Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 16: The Reconciliation
L’air de la nuit était encore froid sur ses épaules quand Julien la fit asseoir sur le rebord d’une fontaine, Rue des Martyrs. Ses mains tremblaient — les siennes, pas celles d’Evie. Il passa les doigts dans ses cheveux, cherchant des mots qu’il n’avait pas.
« Tu aurais pu mourir, » dit-il enfin. Sa voix cassait, comme un disque rayé. « Là, sous mes yeux. »
Evie le regarda, le souffle court encore, l’épaule meurtrie par le choc du trottoir. Le sang bourdonnait dans ses oreilles, mais pas de peur — non. De la colère, peut-être, ou de la vie. Toujours de la vie.
« Je ne suis pas morte, » dit-elle doucement. « Tu m’as attrapée. »
« Il a fallu que tu traverses une rue pour que je te dise ce que je pensais vraiment. » Il rit, aigre et doux à la fois. « Quelle ironie. Le grand pianiste qui trouve ses mots trop tard. »
Evie sentit la colère fondre comme neige au soleil. Elle posa la main sur la sienne, qui tremblait encore.
« Dis-le maintenant, alors. »
Julien leva les yeux. La lueur des réverbères dessinait des ombres sur son visage, creusait ses pommettes, adoucissait son regard. Il prit sa main, la serra.
« Je t’aime, Evie. Je crois que je t’aime depuis la première nuit où je t’ai entendue chanter au Chez Nous, mais j’étais trop lâche pour me l’avouer. Et ce soir, quand je t’ai vue presque morte, j’ai compris que j’avais été idiot. Tu es revenue dans ma vie avec ta voix de tempête, et je ne veux plus passer une seule journée à me demander si tu vas rester. »
Evie resta muette un instant. Ce n’était pas le genre de Julien — poli, distant, toujours un peu en retrait. Le voir à nu, sans protection, c’était plus intime que n’importe quelle scène. Sa gorge se serra.
« Moi aussi, je t’aime, » dit-elle. Sa voix était un murmure, mais ne tremblait pas. « Je n’ai jamais voulu te cacher des choses. C’est un vieux réflexe, une habitude que j’ai prise quand j’étais seule. Mais je ne veux plus être seule, Julien. Pas avec toi. »
Il sourit — un vrai sourire, large, enfantin. « Alors, c’est décidé. Nous ne le serons plus. Ensemble, pour tout. Pour notre musique, pour ta chasse à ta sœur… pour tout. »
Il se pencha vers elle, une question dans les yeux. Elle répondit en inclinant la tête, et ses lèvres rencontrèrent les siennes. Le baiser dura six secondes — elle les compta, parce que plus tard, elle voudrait se souvenir exactement de quand leur histoire avait basculé.
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Ils marchèrent en direction du boulevard de Clichy, main dans la main. Les néons de Pigalle commençaient à s’allumer, dessinant des flaques de lumière rose et verte sur les trottoirs mouillés. Des silhouettes se croisaient : ouvriers fatigués, prostituées en robes courtes, noctambules en quête d’oubli.
Julien ralentit devant une petite vitrine. Une enseigne discrète : *Le Chat Botté*. La peinture s’écaillait, mais à l’intérieur, une lumière chaude brillait.
« Je connais cet endroit, » dit-il. « Un collègue du Conservatoire m’en a parlé. Les Américains en exil s’y retrouvent — écrivains, musiciens, peintres. Tu pourrais y trouver des pistes pour Lily. Et moi, j’y trouverai peut-être un verre de bourbon, même si ça fait mal à mon âme française de l’admettre. »
Evie hésita, la main sur la poignée. Sa dette, Lucien, Charpentier — tout semblait lointain, presque irréel, dans la tiédeur de sa main dans la sienne. Elle poussa la porte.
Une salle oblongue, plafond bas, fumée de cigarettes bleuissant l’air. Des tables de marbre fatiguées, deux banquettes éventrées, un piano droit dans le coin — personne ne jouait. Une douzaine de clients, principalement des hommes, parlaient fort en anglais avec des accents du Midwest, du Bronx, de La Nouvelle-Orléans.
Au comptoir, un Noir mince d’une cinquantaine d’années essuyait un verre, un sourire fatigué aux lèvres. Il les vit, haussa un sourcil.
« On ne voit pas souvent de vrais Parisiens par ici, » dit-il avec un accent traînant. « Vous cherchez quelqu’un ? »
« Nous cherchons peut-être juste un verre, » répondit Evie, et elle espéra que son accent américain sonnerait plus naturel à ses oreilles qu’à elle-même.
Le visage de l’homme s’éclaira. « Ah, une compatriote ! Installez-vous. Je m’appelle Jeremiah Coles, mais tout le monde m’appelle J.C. Je sers le meilleur gin de Montmartre, si vous me croyez sur parole. »
Ils prirent place au comptoir. J.C. leur servit deux verres — un whisky pour Julien, un gin pour Evie. Les glaçons tintèrent comme une cloche.
« Vous êtes musicienne ? » demanda J.C. en la regardant.
« Chanteuse. »
« Et de quelle race de chanteuse ? »
« La vraie sorte, » répondit-elle. « Celle qui se salit les mains. »
J.C. rit, un rire profond qui venait du ventre. « Ça m’étonnerait pas. J’ai entraîné pas mal de chanteurs et de musiciens dans ma vie. Des Blancs, des Noirs, des métèques. À Chicago, à Harlem, et maintenant ici. Le jazz, c’est comme la soupe aux pois — meilleur quand on la brasse fort. »
Julien écoutait, silencieux, laissant Evie prendre les devants. Elle plongea.
« Je cherche ma sœur, » dit-elle. « Elle s’appelle Lily. Elle doit avoir environ vingt-sept ans maintenant. Elle a une cicatrice sur la joue gauche — on la lui a faite quand elle était petite, un accident. Elle avait l’habitude de chanter aussi, dans les boîtes. Quelqu’un m’a dit qu’elle était à Montmartre. »
J.C. posa son torchon. Son regard devint plus perçant, presque professionnel, le regard d’un homme qui a appris à lire les gens dans les ruelles sombres.
« Une cicatrice, vous dites. » Il essuya une tache imaginaire sur le comptoir. « J’ai vu une femme sur la Butte au printemps dernier. Elle chantait dans un petit bar près du Sacré-Cœur, un endroit qui n’existe plus maintenant. Je ne me souviens pas de son nom — elle utilisait un faux nom, sans doute, comme la plupart des filles qui ont quelque chose à cacher. Mais je me souviens de la cicatrice. Profonde, sur la joue gauche, comme une larme tordue. »
Evie sentit son cœur frapper contre ses côtes. Elle s’agrippa au comptoir.
« Elle est encore là ? Vous savez où elle est ? »
J.C. secoua la tête lentement. « Le bar a fermé à l’automne. Le patron a pris la fuite avec les caisses, laissant les artistes à eux-mêmes. J’ai entendu dire que la chanteuse était partie avec un musicien — un trompettiste, un type de La Nouvelle-Orléans qu’on appelait « Babyface » quelque chose. Depuis, personne ne les a vus. »
Le silence s’étira. Evie déglutit. « Babyface ? Vous savez son vrai nom ? Son nom de famille ? »
J.C. plissa les yeux, fouillant sa mémoire. « Attendez. » Il se tourna vers le fond de la salle, où un homme solitaire sirotait une bière, un chapeau rabattu sur les yeux. « Salut, Lafayette ! Tu te souviens du trompettiste qui traînait avec la chanteuse à la cicatrice l’an dernier ? Babyface, ils l’appelaient ? »
L’homme se retourna. Visage buriné, yeux pâles et inexpressifs, une trompette dans un étui posé à ses pieds. Il les regarda un long moment avant de répondre.
« Babyface Rollins, » dit-il. Sa voix était rocailleuse, comme usée par trop d’années et trop de kilomètres.
Evie se leva. « Vous savez où il est ? »
« Je l’ai vu la semaine dernière à Montmartre, près de la place du Tertre. Il jouait dans la rue, changait pour quelques francs. Il se débrouillait, paraissait amoché mais vivant. Je pourrais le retrouver si ça vaut le coup. »
Evie sortit une pièce de dix francs de sa poche et la posa sur le comptoir. L’homme la regarda, sourit d’un air entendu, et remit son chapeau.
« Demain soir, même heure, place du Tertre. Si votre histoire est vraie, vous devriez le trouver. »
Il se leva, ramassa sa trompette et sortit dans la nuit sans un mot de plus. J.C. gratta sa barbe, dubitatif.
« Lafayette est un drôle d’oiseau, » dit-il. « Il dit pas grand-chose, mais quand il parle, il ment rarement. S’il a vu Babyface, vous le verrez aussi. »
Evie se rassit, le cœur battant, les mains tremblantes — mais cette fois, pas de colère. De l’espoir. Près d’elle, Julien prit sa main, la serra, et ne dit rien. Il n’avait pas besoin de parler. Elle savait qu’il serait là.
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