Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 15: A Jealous Reaction
La nuit était une alcôve de velours noir quand Julien sortit de Chez Nous, les doigts encore vibrants des dernières notes qu’il avait plaquées au piano pour couvrir le départ précipité d’Évie. Il n’avait pas besoin de la voir pour savoir qu’elle s’en allait. Une intuition de musicien, un creux dans le rythme du monde quand elle quittait une pièce. Il avait laissé Gaston au comptoir, occupé à compter la recette d’une soirée qui aurait dû être triomphale, et il avait marché vers sa pension avec l’intention de lui parler, de percer ce mur de silence qu’elle avait érigé entre eux depuis qu’elle avait refusé son argent.
Il la vit alors, au coin de la rue de Sèvres, sortant de l’hôtel particulier où le salon de la comtesse de Villeroy tenait ses brillantes soirées. Elle était drapée dans une étole de soie pâle qui attrapait la lueur des réverbères comme un halo brisé, et à son bras se tenait un homme élancé, les tempes grises, le port aristocratique. Julien le reconnut: le baron de Lancelin, un habitué des premières loges, un collectionneur de jolies choses — voix comprises.
Le baron rit. Sa main glissa le long de l’épaule d’Évie, une caresse possessive de propriétaire amusé. Évie rit. Un rire clair, musical, le genre de rire qu’elle ne lui offrait plus, lui qui n’avait droit qu’à des sourires fatigués et des secrets mâchés. Julien s’arrêta net. La goutte de sang qui lui monta aux joues n’avait rien de poétique.
Il s’approcha, planté sur le trottoir dans son pardessus élimé, une tache sombre dans la lumière dorée du baron. « Évie. »
Elle sursauta. Le baron le toisa d’un œil qui le fit se sentir, lui, le musicien, le fils prodigue d’une famille protestante qui l’avait renié, comme un insecte épinglé.
« Julien, » dit-elle. Le prénom sonna comme une supplique hâtive. « Je ne t’attendais pas ici. »
« Ça, je le vois. » Il ne quittait pas des yeux la main du baron, qui avait glissé vers le creux des reins d’Évie. « Je pensais que tu rentrais chez toi. Il paraît que je m’étais trompé. »
Le baron de Lancelin s’inclina, un sourire froid plaqué sur le visage. « Monsieur doit être le fameux pianiste. Évie m’a beaucoup parlé de leur duo. » Il insista sur le *leur*, un possessif qui n’incluait pas Julien. « Une collaboration admirable, sans doute. Mais une artiste de ce talent a des horizons plus vastes que des caves enfumées. »
« Des salons aux plafonds dorés, tu veux dire ? » La voix de Julien était blanche, tranchante.
Évie fit un pas vers lui, forçant le baron à lâcher prise. « Julien, ce n’est pas ce que tu crois. J’ai chanté pour la comtesse. Il m’a simplement proposé de me raccompagner. »
« Proposé de te raccompagner, ou proposé de t’entretenir ? » Il ne se reconnaissait pas dans cette jalousie acide qui lui brûlait la langue. Il avait tant voulu être son égal, son complice, celui qui l’aidait à porter ses dettes et ses fardeaux. Et elle avait choisi un autre chemin, celui de l’argent facile et des mains baladeuses.
Le baron se raidit. « Je ne tolérerai pas une insulte en présence de madame. »
« Madame n’est pas votre madame. »
« Julien, arrête, s’il te plaît. » La voix d’Évie se cassa. Elle le rejoignit enfin, posant une main sur son bras. Il la retira comme s’il avait été brûlé. « Je te l’avais dit que je m’en sortirais. Chaque personne qui m’approche n’est pas un complot contre toi. »
« Chaque personne que tu approches est un baron qui peut t’ouvrir des portes, c’est ça ? Je t’ai offert mon argent, je t’ai offert ma musique, je t’ai offert — » Il s’arrêta, le mot *amour* bloqué dans sa gorge, trop lourd, trop tard. « Mais tu n’as jamais voulu de ce que j’avais à donner. Tu préfères ceux qui te donnent à avaler, pour mieux te dévorer ensuite. »
Évie pâlit. « Tu ne sais rien de ce qu’ils me donnent. Tu ne sais rien de ce qu’ils me prennent. »
« Alors dis-le-moi ! » Sa colère retomba dans un désespoir sourd. « Dis-moi pourquoi tu refuses que je t’aide. Dis-moi pourquoi tu fuis dès que nos mains se touchent sur le clavier. Dis-moi qu’il y a un monde où nous deux, ce n’est pas juste une publicité pour Gaston. »
Le baron, qui avait observé la scène avec un détachement poli, s’approcha et glissa une carte dans la main d’Évie. « Mon cher, ne vous laissez pas noircir par les reproches d’un musicien sans emploi. Ma porte reste ouverte, pour le cas où vous auriez besoin d’un mécène *sans attaches*. »
Julien le fusilla du regard. Il tourna les talons et s’engouffra dans la nuit, longeant la Seine qui coulait, noire et indifférente, sous les ponts.
« Julien, attends ! » Évie se lança à sa poursuite, les talons de ses souliers claquant sur le pavé luisant d’une pluie récente. « Ce n’est pas pour une carrière, ce salon, c’est pour lui, pour toi… » Mais les mots se perdirent dans le vent humide.
Elle traversa la rue sans regarder. Une automobile noire, surgie de l’ombre d’une allée, fonça sur elle, son avertisseur beuglant comme un animal blessé. Les phares la saisirent, silhouette d’ange dans son étole pâle, pétrifiée, incapable de bouger.
Julien se retourna. Le monde ralentit. Il bondit, attrapa Évie par la taille, la tira d’un geste brutal vers le trottoir. Ils s’effondrèrent ensemble sur le pavé mouillé, elle sur lui, son souffle contre sa joue, la voiture les frôlant dans un souffle de vent et de klaxon furieux avant de disparaître dans la nuit.
Le silence retomba. Seul le clapotis de la Seine peuplait l’air.
Julien respirait fort, le cœur martelant sa poitrine. Sous lui, Évie tremblait. Il n’osait pas la lâcher, de peur qu’elle ne s’évapore comme les rêves qu’il avait nourris depuis leur première note ensemble.
« Tu es folle, » murmura-t-il enfin, la voix rauque. « Tu traverses sans regarder, tu te précipites vers les dangers que tu ne sais pas nommer. » Ses mains tenaient ses épaules ; il les relâcha lentement, mais elle resta contre lui, sans chercher à fuir.
Elle leva les yeux. Les larmes n’avaient pas coulé, mais ses iris brillaient, humides, dans la lueur d’un bec de gaz tout proche. « J’aurais pu te dire que je chantais pour payer ma dette. » Sa voix n’était qu’un filet. « J’aurais pu te dire que la baron ne m’intéressait pas. Mais tu ne m’as pas laissée finir. »
« Finis. »
« Le baron m’a parlé pendant le salon, » dit-elle, se redressant un peu sur le bitume froid. « Il connaît quelqu’un qui connaît une femme américaine, dans les bas-fonds de Pigalle, qui aurait à la main une cicatrice qui ressemble à celle de ma sœur. »
Julien se figea.
Elle poursuivit, haletante. « Il voulait me l’échanger contre une chanson à son prochain souper, à huis clos. Mais moi, je voulais te le dire ce soir, avant. J’allais rentrer te le dire. Il m’a accompagnée parce qu’il insistait — pas pour me séduire, pour me surveiller. Il croit que je suis tenue par lui maintenant. »
Julien la regarda. Les morceaux s’assemblèrent — la dette, le refus de son argent, les salons, les barons, les limbes où elle se débattait seule. Le même clavier sur lequel il jouait ses notes tristes, elle y jouait la sienne, en mineur, sans jamais en publier les partitions.
Il passa une main dans ses cheveux mouillés, geste qu’il s’accordait rarement. « Et si cette salope de ville nous avalait tous les deux ? » demanda-t-il, épuisé. « Je serais encore là, à écouter ta voix sous les décombres. »
Elle s’approcha de lui, posa son front contre le sien. « Alors accompagne-moi à Pigalle. Ce soir. Avant que le baron ne comprenne que je ne lui appartiens pas. »
De l’autre côté de la Seine, un réverbère vacilla, comme un œil qui cligne — une invitation à la nuit, une prophétie trouble. Julien serra la main d’Évie dans la sienne. Sa colère retombée, il ne restait qu’une certitude qu’aucune dette, aucun baron, aucune auto ne pourrait dissiper.
« Marchons, » dit-il. « Et nous verrons qui, de nous ou de cette ville, ignorait qui nous étions. »
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