Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 13: Lucien's Leverage
Le bureau de Lucien sentait le cigare froid et le vin renversé. Derrière son bureau en acajou, il trônait comme un roi fatigué, les manches de sa chemise roulées aux coudes, une liasse de billets étalée devant lui qu'il comptait d'un geste distrait. Il leva les yeux quand Evie entra, et son sourire — celui qu'il réservait aux clients et aux artistes dociles — s'étira lentement.
« Mademoiselle Hart. Vous êtes ponctuelle. C'est rare, dans ce métier. »
Evie s'assit sans qu'on l'y invite, le dos droit, les mains croisées sur ses genoux. Elle avait passé la nuit à tourner en rond dans sa chambre, à peser chaque mot de leur conversation de la veille. Le piège était évident, mais les mâchoires d'acier qui le refermaient l'étaient tout autant : cinq cents francs, un mois, et la menace sourde de l'expulsion.
« Vous avez parlé de choses claires, hier soir, dit-elle. J'aimerais qu'on en reparle. »
Lucien cessa de compter. Il appuya ses coudes sur le bureau et inclina la tête comme un oiseau curieux.
« Ah. Les choses claires. » Il étira le mot avec gourmandise. « Voyez-vous, Mademoiselle Hart, dans mon établissement, la clarté est une denrée précieuse. La plupart de mes clients préfèrent les demi-teintes. Les promesses murmurées. Les arrangements qui n'existent que sur une poignée de main. »
« Je ne suis pas votre cliente. Je suis votre artiste. »
« Vous l'êtes, en effet. Et vous l'êtes bien. Chez Nous est plein chaque soir où vous chantez. Le pianiste — comment s'appelle-t-il déjà ? — Julien, oui. Vous formez un duo remarquable. Le public le sent. Je le sens aussi. » Il se leva, contourna son bureau et vint s'asseoir sur le coin, tout près d'elle. « Mais un artiste, Mademoiselle Hart, c'est comme une flamme. Il faut l'alimenter. Le bois coûte. Les musiciens coûtent. Les salles coûtent. »
Evie soutint son regard. Elle avait appris à ne pas baisser les yeux — ça finissait par se lire dans une voix.
« Combien ? »
Lucien eut un rire doux, presque paternel. « Combien pour quoi ? »
« Pour la salle. Pour les musiciens. Pour ce que vous voulez que je fasse. » Sa propre audace la surprit, mais elle avait compris une chose à New York : les hommes comme Lucien ne respectaient que ceux qui nommaient le prix.
« Voilà une femme pragmatique. C'est rare, chez les Américaines. Elles arrivent avec des rêves plein les valises et des étoiles dans les yeux, mais le pragmatisme… » Il claqua la langue. « Le pragmatisme, c'est ce qui fait durer une carrière. »
Il retourna derrière son bureau, tira un tiroir, en sortit une enveloppe qu'il fit glisser vers elle sans la lâcher.
« J'ai un ami. M. Charpentier. Vous le connaissez peut-être. »
Le nom tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau tranquille. Evie ne cilla pas. Le silence entre eux devint une corde tendue.
« Ce M. Charpentier, poursuivit Lucien, est un homme d'affaires respectable. Il a des intérêts variés — des immeubles, des créances, des passagers de fortune. Il aime les belles choses. Il aime surtout les beaux talents qui se trouvent dans une situation délicate. C'est un collectionneur, en quelque sorte. »
« Un rapace, vous voulez dire. »
Lucien sourit, sans confirmer ni infirmer. « Il m'a parlé de vous. Il m'a dit que vous aviez une voix magnifique et des dettes malheureuses. Il m'a suggéré de vous proposer… un arrangement. »
« Le vôtre ? Le sien ? »
« Les deux, ma chère. Les affaires se font entre amis. » Il ouvrit l'enveloppe, en tira une feuille de papier fin, couverte d'une écriture serrée. « Une soirée privée, chez moi, dans trois jours. Des invités triés sur le volet — banquiers, éditeurs, quelques politiques. Ils veulent de la musique nouvelle. Ils veulent de l'exotisme. Vous êtes américaine, vous chantez des chansons que personne ici ne connaît. Vous êtes exactement ce qu'ils attendent. »
« Et ça efface ma dette ? »
Lucien laissa la feuille retomber. « Ça la réduit. De deux cents francs. Les trois cents restants… nous en reparlerons. En fonction de la réussite de la soirée. »
Evie fixa la feuille. Deux cents francs. Une soirée. Et une chaîne invisible qui se resserrait autour de sa cheville. Elle revit le bureau de Charpentier à New York, la petite pièce sans fenêtre, l'homme aux doigts boudinés qui lui avait tendu un contrat avec un sourire de loup. Elle avait payé sa traversée en avalant cette pilule. Elle la digérait encore.
« Et si je chante ailleurs ? Si je trouve l'argent autrement ? »
Lucien haussa les épaules avec une indifférence trop appuyée. « Vous êtes libre, Mademoiselle Hart. La liberté artistique, c'est notre credo, à Chez Nous. Mais je vous conseille de vous méfier des autres scènes. Paris est une ville de clochers. Les portes s'ouvrent parce que quelqu'un les tient. Et certaines portes… » Il referma l'enveloppe d'un geste net. « …ne se referment jamais tout à fait. »
Il lui tendit l'enveloppe. Elle ne la prit pas.
« Je ne veux pas de votre argent, dit-elle. Je veux juste une chance. »
« La chance, c'est précisément ce que je vous offre. » Il posa l'enveloppe sur le bureau, entre eux, comme une offrande à un autel. « Je vous laisse jusqu'à demain. Réfléchissez. Mais souvenez-vous : Charpentier n'est pas un homme patient. Et moi, Mademoiselle Hart, je ne suis pas un homme généreux. »
Il se leva, lui fit la bise sur chaque joue avec une courtoisie presque tendre, et la raccompagna à la porte. Tout son corps criait de fuir. Ses pieds, pourtant, semblaient cimentés au sol. Elle sortit dans la rue sans se retourner, le pavé mouillé par une averse récente, l'air de la nuit comme une gifle sur sa peau.
Elle marcha sans but, les mains dans les poches de son manteau mince. Les lampadaires baignaient les boulevards d'une lumière jaune et mouvante. Un accordéon quelque part jouait une java. Paris avait cette cruauté : sa beauté ne se souciait jamais de vos dettes.
Elle tourna dans une rue étroite, et c'est là qu'elle le vit, adossé à un mur de briques sous la pluie fine qui recommençait à tomber, les mains enfoncées dans les poches, une cigarette non allumée entre les lèvres.
« Julien. »
Il décolla son épaule du mur. « Tu avais dit que tu devais travailler. Mais tu ne travailles pas chez toi. Je t'ai cherchée pendant une heure. »
« Tu m'as suivie ? »
« Je t'ai cherchée. Ce n'est pas pareil. » Il s'approcha, la dévisagea. « Qu'est-ce qui se passe, Evie ? Tu as une expression que je ne te connais pas. »
Elle voulut tout lui dire : l'enveloppe, Lucien, Charpentier, les cinq cents francs, la menace, le goût de cuivre du piège. Les mots formaient une boule dans sa gorge. Mais quelque chose céda — elle était si fatiguée de porter ça seule.
Elle lui raconta tout. Le bailleur. La dette. Lucien. L'enveloppe. La proposition. Elle ne s'épargna aucun détail, et sa voix se craquela plusieurs fois, mais elle alla jusqu'au bout.
Il écouta sans l'interrompre. Quand elle eut fini, il resta silencieux un long moment, la pluie qui perlaient sur ses cheveux, une main passée sur sa nuque.
« Je peux te donner les cinq cents francs. Immédiatement. Mes parents m'ont laissé une pension qui me permet de... »
« Non. » Le mot sortit trop vite. Trop sec.
« Pourquoi non ? »
« Parce que je ne veux pas te devoir. »
Il eut un rire sans joie. « Tu préfères devoir à Lucien ? À Charpentier ? »
« Ce n'est pas pareil. »
« Au contraire, c'est exactement pareil. Un homme qui te tend une corde à laquelle il a attaché une pierre, c'est un homme qui veut te voir couler. Moi, Evie, je te tends une corde qui ne tient qu'à moi. »
Elle détourna le regard. La pluie redoublait, tambourinant sur les tôles d'un toit voisin.
« Je ne veux pas être ta protégée, Julien. Je ne veux pas être la femme qu'on sauve parce qu'elle ne peut pas se sauver elle-même. J'ai quitté New York parce qu'on m'a fait comprendre que ma valeur dépendait de ce que les hommes voulaient bien me donner. Je ne veux pas recommencer ici. »
Il la prit par les épaules, doucement, et la força à le regarder.
« Tu crois que je te vois comme ça ? Tu crois que ce que tu es pour moi, ce que ta musique est pour moi, tient à une somme d'argent ? »
« Non. Je crois que tu es sincère. Mais l'argent change les choses. Il change la façon dont on regarde celui qui l'a offert. Je ne veux pas regarder le tableau et voir la corde qui le tient au mur. »
Il lâcha ses épaules, recula d'un pas. La pluie avait trempé sa chemise, elle collait à sa poitrine en plaques sombres.
« Alors quoi ? Tu vas chanter pour Lucien ? Pour ses banquiers et ses politiques ? Tu vas leur offrir ta voix comme on offre un plateau de petits fours ? »
« Je vais leur offrir une soirée de musique. Et avec l'argent, je paierai ma dette. Et ensuite, je paierai pour trouver ma sœur. Et je continuerai à chanter. Chez Nous ou ailleurs. Dans la rue, s'il le faut. Mais je le ferai avec mes propres pieds sur le sol. »
« Et moi ? » Sa voix était étranglée, à peine audible. « Où suis-je, dans cette équation ? »
Le silence entre eux n'était plus fait que de pluie. Evie sentit le froid monter de ses pieds jusqu'à sa poitrine. Elle avait tant envie de s'appuyer sur lui, de laisser une fois le poids entier de ses problèmes glisser sur ses épaules. Mais quelque chose — un vieux réflexe, une cicatrice de New York — l'en empêchait.
« Tu es là, dit-elle doucement. Tu es là, et tu restes là. Mais la musique, Julien, elle appartient aux deux. Et ce qui m'arrive, avant la musique, avant nous… c'est à moi de le porter. »
Il la regarda longtemps. Son visage était un livre dont il tournait les pages sans les lire.
« Je ne suis pas d'accord, dit-il finalement. Mais je t'entends. »
Il tourna les talons et s'enfonça dans la pluie. Elle faillit courir après lui. Elle fit un pas, deux, puis s'arrêta. L'enveloppe froissée qu'elle avait fini par prendre dans le bureau de Lucien pesait dans sa poche comme une brique.
Elle la sortit, la regarda. L'encre dégoulinait sous les gouttes. Elle se souvint du visage de sa sœur Lily — ses yeux clairs, la cicatrice sous son œil droit, sa façon de chanter les berceuses en tirant sur les mots anglais jusqu'à les rendre presque français.
Elle remit l'enveloppe dans sa poche et reprit sa marche sous la pluie, seule dans la ville qui ne dormait jamais et qui n'appartenait à personne.
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