Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 14: The Salon Performance
Le salon des de Vilmorin sentait le lys et la poussière d'or. Des lustres de cristal jetaient leur lumière sur un parquet ciré où se reflétaient les diamants des invitées. On avait disposé un petit piano à queue près des portes-fenêtres, comme un meuble de plus, et c'est là que Julien s'était installé, les doigts suspendus au-dessus du clavier, attendant qu'Evie commence.
Elle avait accepté. Pas pour l'art, pas pour le prestige. Pour les trois cents francs que Madame de Vilmorin avait glissés dans une enveloppe de soie, avec un sourire qui disait *vous verrez, cela suffira à payer votre loyer*, sans savoir à quel point c'était vrai.
La robe qu'elle portait était un emprunt—une robe de scène que Colette, la costumière de Chez Nous, lui avait prêtée contre promesse de la rendre intacte. Bleu nuit, avec des perles de verre cousues à la taille. Elle se sentait comme une poupée habillée par une autre.
« Une chanson américaine, chère mademoiselle ? » avait demandé Madame de Vilmorin, une femme sèche aux cheveux gris tirés en chignon, qui la considérait comme on considère un tableau exotique. « Quelque chose de *sauvage*, n'est-ce pas ? »
Evie avait acquiescé, puis elle avait chanté. Pas du jazz, pas vraiment. Elle avait choisi une ballade qu'elle connaissait depuis son enfance, une chanson de son père, un air simple que même les oreilles françaises les plus délicates pouvaient supporter. Sa voix s'élevait, chaude et grave, et les conversations s'étaient tues, une à une, comme des bougies qu'on éteint.
À la fin, les applaudissements avaient été polis, presque condescendants. Une dame âgée s'était approchée pour lui dire que sa voix lui rappelait un rossignol qu'elle avait entendu à Venise, ce qui n'avait aucun sens, mais Evie avait souri et remercié.
Julien la rejoignit pendant qu'elle buvait un verre d'eau à l'écart, près d'une porte-fenêtre donnant sur un jardin sombre.
« Tu as été magnifique, murmura-t-il. Pourquoi as-tu choisi cette chanson plutôt que notre répertoire ? »
« Parce qu'ils ne sont pas prêts pour notre répertoire, répondit-elle en baissant la voix. Ils voulaient une curiosité, pas une révélation. Je leur ai donné ce qu'ils attendaient. »
Il la regarda avec une expression indéchiffrable. « Tu es plus sage que je ne le serais à ta place. »
« C'est que toi, tu n'as jamais eu besoin de survivre grâce à un public qui te méprise. »
La phrase était plus dure qu'elle ne l'avait voulu. Julien ne répondit pas, mais un pli amer étira sa bouche. Il retourna vers le piano, feignant d'être absorbé par la partition qui l'attendait.
Evie resta près de la fenêtre, son verre d'eau à la main, observant la salle. Des hommes en habits, des femmes en robes du soir, tous conversant avec cette légèreté superficielle qui caractérisait si bien les salons parisiens. Elle se sentait hors de propos, comme une note fausse dans une sonate classique.
C'est alors qu'elle les entendit.
Deux hommes, debout près d'un guéridon chargé de porcelaines, parlaient à voix basse. L'un portait une rosette à la boutonnière—quelque décoration officielle. L'autre, plus jeune, avait une cicatrice sur la joue qui lui donnait un air de duelliste.
« …et l'Américaine ? » demandait le plus jeune.
« Renvoyée, répondit le plus âgé avec un geste désinvolte. L'orphelinat des Sœurs de la Miséricorde, près de la rue du Bac. Une histoire déplaisante. La fille avait tenté de s'enfuir pour rejoindre son… enfin, vous comprenez. »
« Une histoire de cœur ? »
« Plutôt une histoire de ventre, chuchota l'homme âgé avec un rire gras. La pauvre créature était enceinte, ou quelque chose d'approchant. Les sœurs l'ont renvoyée chez elle, en Amérique, avant que le scandale n'éclate. »
Evie sentit son cœur se serrer. L'Amérique. Une orpheline. Une fugue. Elle posa son verre sur le rebord de la fenêtre, les mains tremblantes, et s'approcha des deux hommes.
« Excusez-moi, dit-elle en français, avec cet accent qui la trahissait toujours un peu. J'ai entendu votre conversation. Cette jeune Américaine… pourriez-vous m'en dire plus ? »
Les deux hommes se tournèrent vers elle avec cette expression de surprise mêlée de condescendance qu'elle commençait à connaître.
« Vous vous intéressez aux anecdotes de couvent, mademoiselle ? demanda le plus âgé avec un sourire poli. Voilà un goût singulier pour une chanteuse. »
« Elle pourrait être… une amie, dit Evie rapidement. Quelqu'un que j'ai connu autrefois. Comment s'appelait-elle ? »
Le plus jeune haussa les épaules. « Je ne me souviens pas du nom. Cela devait faire… dix ans, peut-être. Les sœurs de la Miséricorde, dis-je. Mais ce n'était qu'une rumeur, une histoire que la mère supérieure avait racontée à ma tante. Rien de bien important. »
« Et vous dites qu'elle avait tenté de s'enfuir ? Pour rejoindre qui ? »
« Un musicien, je crois. Un saxophoniste noir, ou quelque chose de ce genre. Voilà pourquoi j'ai retenu l'histoire—c'est si romanesque, n'est-ce pas ? Une Américaine qui s'éprenait d'un Noir à Paris, à l'époque. On l'avait placée dans cet orphelinat après que ses parents furent morts, vous comprenez. Une famille respectable. Mais le sang impur, cela ne se corrige pas. »
Evie ouvrit la bouche pour poser une autre question, mais Madame de Vilmorin s'approchait déjà, un sourire crispe sur les lèvres.
« Mademoiselle Hart, je vous cherchais. Il y a un baron de Lancelin qui insiste pour vous être présenté. Il paraît que possède une collection de disques de blues. Vous lui ferez la conversation pendant que votre ami pianiste termine ce petit morceau de Chopin que nous lui avions demandé. »
Elle n'avait pas le choix. Elle laissa la maîtresse de maison l'entraîner vers un vieil homme ventru, décoré de médailles, qui la dévora des yeux comme une pâtisserie.
Mais son esprit restait ailleurs. Une Américaine. Un orphelinat près de la rue du Bac. Dix ans. Un saxophoniste noir. Cela pourrait être une coïncidence—Paris était plein d'orphelines américaines, de musiciens noirs, d'histoires scandaleuses. Mais il y avait aussi cette cicatrice que le Russe de Gaston prétendait avoir vue sur la joue de Lily. Lily avait toujours été fragile, romantique, éprise d'impossible. Il ne serait pas surprenant qu'elle soit tombée amoureuse d'un musicien noir, qu'elle ait fui pour le suivre.
Après que le baron de Lancelin l'eut retenue une demi-heure avec des histoires sur Duke Ellington qu'il n'avait manifestement jamais rencontré, Evie réussit à s'échapper. Elle trouva Julien près du vestiaire, rangeant sa partition dans une serviette de cuir.
« Je dois retourner à la rue du Bac, dit-elle sans préambule. Demain matin. Il y a un orphelinat, les Sœurs de la Miséricorde. »
Julien leva un sourcil. « Un orphelinat ? Pourquoi ? »
« J'ai entendu une conversation. Deux hommes parlaient d'une Américaine qui aurait été renvoyée de cet orphelinat il y a une dizaine d'années. Elle avait tenté de fuguer avec un musicien noir. Je dois vérifier si c'était Lily. »
Il la regarda un long moment, puis hocha lentement la tête, l'expression assombrie. « Tu veux que je t'accompagne ? »
« Non, dit-elle, trop vite. Je… je dois y aller seule. »
Mensonge. Elle avait besoin de ce moment pour réfléchir à sa dette, à Lucien, à tout ce qu'elle n'avait jamais pu lui dire. Elle ne voulait pas l'infliger à Julien, ne savait pas comment lui avouer qu'elle avait accepté ce gala parce que trois cents francs semblaient presque suffisants, et que cela ne suffirait pas.
Julien la dévisagea. Son regard s'était refroidi.
« Très bien », dit-il, d'une voix neutre. Il boutonna son manteau et se dirigea vers la sortie sans lui souhaiter une bonne nuit.
Elle resta seule un instant, dans le vestibule aux murs de marbre, puis elle sortit dans l'air nocturne. La rue était sombre et déserte, éclairée par un réverbère malade. Elle commença à marcher en direction de sa chambre de bonne, les trois cents francs contre son cœur dans le corsage de sa robe empruntée.
Trois cents francs. Il lui en fallait deux cents de plus. Deux cents francs, et elle serait libre. Libérée de Lucien, de Charpentier, de la menace d'expulsion.
Mais deux cents francs lui semblaient une montagne.
Et quelque part, dans un couvent près de la rue du Bac, peut-être que cette montagne avait un autre versant.
Elle serra les pans de son manteau contre elle et hâta le pas, décidée, pour la première fois depuis des jours, à ne pas rentrer directement chez elle.
Elle avait besoin de voir les Sœurs de la Miséricorde. Ce soir.
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