Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 11: Gaston's Gift
Gaston posait la boîte sur le comptoir du bar, ses doigts tachés de graisse de moteur hésitant un instant sur le couvercle de velours bleu. Le club était vide, les chaises encore retournées sur les tables, une dernière volute de fumée de cigarette s'attardant sous les lampes baissées.
« Pour toi », dit-il simplement, poussant l'écrin vers Evie.
Elle le regarda, puis ouvrit la boîte. À l'intérieur, sur un lit de satin blanc, reposait un médaillon d'argent ovale, ciselé de motifs Art déco. Elle le prit, le retourna — rien à voir avec celui qu'elle avait perdu dans l'incendie de New York, ni avec celui qu'elle aurait voulu croire avoir encore. Celui-ci était neuf, luisant, presque clinquant.
« Gaston... tu n'aurais pas dû.
— François l'a trouvé chez un bijoutier du Marais, dit Gaston en haussant les épaules. Un vieux type qui fond des trucs pour les artistes. Pas cher, mais solide. Je me suis dit que... tu en portais un, avant. Sur les photos que tu m'as montrées.
— Tu te souviens de ça ?
— Je me souviens des choses importantes. »
Evie fit glisser son pouce sur la surface polie. Le médaillon de sa mère, celui que Lily lui avait offert lors de son départ pour Paris, était resté dans les flammes de l'appartement de Harlem, avec ses robes, ses partitions et ses lettres. Elle aurait voulu dire que ce nouveau bijou était une consolation, mais une boule serrée dans sa gorge lui rappelait que rien ne remplaçait l'original.
« Merci, murmura-t-elle en le passant autour de son cou. C'est... vraiment gentil.
— Il s'ouvre, dit Gaston avec un sourire en coin. Pour mettre une photo ou un truc comme ça. »
Elle n'ouvrit pas le fermoir. Pas devant lui. Il y avait trop de choses qu'elle ne savait pas encore mettre dedans.
Julien arriva dix minutes plus tard, la serviette de cuir sous le bras, les cheveux encore humides de la pluie qui commençait à tomber sur le boulevard. Il s'arrêta en voyant le médaillon.
« C'est nouveau.
— Cadeau de Gaston », dit Evie, la main posée sur l'argent.
Julien regarda Gaston avec une expression que Evie ne sut pas déchiffrer — gratitude, jalousie, ou quelque chose entre les deux. Gaston l'ignora, s'affairant à rincer des verres.
« On travaille ? » demanda Julien en sortant une pile de partitions.
Ils s'installèrent à la table du fond, celle où Lucien les avait fait asseoir lors de leur première rencontre. Julien déplia les feuilles, des lignes de musique couvrant les marges griffonnées. Evie passa ses doigts sur les notes, fredonnant quelques mesures avant de s'arrêter.
« C'est trop classique, dit-elle en secouant la tête. Le patron, à l'audition, il a dit qu'il fallait plus de mélodie. Cette partie-là, elle est belle, mais elle reste dans ta tête.
— Ma tête est une bonne place pour la musique, répliqua Julien avec un sourire pincé.
— Elle est une meilleure place quand elle sort de ta tête et entre dans les oreilles des gens. »
Il soupira, passa une main dans ses cheveux. Ils avaient cette conversation presque chaque jour depuis le premier set — lui voulant composer des structures complexes, elle cherchant des lignes chantables, des accroches qui suspendraient l'attention d'un public déjà ivre de gin et de swing.
« Alors aide-moi, dit-il enfin. Chante ce que tu entends. »
Elle hésita. Ils n'avaient jamais travaillé ainsi — elle improvisant librement, lui notant et transposant. Les répétitions précédentes avaient été plus conventionnelles : elle apprenait ses mélodies, il la corrigeait. Aujourd'hui, quelque chose dans la lumière jaune du club et le poids rassurant du médaillon contre sa poitrine lui donna envie de tenter autre chose.
Elle ferma les yeux. Un rythme de pas dans un escalier, un chat qui traverse une cour pavée à l'aube, le claquement des talons de Lily sur le boulevard Montparnasse. Des images, des sons, des souvenirs. Elle ouvrit la bouche et laissa sortir une phrase mélodique, montante, interrogative — la question que sa sœur lui avait laissée avant de disparaître.
Julien se figea. Son crayon suspendu au-dessus du papier.
« Continue », souffla-t-il.
Elle chanta trois autres phrases, une réponse à la question, puis une modulation qui la surprit elle-même. Quand elle s'arrêta, le silence du club s'étendit autour d'eux comme une couverture.
Julien se leva sans dire un mot. Il s'approcha du petit piano droit au fond de la salle, s'assit, et ses doigts trouvèrent immédiatement les notes qu'elle venait d'inventer. Les harmonisa. Les tordit légèrement, y ajoutant une couleur mineure, un passage syncopé qui n'avait rien de Beethoven.
« C'est ça, dit-il, presque pour lui-même. C'est exactement ça. »
Evie s'approcha, s'accoudant au piano. « T'as entendu quoi ?
— La vérité. Dans ta voix, ce que tu cherches depuis des semaines sans savoir le nommer. »
Il la regarda, et dans la pénombre, la partition oubliée sur la table, Gaston silencieux derrière son comptoir, quelque chose passa entre eux — un courant plus fort que les notes qu'ils venaient de créer ensemble.
Evie avait connu ce regard d'homme avant. Elle savait comment l'interpréter. Mais avec Julien, chaque fois, elle hésitait : était-ce la musique qu'il aimait, ou elle ?
« Julien, dit-elle doucement. Tes parents. Le dîner. Tout ça... tu es sûr que tu veux continuer ?
— Je n'ai jamais été plus sûr de rien. »
Il n'avait pas bougé, les mains restant posées sur les touches, mais sa voix portait une conviction qu'elle n'avait pas entendue lors du dîner chez les Hartmann. Là-bas, devant sa mère et sa tante, il avait parlé de leur « projet musical » avec une froideur qu'elle avait ressentie comme une gifle. Ici, dans l'intimité du club vide, cette réserve disparaissait.
« Alors montre-le-moi, dit-elle. Pas avec des mots. Avec la musique. »
Il se tourna vers le clavier. Pendant une heure, ils travaillèrent. Il jouait un passage ; elle répondait en chantant ; il modulait, elle suivait ; elle proposait une phrase plus osée, un intervalle inattendu ; il s'arrêtait, la regardait, corrigeait, reprenait. Et à chaque essai, la pièce devenait moins la sienne ou la sienne, et plus la leur.
Vers minuit, Gaston leur versa trois verres d'un cognac bon marché, s'assit à la table voisine et alluma une pipe.
« Vous avez quelque chose », dit-il en soufflant la fumée. « Un truc que je n'ai pas entendu au Paradis depuis... depuis longtemps. Depuis cette chanteuse russe, peut-être. Celle de l'automne. »
Evie se raidit. Elle échangea un regard avec Julien, qui fronça les sourcils.
« Une chanteuse russe ? » demanda-t-elle. Son cœur battait plus fort qu'elle ne voulait l'admettre.
« Une blonde. Scattait comme une folle, du patois anglais, des syllabes sans sens. Mais la voix... » Gaston imita un trille avec sa main. « Le peintre russe de Montparnasse, celui que Bellamy t'a présenté — Varlam, il s'appelle — il m'en a parlé. Il prétend qu'elle était à Tabarin début octobre. Et qu'elle cherchait un passage vers Marseille. »
Evie se leva. Le médaillon tinta contre le bois de la table où elle posa ses mains tremblantes.
« Elle avait quoi, exactement ? demanda-t-elle, la voix plus aiguë qu'elle ne voulait. Quels cheveux ? Quel accent ?
— Gaston poussa la pipe. Blonde, je t'ai dit. Et... attends. Il a dit un truc. Un détail qui m'a marqué. »
Il réfléchit, les yeux plissés, et Evie se retint de crier.
« Elle avait une cicatrice, dit-il enfin. Une petite cicatrice en demi-lune au-dessus du sourcil droit. »
Evie ferma les yeux. Lily avait fait une chute dans leur enfance, sur le bord d'un trottoir de Brooklyn. La cicatrice était restée, fine et blanche, en forme de croissant.
Elle se tourna vers Julien. Il avait compris. Son visage était pâle, ses doigts encore sur les touches du piano.
« Je dois y aller, dit-elle. À Montparnasse. Parler à ce peintre. »
« À cette heure-ci ? »
« Maintenant. »
Julien se leva. « J'y vais avec toi. »
« Non. » Le mot sortit plus sec qu'elle ne l'avait voulu. Elle vit la blessure dans ses yeux, mais ne put pas le rattraper. « Il y a des choses dans ma vie... des portes que je dois ouvrir seule. Tu comprends ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses partitions, le piano, le médaillon platine autour du cou d'Evie. Il hocha enfin la tête, lentement, comme s'il acceptait une défaite.
« Je comprends », dit-il. Mais sa voix était froide, et Evie savait qu'il ne comprenait pas — pas entièrement.
Elle ramassa son manteau. Sur le pas de la porte, un crachin froid la frappa en plein visage. Elle s'arrêta une seconde, toucha le médaillon neuf, pensa au visage de sa sœur.
« Julien », dit-elle sans se retourner. « Si je trouve ce qu'elle avait laissé derrière elle ici, à Paris... si je trouve Lily... »
Elle n'acheva pas. La pluie redoubla. Derrière elle, le club fermait sa porte avec un bruit sourd.
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