmann sentait la cire d’abeille et le silence. Quatorze couverts disposés sur une nappe damassée, des bougies allumées trop tôt pour dissimuler la grisaille de novembre. Julien avait averti Évie que le dîner serait « protocolaire », mais elle n’avait pas imaginé un tel déploiement de porcelaine et d’attentes.
Sa mère, Geneviève Hartmann, trônait à l’autre bout de la table comme une figure de proue. Elle avait le même nez droit que Julien, les mêmes yeux bleu pâle, mais là où ceux de son fils brûlaient d’une curiosité fébrile, les siens semblaient avoir gelé depuis longtemps. Elle n’avait pas adressé la parole à Évie depuis les présentations, se contentant de sourire à son assiette chaque fois que son mari — un banquier discret au regard fuyant — orientait la conversation vers des sujets neutres.
— Vous enseignez l’anglais, mademoiselle Hart, dit madame Hartmann, comme si elle récitait une leçon de grammaire. Quelle… singularité.
— La musique paie rarement les factures à New York, répondit Évie, sa voix trop franche dans le cristallin des verres.
Julien toussa. Son frère aîné, Philippe, avocat fraîchement diplômé, en profita pour glisser une remarque sur les « Américaines et leur pragmatisme charmant » qui fit rire son épouse, une femme aux cheveux laqués qui n’avait pas dit trois mots.
Évie saisit sa coupe de vin. Elle aurait dû refuser l’invitation. Julien lui avait dit « viens, je veux qu’ils te connaissent », et elle avait cru que c’était une main tendue. Maintenant elle comprenait : c’était un champ de mines.
— Tu as répété hier avec ton professeur de piano ? demanda madame Hartmann, passant au plat suivant sans transition. Il m’a dit que tu avais annulé deux séances.
Le regard de Julien passa de sa mère à son assiette.
— J’ai eu des répétitions, dit-il. Pour un projet personnel.
— Ah. Le Conservatoire organise donc des ensembles personnels ?
Le mensonge se dégonfla comme une baudruche entre ses doigts, mais il tint bon.
— Une expérimentation. Avec un camarade.
Le mot « camarade » fit serrer la mâchoire d’Évie. Elle était sa partenaire, sa moitié musicale, celle qui avait traversé l’océan et brûlé ses ponts pour chanter dans des caves enfumées. Une camarade.
— Je vois, dit madame Hartmann, et elle reposa sa fourchette avec une précision chirurgicale. Philippe, raconte-nous le procès qui t’a occupé toute la semaine.
Le repas avança dans une autre direction. Évie poussa les légumes dans son assiette. Sous la table, le pied de Julien frôla le sien, une fois, deux fois. Elle ne le regarda pas.
Quand on servit le dessert — une tarte Tatin dont l’odeur de caramel semblait presque une insulte à l’atmosphère — , Julien posa sa serviette et prit la parole sans y avoir été invité.
— Mère, j’ai une audition mardi. Dans un club. Un club de jazz.
Le silence qui suivit était plus dur que n’importe quel refus qu’il aurait pu recevoir de Lucien.
— Dans un club de jazz, répéta sa mère, les lèvres pincées comme si elle mâchait un noyau. C’est le Conservatoire qui organise ces… auditions ?
— Non.
— Julien, dit son père, sans lever les yeux de sa tarte. Tu sais ce que ton grand-père a construit. Tu sais ce qu’on attend de toi. La musique n’est pas un violon d’Ingres pour les Hartmann.
— Ce n’est pas un violon d’Ingres, père. C’est ma musique.
Évie sentit son regard se poser sur elle. Elle le vit trembler presque imperceptiblement, comme une corde sur le point de céder. Puis il se tourna vers sa mère, et tout le poids du salon bascula.
— Mademoiselle Hart est chanteuse, dit-il. Une chanteuse de jazz. Et nous avons composé une pièce ensemble.
La fourchette de madame Hartmann claqua contre la porcelaine.
— Je vois, dit-elle, et cette fois sa voix portait la subtilité d’un couperet. Je me demandais ce qu’une gouvernante anglaise faisait à notre table. Vous n’êtes pas venue pour l’amour de mon fils, mademoiselle. Vous êtes venue pour le détourner de ce qu’il doit être.
Évie trouva la force de sourire, sans que celui-ci atteigne ses yeux.
— Je ne détourne personne, madame. J’accompagne un artiste là où sa musique le porte.
— Sa musique le porte au Conservatoire. Dans les salles de concert où se joue la grande tradition. Pas dans des caves où l’on s’agite comme des singes.
— Mère, trancha Julien, la voix soudain ferme et plus mûre qu’Évie ne l’avait jamais entendue. Je t’ai écoutée toute ma vie. J’ai appris tes partitions, tes gammes, tes exigences. Pour une fois, laisse-moi écouter la mienne.
Le visage de sa mère se ferma. Quand elle parla de nouveau, ce fut d’une voix basse que toute la table dut tendre l’oreille pour capter.
— Tu as dix-huit ans. Tu crois que le mépris se paie en monnaie d’amour ? Chaque note que tu joues en dehors de ta carrière, chaque soirée passée dans ce milieu, c’est une porte qui se ferme. Et quand tu auras compris — quand tu seras seul, sans diplôme, sans réputation — il ne restera de nous que cette table vide.
Elle avait dit « nous », mais ses yeux étaient posés sur Évie, et les deux femmes comprirent le sous-entendu.
Julien ne répondit pas. Personne ne le fit. On servit le café qu’Évie n’avala pas. Quand elle prit congé, Philippe la raccompagna au vestibulaire avec une politesse glaciale, et madame Hartmann resta assise, statue de marbre à tête de cire, à regarder le couloir comme s’il venait de dévorer son fils.
Dans la rue, le froid saisit Évie par les épaules. Elle marcha une centaine de mètres avant que Julien ne la rattrape, le col de son manteau relevé, le souffle court.
— Je suis désolé, dit-il. Je n’aurais pas dû te faire subir ça.
— Non, répondit Évie, sans ralentir. Tu n’aurais pas dû dire « camarade ».
Il lui attrapa le bras, la força à s’arrêter. Sous la lumière blafarde d’un réverbère, son visage faisait presque toutes ses années d’un coup.
— Qu’est-ce que je devais dire ? Ma mère aurait fait annuler ton poste chez les Duval avant minuit. Elle en est capable. Ce n’est pas de la lâcheté, Évie. C’est de la stratégie.
— La stratégie, répéta-t-elle, et le mot avait un goût de rouille. Tu promets de ne pas abandonner la musique sous la pression de ta famille, mais tu n’oses même pas dire mon nom devant eux ?
Il ne répondit pas. Le silence entre eux se fit ciment.
— Ils ne m’acceptent pas, continua-t-elle, plus doucement. Et je ne parle pas de la musique. Ta mère a vu ce que tu refusais de voir en face : tu es tombé amoureux d’une pauvresse américaine qui chante dans les caves. Et ça, aucune composition ne le sauvera.
Julien la prit par les épaules. Sa voix brûlait, mais basse, comme un secret.
— Je ne suis pas le fils que ma mère veut. Pas plus que tu n’es la sœur que ton frère attend. Et demain soir, on joue devant Lucien, et on joue la pièce qu’on a écrite ensemble. Et si ma famille me renie, ce sera à cause de cette pièce, pas malgré elle.
Évie détourna les yeux. Elle voulait le croire, mais elle avait appris à New York que les paroles d’amour coûtent moins cher que les actes.
— Mardi soir, dit-elle. Chez Nous. Si la salle est vide à part trois curieux, je saurai que la voix de ta mère est plus forte que la mienne.
Elle tourna les talons et s’éloigna. Derrière elle, Julien resta sous le réverbère, sans bouger.
Elle avait fait dix pas quand il cria, dans la nuit bleue du boulevard :
— Elle ne le sera jamais.
Évie continua de marcher. Mais elle sourit, au moins, malgré le froid.